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GUÉRISSEURS ET MALADES, SORCIERS ET VICTIMES, OCCULISME ET RELIGION
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Ethiopiques numéros 37-38
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série 2eme et 3ème trimestres 1984 volume II n° 2-3

Auteur : Lilyan KESTELOOT

Ce sujet que l’intellectuel n’aborde qu’avec répugnance le voici traité par deux ouvrages récents, et dans sa dimension actuelle.
Deux prêtres, deux jésuites écrivent [1] sur la sorcellerie et les pouvoirs occultes au Cameroun aujourd’hui. Deux témoignages de visu par des témoins non crédules, l’un noir, l’autre blanc. Le Blanc plus naïf que le Noir. Le Noir plus profond que le Blanc !
Mais ces documents sont trop importants pour qu’on les exécute d’une pochade. Procédons avec ordre.
La presse en son temps, et singulièrement « Paris-Match » a fait largement écho à l’initiation du Père de Rosny ; ces gouttes à base de plantes et d’eau du Vouri (le fleuve de Douala) versés dans les yeux, ou dans des entailles fines, sur le crâne, en plusieurs séances périodiques, sur une durée de cinq ans. Résultat : la vision et la prévision de toute espèce de conflits déclarés ou cachés ; la perception suraiguë de la violence latente. Prix : une chèvre noire à qui on fait subir le même traitement de gouttes dans les yeux : ces gouttes la feront mourir, polarisant sur elle toute la malchance, tous les malheurs destinés à l’initié, bouc émissaire en somme qui réalise vraiment la mort symbolique à la place de l’initié, et qui sert d’ailleurs dans maints autres sacrifices...
Certes ce sont là des pages impressionnantes et Rosny restitue les rites, les paroles, les moindres gestes avec une précision d’ethnographe.
L’originalité de son expérience réside à dévoiler que « l’initiation à la fonction de nganga (féticheur ou marabout) consiste à ouvrir les yeux du candidat sur les actes de violence qui se commettent autour de lui ».
C’est assez inattendu en effet, car ce n’est pas cette connaissance que le consultant recherche en allant chez son médecineman-traitant. Mais le pouvoir occulte sur les choses et les gens, afin de régler ses petits ou grands problèmes.
Si Rosny dit vrai, le nganga ayant cette connaissance supérieure des conflits, le reste serait affaire de psychologie et de doigté, visant à orienter, réduire, résorber cette violence dans les personnes ou les groupes qui font appel à lui. Toutes espèces de rancunes, d’accusations erronées, de jalousies larvées, de vengeances, voire même d’agressivité inconsciente peuvent en effet relever de cette thérapie ; et maintes séances dont Rosny nous donne le détail, ne sont ni plus ni moins que des psychodrames où les gens se défoulent et livrent surtout leur difficulté à vivre ensemble. Le nganga procède alors de façon assez analogue (folklore en plus) au psychanalyste (divan en moins).
Cependant et à la différence du psychanalyste, comme le souligne Rosny, la violence révélée est toujours celle des autres, et pas celle du consultant « suivant la bonne logique du détournement sur autrui des sociétés, traditionnelles » (p. 365).
On distingue assez vite l’inconvénient d’une méthode qui rend toujours autrui responsable ; par ailleurs, percevoir les conflits même cachés ne suffit pas à les juguler. Quand le consultant va chez l’anti-sorcier pour se défendre d’un envoûtement, d’une maladie (et Dieu sait si cela pullule d’evu, d’ékong, de lemba et autres actions nocives, voire mortelles) la psychologie ne suffit plus. Certes le nganga « lutte » psychiquement contre les sorciers, certes il manipule des formules. Seulement dans les exemples qu’il donne, Rosny n’arrive pas à nous convaincre de leur efficacité.
Sauf dans les cas où le problème semble proprement pathologique au niveau des consultants. Le nganga réussit, si ses malades sont imaginaires, ou si les conflits peuvent se résorber dans la famille, avec des aveux, des dédommagements, des compromis.
Outre ses deux nganga douala, Rosny a fait une percée en pays bamileke où il s’est laissé séduire par une Khamsi, sorte de voyante guérisseuse qui pratique la transe. Là encore rien de très concluant sur les pouvoirs réels de la personne. Son « état » lui est venu à la suite de l’assassinat de son époux dans le contexte traumatisant du maquis et du banditisme des premières années de l’indépendance. Fuite de son village, dépression, révélation : « Dieu m’a parlé » et recyclage dans une fonction sociale qui lui assure le prestige et l’aisance ; enfin remariage avec un devin qui pratique l’araignée et se trompe royalement dans ses prophéties !
