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ELEMENTS POUR LA DEFINITION D’UN PROGRAMME D’ACTION SOCIALE
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Ethiopiques n°54
revue semestrielle
de culture négro-africaine
Nouvelle série volume 7
2e semestre 1991

Auteur : Babou Sène

L’action sociale de notre association [1] ne peut être efficiente et ainsi répondre à l’attente de ses membres que si elle s’appuie sur la connaissance des problèmes économiques, sociaux et culturels qui se posent au Sine et à ses ressortissants (particulièrement ceux qui vivent à Dakar).
L’analyse que nous ferons de ces problèmes ne peut prétendre à être exhaustive. Le travail de la Commission des Affaires Sociales que nous mettrons sur pied consistera précisément à rendre cette connaissance de plus en plus précise et complète. Néanmoins, nous pouvons d’ores et déjà dégager quelques idées générales à la lumière desquelles nous ferons des propositions ouvertes pour l’action sociale de l’Association.
Les problèmes économiques et sociaux du Sine sont ceux de toutes les autres régions du Sénégal, avec bien entendu quelques particularités que nous nous attacherons à dégager.

A) Le problème démographique et ses conséquences sociales.

Le Sine qui correspond au département de Fatick, présente cette particularité d’être de toute la région du Sine-Saloum le département le plus peuplé. Il faudrait pouvoir donner des chiffres pour préciser ; mais c’est là un fait suffisamment connu. Cette poussée démographique se manifeste alors que les possibilités d’extension des terres cultivables (défrichement assèchement et assainissement des tanns par exemple) sont de plus en plus limitées dans une société paysanne traditionnellement attachée à la terre. Ainsi, l’émigration est un fait social permanent de la société sérère actuelle, avec tous les problèmes de déracinement ethnique, social et culturel qui l’accompagnent. Cette émigration paysanne qu’il faut distinguer de l’exode rural (mouvement vers la ville) est un problème récent et se fait pour le moment (avec l’encouragement des pouvoirs publics), en direction du Saloum (Terres Neuves du département de Kaffrine, Koupentoum et du Sénégal Oriental).
Ce mouvement migratoire qui concerne parfois des familles entières vient de renforcer un phénomène plus ancien qui n’a pas cessé depuis de s’accentuer : il s’agit de l’exode des jeunes filles et jeunes femmes vers les villes, en particulier Dakar. Il est la conséquence d’une multiplicité de facteurs (sous-équipements des campagnes, faible rendement du travail de la terre, modernisation, attrait de la grande ville etc...)
La conjugaison de tous ces facteurs aboutit à désorienter la société sérère, à la vider de ses substances vitales, (la jeunesse), à menacer même notre patrimoine culturel, d’autant plus qu’à la ville, la population sérère immigrée est souvent contrainte d’occuper les emplois les moins qualifiés (bonnes, manœuvre, etc.) quand elle n’est pas réduite au chômage, à la clochardisation, à l’alcoolisme pour les hommes et à la prostitution pour les femmes. Dans tous les cas, elle se laisse facilement assimiler sur le plan culturel (refus de parler la langue sérère pour certains, perte de cette langue à la première génération pour les autres ; nous y reviendrons plus loin en étudiant la situation de l’émigration sérère dans les grandes villes.).

B) Sous-équipement

Un autre problème socio-économique du Sine est celui du sous-équipement qui explique d’ailleurs dans une certaine mesure le phénomène migratoire que nous venons de signaler. Certes, il s’agit ici d’un fait qui n’est pas spécifique au Sine ; il est connu que le développement économique et social du Sénégal se fait au profit d’une mégapolis, Dakar, et au détriment des campagnes de l’Intérieur. Mais dans le Sine, ce sous-équipement présente des aspects dramatiques :
1. Absence totale d’activité industrielle, agro-industrielle Artisanale importante susceptible de fixer le surcroît de la population.
2. Insuffisance notoire des voies de communication : L’infrastructure routière n’a connu aucune extension ou amélioration notable depuis l’Indépendance. L’exemple patent en est la ville de Fatick.
3. Les bases de l’agriculture sont restées les mêmes (Arachides, mils). Les programmes de diversification des cultures industrielles rentables (coton, tomates, tabacs) ne semblent pas avoir atteint la région. Ce n’est pas dans le Sine qu’on rencontre ces gros paysans - commerçants qu’on trouve dans le Saloum et le Baol, suffisamment équipés pour intégrer le monde des affaires sénégalaises.
4. Absence d’une classe moyenne : Conséquences de ce sous-équipement ou inaptitude du Sérère aux activités artisanales, commerciales ou industrielles - peut être les deux à la fois. On constate l’absence d’une classe moyenne de paysans riches intégrés dans les circuits de l’économie moderne ; les commerçants du Sine sont des « étrangers » (Toucouleurs - Ouolofs - Libanais - syriens etc...
5. Insuffisance de l’Infrastructure sanitaire et scolaire. Certes il s’agit là d’une situation nationale qui n’est pas spécifique au Sine, mais compte tenu dè la poussée démographique que nous avons relevée plus haut, elle y revêt un caractère plus dramatique, tout au moins le département de Fatick devrait être doté d’un Lycée ou d’un centre technique (agriculture, Artisanat etc...)

