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OUSMANE SOW OU LA RECONCILIATION
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Ethiopiques n° 64-65 revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er et 2e semestres 2000

Auteur : Alain Damiani [1]

Lors de l’installation de ses statues. nous avions demandé au sculpteur pourquoi cet événement et pourquoi là, en plein ciel, sur cette Passerelle du Pont des Arts, entre Coupole de l’Institut et Louvre...

- Vous savez, quand vous êtes fou, la folie s’empare de votre folie...
Il était allé rejoindre sur un banc, tout pensif, les promeneurs non prévenus qui ne comprenaient pas plus que lui ce que venaient faire ici des guerriers Noubas de 1984, ces Massais de 1989, ces Zoulous de 1990, ces nomades Peuls de 1993 -les Peuls, la famille de Sow -, et surtout ces chevaux abattus, entremêlés, et ces Indiens à couteaux tirés avec des cavaliers américains de la légende de l’Ouest qui content « LA » Bataille, celle que 3.000 guerriers Sioux gagnèrent le 25 Juin 1876 contre les 300 cavaliers yankees du Général Custer.
Entre les deux académismes qui se font face d’une rive à l’autre de la Seine, l’Afrique venait dire à Paris que le marbre et le bronze ne sont pas tout et que l’on peut, de mille autres manières tout aussi grandioses mais beaucoup plus humbles, proclamer le corps, sa dramaturgie de muscles relâchés ou tendus, et faire naître d’impossibles équilibres, et faire monter des deux mains pétrissant une matière quelconque les mêmes géométries dramatiques qu’un Praxitèle ou qu’un Rodin, c’est-à-dire exprimer toute la gamme des attitudes et des émotions. Paris n’en est pas revenu.
Quarante mille visiteurs sont venus quotidiennement, pendant deux mois, s’étonner.
Ni droit d’entrée ni barrières, la sculpture à la vraie place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : en plein air, dans la Cité, non pas dressée sur ces socles qui l’éloignent mais à hauteur d’homme et d’enfant, tous ces gosses qui s’installent, fascinés et qui s’essayent, en dessinant, à percer le secret de ces extra-terrestres africains plus proches d’eux que toutes les œuvres convenues que leurs maîtres les obligent à admirer. Tout le monde s’y retrouve : on est là entre gens de soi, hors des valeurs obligées, libres d’aimer ou pas...
Une foule multicolore, mille bouches qui admirent dans dix langues différentes, quelque chose de l’Afrique du Sud dans le rêve de Mandela : toutes les couleurs...
Ousmane Sow, Sénégalais, le bon géant au poil grisonnant, a vite regagné son Dakar natal, sa maison décorée des mêmes matériaux, magique "produit" dont il est le seul à connaître le secret, des années de macération pour produire ces luisances grumeleuses teintées de bruns, de rouges, d’ocre, de blancs ou de bleus dont la pigmentation arrachée à la palette africaine devient un constituant organique de la matière modelée.
On dit d’Ousmane Sow qu’il est un autodidacte, sous prétexte, qu’il n’a pas fait d’études artistiques, qu’il n’appartient pas au sérail et qu’il n’est venu que très tardivement à la sculpture, sa première exposition à l’âge de 50 ans ; une espèce de Facteur Cheval africain...


Rien n’est faux.
Ousmane Sow a longtemps été kinésithérapeute. C’était déjà pétrir des corps, les creuser, en éprouver les résistances, les étirer, les assouplir les aider à être encore plus des corps.
C’était déjà modeler.