Mais rien de tout cela ne semble suspect au Père de Rosny, qui est visiblement sous le charme ; il nous décrit des rites typiquement magiques : battre des gens accusés d’empêcher les femmes de procréer, en expulser d’autres accusés de vampirisme, enduire un homme d’œuf cru pour chasser le mauvais œil etc. Après cela il conclut que « ces cérémonies lorsqu’elles sont menées par des devins de la classe de la Khamsi, loin d’être magiques, se révèlent essentiellement religieuses » (p. 249).
La « preuve » qu’il fournit de l’ « authenticité religieuse de la cérémonie » est proprement infantile. On reste confus de constater qu’un jésuite averti se contente d’une déclaration de la prêtresse selon laquelle « Après ma naissance, sitôt que je me suis mise à parler, j’ai su que je serai Khamsi. Un Khamsi l’a dit à mon père et pendant qu’il parlait, moi-même je savais qu’il avait raison etc., etc. ».
Une autre fois elle a vu, en rêve, « une énorme masse... comme personne...qui souffla dans ma bouche et dans mes oreilles... et me frappa la tête avec une pierre... ».
Voilà ce que le Père de Rosny appelle une « expérience théophanique », car pour la Khamsi cette énorme masse n’est autre que la présence divine qui va l’inspirer... vingt ans après.
C’est vraiment prendre ces madrés paysans pour des enfants ! Non, le père de Rosny a beaucoup mieux compris et senti les Douala. Et au-delà de ses interprétations il nous faut retenir les innombrables renseignements sur les mœurs, les concepts, les manières de penser, de réagir, de vivre, si intimement liées à l’eau et à ses mythes. Rosny a surtout aimé les gens, ses portraits de Din, de Loe, sont inoubliables. Ses récits apportent beaucoup je crois, à l’ethnologie et à la sociologie des Douala, concernant les résidus des croyances et comportements traditionnels, ainsi que leur mutation, dans le contexte moderne et urbain. Beaucoup plus qu’à la pénétration des sciences occultes de ce peuple du Jengu.
Très différente, dans l’objectif et les méthodes, est l’étude du père Meinrad Hebga. Le livre relate aussi une expérience de cinq ans en milieu douala, bassa, evondo. Mais l’approche de l’auteur n’est en rien comparable à celle du Père de Rosny.
Ce n’est pas lui qui part en quête auprès des tenants du pouvoir occulte, mais ce sont les victimes de ce pouvoir qui ont recours à lui.


Les gens arrivent chez lui après être passés chez le nganga, le médecin, l’hôpital psychiatrique... Le prêtre catholique vient après tous les autres thérapeutes, en désespoir de cause.
Cela nous donne l’occasion de rencontrer de vrais malades occultes, envoûtés de cent manières, des cas vraiment extraordinaires, sélectionnés par leur propre itinéraire, et manifestant des symptômes absolument troublants. En effet lorsqu’on vit depuis longtemps en Afrique, on est tellement habitué que, à toute occasion, la vox populi parle de mauvais sort, maraboutage, on a tellement vu circuler de fausses nouvelles, de faux témoignages, de fausses interprétations, de fausses accusations, que l’on est en quelque sorte blindé contre les guérisseurs-charlatans.
Cependant nous savons aussi par 1 ou 2 exemples irréductibles que la science ésotérique se maintient, dans les crânes érudits de savants rares et discrets.
Nous savons aussi que l’occulisme fait des ravages, manipulé par des apprentis-sorciers ou des sorciers véritables, car la science du mal semble s’être mieux conservée que celle du bien. Et qu’il semble plus aisé de nouer de nuire, de détruire, que de dénouer.
Nous savons enfin que le phénomène s’est accru depuis les indépendances et en fonction des besoins nouveaux.
L’immense mérite du Père Hebga est de regarder le problème en face, et de l’aborder en intellectuel moderne. Avec toutes les ressources des disciplines actuelles qu’il connaît bien : psychanalyse, sociologie, philosophie, psychosomatisme, parapsychologie.
Un religieux qui applique de façon systématique aux maladies qu’on lui propose ces différentes grilles d’interprétation, voici un travail sans précédent qui confère à l’étude un caractère plus scientifique, et qui nous apprend vraiment quelque chose... à nous qui ne sommes tout de même plus des touristes.
Le Père Hebga, de plus, n’est pas un étranger. Il connaît parfaitement les maladies « indigènes » et nous en donne une nomenclature dans les termes par lesquels le milieu africain les désigne et les conçoit. Les vers par exemple se logent dans le ventre, mais aussi dans le foie, dans le cœur, dans la tête. Pour ceux du ventre le Père Hebga traduit : parasitose. Pour les autres, il s’agit de chercher d’abord l’équivalent médical : démangeaisons, élancements spasmes... et à quelle maladie cela peut renvoyer. Et il indique le médecin compétent. Il agit de même avec les maladies mentales : « j’ai senti allumé un feu dans ma tête »... : psychose mapiaco-dépressive traduit. Meinrad Hebga- Ou encore pour celle qui se plaint du Kon « On m’a vendue. Je vais bientôt mourir » ; syndrome psychasthénique dit l’érudit bien au courant de la psychiatrie.