C) Désintégration de la société traditionnelle et ses effets

Tous ces phénomènes sociaux se déroulent sur le fond d’une société traditionnelle en désintégration, où les anciens cadres ont disparu sans que les nouveaux équilibres aient été atteints, où les mentalités accusent du retard par rapport aux nouvelles réalités en gestation, ce qui conduit à des conflits de conscience et à des difficultés d’adaptation et d’intégration pour les individus et les groupes. Un trait fondamental de la société sérère est, semble-t-il, le retard social qu’elle accuse par rapport aux sociétés Ouolof qui l’entourent. La société sérère connaît seulement aujourd’hui des processus sociaux qui se sont déroulés en milieu ouolof (milieu de référence) entre la fin du 19e siècle et les années 40 (détribalisation, Urbanisation, exode rural, intégration au processus de l’économie marchande, islamisation, etc.).
Ce retard dans le cheminement vers la modernité est la conséquence lointaine de la politique sélective appliquée par le colonisateur aux anciens Etats Ouolof et sérère (destruction d’un côté, conversation moyennant quelques légères modifications de l’autre. D’où des conséquences importantes qui se manifestent seulement aujourd’hui sur le plan politique, social, économique et culturel. Ainsi :
a) Au plan politique les clivages traditionnels n’ont pas disparu. Les leaders politiques donnent parfois l’impression de continuer les querelles d’antan au détriment de l’intérêt général.
b) Au plan social : C’est seulement de nos jours, alors que les structures traditionnelles ne sont désintégrées, que nous connaissons l’exode rural, l’urbanisation, mais dans un contexte défavorable (les emplois en ville sont rares, d’où chômage, sous qualification etc...)
c) Au plan économique : absence d’une classe moyenne : commerçants, gros paysans modernes.
d) Au plan culturel : retard de la scolarisation, rattrapé peut-être aujourd’hui. Aussi, faible représentation des Sine-Sine parmi les cadres intellectuels et administratifs de la génération précédente, à quelques rares exceptions prés. Une autre conséquence sur le plan culturel est la menace qui pèse sur la langue sérère, menace qui vient en premier lieu des sérères eux-mêmes qui refusent de parler leur langue, se laissant facilement assimiler, tant il est vrai qu’aux yeux de beaucoup de sérères la langue ouolof est une ouverture sur la modernité.
Mais les problèmes sociaux les plus immédiats et les plus dramatiques sont ceux qui se posent à l’émigration sérère, surtout à celle qui vit dans les grandes villes, comme DAKAR.

D) Les problèmes sociaux de l’Immigration Sérère

Ces problèmes sont ceux d’une population rurale déracinée aux prises avec les difficultés de la vie citadine moderne. Sans vouloir être exhaustif et en attendant une étude plus complète et précise, on peut énumérer les problèmes qui sont les plus saillant.

1. Chomage :

Beaucoup d’immigrants sine-sine contribuent à grossir l’armée des sans travail à DAKAR, faute de formation professionnelle, par manque d’adaptation sociale et d’information, par ignorance des circuits de l’administration et du marché du travail, mais aussi parce que beaucoup refusent certaines professions (rigidité, sentiment de l’honneur mal placé etc...)
Le chômage ne frappe certes pas seulement les sérères, mais ils le subissent plus que d’autres pour les raisons relatées plus haut.

2. Travail sous qualifié :

Par manque de formation professionnelle, d’adaptation et de relations sociales, beaucoup de ceux qui travaillent sont réduits à un travail sous qualifié, donc mal payé (manœuvre, bonne, planton, etc.). C’est le problème des bonnes qui est le plus dramatique, non seulement parce qu’elles sont mal payées mais parce qu’elles sont parfois victimes des tentations de la ville : (prostitution, déracinement etc) sans oublier les conditions d’habitat et d’hygiène dans lesquelles elles vivent.