D’où la force des sculptures de Sow, leur tension apaisée, ces équilibres de corps convaincus de leur existence, ces pesanteurs de grands félins à la fois relâchées et toujours prêtes à bondir. La peau n’y est jamais loin des muscles et des os, et cette autre peau, encore, des maquillages, une cohérence parfaite entre l’état de nature et de culture, ce que l’Afrique, dans sa résistance aux dichotomies occidentales, assure à notre place : une cohérence.
Cette exposition n’a eu autant de succès populaire - celui-là seul qui compte - que par cette réconciliation, cette audace de corps nus jamais impudiques, ces accords d’êtres humains et de bêtes, comme ce pasteur Massaï appuyé sur un bœuf qui s’appuie tout autant sur l’homme, conjonction de deux forces qui se défient moins qu’elles ne se complètent et s’exhaussent ; le double poids, parce qu’il se tend vers l’autre, traversé par une ascendance qui est bien ce que l’Art véritable tire de la matière quand l’Esprit y prend naissance et s’accomplit, c’est-à-dire quand le tout-à-fait-soi et le tout-à-fait-l’autre se désirent, s’appellent et se rejoignent pour plus qu’eux.
Une histoire d’Amour...
Les statues d’Ousmane Sow s’offrent à ces élans-là.
Ces statues s’offrent au sens.


On comprend tout au premier regard. C’est le fait des très grands que de ne pas s’isoler dans l’abstraction, de tendre la main au passant, de lui faciliter la tâche, d’offrir toujours une anecdote immédiatement accessible. Aucune peine à comprendre, au contraire Zadkine, Brancusi ou tant d’autres. Ce qui fait qu’aucune barrière ne renvoie le spectateur à un doute : ces chevaux sont bien des chevaux, ces pasteurs on les reconnaît, cette femme qui allaite son bébé est bien une femme qui a soudé l’enfant à son sein.
Une cosmogonie familière, un air de famille toujours. Et pourtant l’on sait bien que ces statues ne sont pas des moulages, même si elles font « si vrais ».

Il y a donc tout d’abord cet art d’Ousmane SOW, ce vocabulaire, cette grammaire et ses syntaxes dès ses premières œuvres, cet esclave qui se libère de ses liens, cette mère qui allaite, cet homme qui élève la coupe à ses lèvres. Et il y a l’Histoire que, maître de son Art, il peut enfin aborder.
Ces Nouba, ces Massaï, et ces Peuls qui ont précédé l’Amérique donnent toute leur force à la RENCONTRE historique.
Mais SOW est Africain, il parle à l’origine du monde et au bout du temps. Il assume d’abord qui il est : une existence.
L’Histoire, il l’aborde de biais, avec une prudence extrême. On sait, en voyant la maîtrise dont il fait preuve dans le traitement de la tragédie indienne, ce qu’il aurait pu faire de sa propre tragédie africaine, le commerce triangulaire, la Traite, l’Esclavage...
Mais cet homme a moins de souci de son existence que de l’existence. Ce qu’on fit de la sienne est avant tout affaire de l’autre. Il est d’abord en adéquation parfaite avec lui-même. Et ce n’est qu’à partir de sa spécificité totalement assumée qu’il peut s’élancer au-dessus de ses circonstances historiques (des épisodes) pour traiter des équivalences de son drame propre, transférer son talent et atteindre l’Universel. C’est ce que toute souffrance assumée devrait faire : remettre son talent de souffrance à souffrance, quelle qu’elle soit. Je l’avais pressenti à Gorée lorsqu’une vielle habitante de l’île, sans rien perdre de sa mémoire douloureuse avait détourné mes yeux de leur regard à rebours pour les ouvrir à la beauté de Gorée à la grâce de ses accords de lumière et de terre, aux jeux des enfants...


C’est là une bonté par assumation noble du désespoir le plus profond.
Tout le monde a pu détailler, lors des interviews d’Ousmane SOW à la télévision, la profonde inscription de ses rides dans les chairs, mais des rides au repos toujours prêtes à se creuser mais constitutives, inscrites dans l’essence même de SOW, comme si elles ne devaient pas tout à l’histoire mais à cette seule condition d’homme qui lui vaut ces scarifications ontologiques. D’où l’extrême bonté : Vous m’avez bien sûr fait mal, nous rappelle SOW ; mais vous Européens, n’êtes pas nos seuls bourreaux. Vous participez à la dramaturgie, de l’existance-même : vous n’êtes pas l’assassin unique mais hommes, vous aussi, et donc aussi assassins.