3. Habitat-Hygiène :

La crise du logement à Dakar d’une façon générale et le caractère récent de l’immigration sérère, font que beaucoup de ressortissants sine-sine connaissent des conditions d’habitat et d’hygiène déplorables (ceci est surtout vrai des bonnes qui, de cinq à dix par chambre, vivent ainsi dans une promiscuité et une liberté dangeureuse).

4. Alcoolisme :

Déjà porté sur l’alcool (autre conséquence de la colonisation) beaucoup d’immigrés sérères, à cause de leur situation (chômage, liberté, déracinement), sont menacés par l’alcoolisme avec toutes les conséquences familiales, sociales et morales qu’on peut aisément imaginer.

5. Déracinement ethnique et culturel :

Sans céder à un ethnocentrisme dépassé et sans avenir, on peut malgré tout déplorer ce phénomène caractéristique de l’immigration sérère à Dakar ; (à la différence de ce qui se passe chez les Toucouleurs, Diolas et Mandingues) : le déracinement ethnique et culturel bref l’assimilation, l’isolement à la ville, le retard social déjà indiqué, le désir d’adaptation font que beaucoup de ressortissants sérères à Dakar cessent de parler leur langue, rompant ainsi toute attache avec le pays sérère. Il y a là un phénomène socio-culturel qui mérite d’être étudié de plus près.

6. Place des sine-sine dans la société sénégalaise :

On peut partir d’une constatation : les Sérères constituent d’après les statistiques, après les Ouolofs, le second groupe ethnique sénégalais. Compte tenu de cela, peut-on considérer qu’ils occupent dans la société sénégalaise la place à laquelle ils ont droit (au niveau des activités économiques, socio-culturelles, administratives etc...)
Il semble que non. L’explication de ce fait a déjà été donnée (retard social, scolarisation tardive et insuffisante urbanisation récente etc...).
Au niveau de l’élite politique, administrative et intellectuelle, la présence des sine-sine est insuffisante quantitativement et qualitativement. Cette situation est aggravée par le manque de solidarité entre les Sérères. La tendance à faire appel et confiance pour ceux des Sérères qui occuupent des fonctions de responsabilité à des non Sérères est bien connue.
Voilà quelques uns des problèmes socio-économiques et culturels qui se posent au Sine et aux ressortissants sine-sine. Cette analyse n’est ni complète ni précise d’un bout à bout ; il faudra un travail continu de réflexion et de documentation pour faire le tour de la question. Néanmoins ce sont là quelques aspects saillants à partir desquels on peut dégager des orientations générales pour l’action sociale de l’Association. Vu l’ampleur et la nature des problèmes, que peut faire objectivement l’Association ? Ici il convient à la fois d’être ambitieux et réaliste. Il est certain que la solution de tous ces problèmes suppose des moyens qui ne sont pas tous à notre portée. Cependant, nous ne sommes pas impuissant ; nous pouvons apporter notre contribution efficace et même résoudre quelques uns de ces problèmes. Comment ? selon quelles modalités ?

II. PERSPECTIVES D’ACTION

1. Sur le plan économique et social : en étudiant, du fait de notre connaissance du pays sérère, les problèmes de développement économique et social, et en faisant des propositions aux pouvoirs publics, aux groupes sociaux, aux associations professionnelles. En sensibilisant les populations à certains aspects de ce développement, bref, en réfléchissant et en faisant des suggestions à ceux qui sont chargés de ce développement et aux populations concernées, nous pouvons constituer une « force de proposition, un groupe de pression efficace ».
C’est pourquoi je propose la création d’un « Centre d’Etudes et de Documentation sur les problèmes économiques et sociaux du Sine », à l’intérieur de la Commission des Affaires Sociales. Ce centre qui pourrait regrouper certains de nos cadres compétents en la matière, mais aussi des consultants « non sine-sine » fonctionnerait comme un conseil scientifique de l’Association qui ferait des études aussi complètes que possible sur tous les problèmes économiques et sociaux (Développement économique, promotion sociale, infrastructure scolaire et sanitaire, etc.).