Ce que Ousmane Sow, si profondément africain, répète à l’Europe qui accueille ses œuvres, c’est : Je ne vous en veux pas, j’ai une immémoriale habitude de souffrance. Vous en fûtes historiquement les acteurs responsables, mais votre crime ne s’exerçait pas particulièrement contre moi. Vous avez tué ailleurs, vous n’avez pas tué que moi. Cela me sauve : je ne suis pas une malédiction métaphysique mais, entre autres, ces faiblesses que vous que vous avez rencontrées et que vous avez utilisées comme un levier de votre propre faiblesse. Ce n’est pas à moi, le Nègre, que vous en vouliez, car à cinq mille kilomètres de l’Afrique vous commîtes crimes semblables contre aussi faibles que moi. Et ces Indiens dont je ne retiens que la révolte victorieuse, c’est le sursaut de dignité de tous les peuples indigènes. Je vous le dis par des voix indiennes, car il n’est chez moi aucun besoin de vengeance.
Ma pitié est pour vous, et elle est moins pour vous que pour l’espèce.
Pour vous le dire, je me démarque de mes propres souffrances, je les remets à l’autre, à mes frères d’Amérique.


Et aurais je osé me faire victime que vous eussiez fait justice immédiate de ma justice.

Je vous connais, mes frères Européens - Vous vous croyez justes. La justice est votre préoccupation première, affaire de balances, d’équilibres, affaire seulement de comptes, de ceci pour cela, affaire de justifications, affaire de raison, affaire de culpabilités... mais il est moins de coupables qu’on le croit : l’assassin est autant victime que celui qui tue. Cela, je le sais pour vous, je vous l’offre.
Je vous innocente.
Je suis l’innocent. Je suis du parti des innocents. Je suis Indien, d’Afrique comme d’autres le sont d’Amérique.
Ce n’est pas affaire de Nègres, cette précision ne serait rien. Me préciser historiquement reviendrait à me faire victime désignée, inscrite dans mes gènes dans un plan de provocation historique. Et méritant réparation...
Or je m’inscris en faux contre votre besoin d’Histoire, comme si par absence d’histoire propre, il vous fallait toujours, éternellement, vous fabriquer une histoire.

Croyez-vous donc si peu ? Avez-vous désespéré des lignages d’au delà votre famille propre ? Je suis venu d’Afrique Noire semer sur ce pont les semences de votre humanité trahie.
Je suis venu en silence, sans commentaires ni leçons. Je suis venu impudiquement avec les grands corps dénudés de mes tribus dont vous aviez si bien étudié les rites et si bien percé les secrets qu’il n’en resta bientôt plus que les formules de vos savanteries
.
Se dresse donc ici l’alphabet primitif des premières langues par lequel toute vie naissante trouve à s’exprimer : il s’agit de se tenir debout, de s’asseoir ou de se coucher. Ce n’est jamais pour soi-seul mais pour rencontrer, saisir, traire, tondre, boire ou manger. Il s’agit de s’unir, et l’autre c’est aussi bien l’eau que la bête, l’ami ou l’ennemi, et l’autre c’est avant tout l’homme pour la femme, c’est avant tout la femme pour l’homme, et l’autre c’est l’enfant, et c’est l’ami bien sûr.
Et il s’agit aussi de défendre ces biens élémentaires lorsque le danger les menace et, si l’alliance se révèle impossible, que s’ouvrent alors les combats auxquels préparent les joutes : car il s’agit dans la lutte d’apprendre à se battre sans aucune haine. C’est à dire de créer...


[1] Les photographies illustrant l’article sont de Alain DAMIANI lui-même.




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