2. Nécessité d’une sensibilisation des Populations aux problèmes écono­miques et sociaux.

Il faut cependant souligner que le développement est d’abord l’affaire des populations concernées. Il ne saurait être octroyé ni par l’Association ni même par les autorités. D’où la nécessité d’amener les populations à prendre conscience de ces problèmes, à s’ouvrir aux techniques et cultures modernes, à abandonner l’esprit routinier, à surmonter les blocages psycho-sociaux, qui freinent l’esprit d’innovation. Aussi, l’action sociale de notre association devra, par des exposés, des causeries, des conférences sur ces problèmes, sensibiliser, « conscientiser » les populations sine-sine, les aider à s’intégrer au monde de l’économie moderne (ces exposés et conférences pourraient se faire sur la base des études et réflexions du Centre d’Etudes et de Documentation).

3. Aide à la promotion sociale et économique

L’Association devrait pouvoir aider à la promotion sociale des sine-sine en contribuant à donner une formation professionnelle ou à améliorer cette formation, en mettant sur pied des cours de formation (cours du soir pour la préparation à certains examens et concours). Il faudrait pour cela, résoudre certaines questions pratiques (locaux - Enseignants membres de l’Association et non membres).

4. Dans le même ordre d’idées : nécessité d’assurer des cours d’alphabétisation en langue sérère et de perfectionnement en langue française.
L’aide à la promotion des Sine-Sine pourrait également se manifester par l’information et l’orientation professionnelle. Concrètement, la commission des affaires sociales devrait recueillir toutes les informations nécessaires sur le marché du travail et aider à placer les Sine-sine chaque fois que cela est possible. Il faudrait pour cela un effort de solidarité des sine-sine qui occupent des fonctions dans certains rouages de l’Administration et du secteur privé. Une sous-commission des affaires sociales pourrait aussi fonctionner comme un centre d’information sociale.

5. Défense des intérêts et des droits des sine-sine.

Beaucoup de ressortissants du Sine occupent des emplois sous-payés et sont même outrancièrement exploités (exemple : les bonnes) alors que la législation sociale leur garantit certains droits. Il faudrait que l’association puisse intervenir à ce niveau pour défendre les droits et la dignité de ces femmes (causeries - exposés, informations avec l’aide des Inspecteurs du Travail ou de certains membres de l’association ayant une formation juridique). En somme, il faudrait aider les bonnes à s’organiser pour mieux défendre leurs droits.

6. Les œuvres sociales de l’association

L’action sociale devrait pouvoir revêtir des formes plus concrètes et ponctuelles si nous arrivions à mettre sur pied un fonds social de solidarité ; « Les œuvres sociales de l’Association ».
La question à ce niveau est celle des ressources. Les cotisations ne suffiront certainement pas. Il faudrait faire appel aux subventions et au produit des manifestations culturelles de l’association. Il sera également nécessaire d’exploiter les moyens de la Commission des projets locaux du Ministère du Plan (Financement des projets locaux sérieusement étudiés).
Dans tous les cas, l’action du fonds devra être sélective et concerner des projets socialement utiles et objectivement réalisables (construction de classes, fournitures scolaires, forages, interventions en cas de calamités, offres de bourses à des étudiants et élèves nécessiteux ou particulièrement méritants).

7. Promotion culturelle

(Défense et illustration de la langue et de la culture sérères)
Il faudra intervenir pour aider à la renaissance du Sine (non du Sine d’antan qu’il ne faut pas regretter), mais d’un Sine résolument tourné vers l’avenir. Cela n’est cependant pas possible sans une intégration dynamique des valeurs culturelles authentiques du passé. D’où la nécessité d’une connaissance et d’une protection du patrimoine culturel sérère (effort de recensement des sites historiques et intervention pour leur protection, action pour la connaissance, la promotion et la modernisation de la langue sérère).
Compte tenu de cette esquisse de programme, nous proposons la mise sur pied d’une commission des affaires sociales. Elle devrait regrouper tous ceux qui sont intéressés par les problèmes soulevés ici, mais aussi tous les cadres compétents, même non sine-sine, qui peuvent apporter une contribution à l’étude et à la solution de ces problèmes. Cette commission des affaires sociales pourrait être structurée ainsi :
1. Une sous-commission ou « Centre d’Etudes et de Documentation » sur les problèmes économiques et sociaux du Sine (rôle déjà défini).
2. Une sous-commission de l’action sociale (action sociale, alpbabétisation, formation professionnelle, perfectionnement, aide à la promotion économique et sociale, œuvres sociales de l’association).
3. Sous-commission qui serait un Centre d’Information sociale : étude du marché du travail, information sur la situation sociale de l’immigration sérère, placement des ressortissants sérères etc...)


[1] Il s’agit d’une association des ressortissants du Sine (NDLR).




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