Jusque là, rien d’extraordinaire. Rien de plus que Collomb, [2], Ortigues, Zemplini qui ont appris à reconnaître la dimension culturelle des maladies mentales africaines, à les identifier, tout en se faisant aider du ndeupkat ou guérisseur traditionnel : car la cause de la psychose ou de la névrose peut en effet se situer dans une perturbation de cet univers culturel et pour remettre les choses en place un thérapeute du genre de ceux que de Rosny a rencontrés, doit suffire en effet.
L’attitude du P. Hebga est ce pendant déjà plus « engagée. ». Il n’est pas spectateur, il est interpellé par le malade, il conseille, il soigne, et aussi il prie - Pourquoi ? Se demande-t-on, soigner devrait suffire. Oui, mais c’est là où les choses se compliquent...
C’est que Hebga ne choisit pas ses malades. Et certains cas sont irréductibles à un diagnostic médical, certains cas sont irréductibles à la raison, aux lois physiques, à la pathologie recensée dans les ouvrages spécialisés !
Cette femme qui gardait, dans le dos, sous la peau, un vers gros comme un serpent... cette autre qui, sous l’effet de la prière, vomit un vers de six mètres qu’on dut tuer avec une machette cette troisième ayant un foetus de deux ans - grossesse interminable -, qui accoucha d’un sac en forme de bébé, oui d’un sac de corde sorti par l’utérus !
Tout cela n’est rien encore. Mais ces blessures, griffes, ou traces de couteau, que le dormeur découvre sur son corps au réveil ; cet autre qui se fait éjecter de son lit par un être invisible ; ces malades qui viennent montrer cancrelats, guêpes, serpents sortis de leurs corps, ce fonctionnaire camerounais paralysé qui prétend qu’on lui a sorti du corps des tessons de bouteille, des fragments d’os, des plombs de fusil...
Attention, dit immédiatement Hebga - comme se le dira chacun de nous « il s’agit d’un bluff ou d’une supercherie, le praticien ou magicien n’extrait du corps de son malade que des objets adroitement dissimulés et introduits par lui-même ». Cependant lorsque lui-même retire des clous et autres objets sortant de la peau d’un malade..., « que penser d’histoires aussi invraisemblables ? Instinctivement l’homme qui se pique de raison ou de science les rejette avec ironie ou agacement ».
Il y a là un seuil difficile à franchir pour l’occidental, qu’il soit religieux ou laïc, et l’auteur en est très conscient.
« Il est difficile d’être à la fois thérapeute et chercheur » constate-t-il.


Encore faut-il reconnaître les faits quand ils se présentent, essayer de les comprendre et si l’on n’y arrive pas les accepter comme problèmes.
Cet esprit critique toujours en éveil, ces tentatives systématiques d’explications physiologiques ou pathologiques des phénomènes, cette connaissance réelle des sciences psychatrique et psychanalytique, nous permettent de prendre au sérieux ces témoignages de visu de maladies « extraordinaires » et, dans un premier temps, de réaliser que notre distinction, entre l’esprit et la matière, notre notion actuelle du possible et de l’impossible, notre concept même de la personne sont à revoir.
Pour nous édifier sur la diversité des conceptions de la personne dans les cultures africaines, il faut absolument lire le livre collectif consacré à se sujet par les chercheurs du CNRS en 1973 [3].
Je citerais la synthèse de Roger Bastide au terme de cette recherche « la conception occidentale définit l’individu à la fois par son unité intrinsèque, et d’un autre côté par son autonomie. Il se pose en s’opposant.
« Or la personne telle que la conçoivent les Africains est divisible et n’est pas distincte... il y a pluralité des éléments constitutifs de la personnalité et fusion de l’individu dans son environnement et dans son passé. En dehors du nom qui lui a été donné, l’individu n’existe concrètement que par et dans le réseau qui le relie aux Ancêtres, aux totems et aux dieux » (p. 39) [4]. Ceci nous aide grandement à comprendre comment les Africains conçoivent ces maladies et pourquoi, à leurs yeux elles sont tout à fait normales.
Cependant démontrer que certains faits échappent à une explication rationnelle d’Européen, n’implique pas automatiquement une explication selon la logique animiste.
Aujourd’hui la parapsychologie a acquis droit de cité, elle s’enseigne dans les Universités des USA comme d’URSS, et même de France. La physique actuelle de son côté, fait craquer ses frontières ; Costa de Beauregard, Prigogine, Bernard d’Espagnat et plus précisément le Colloque Science et Conscience de 1980 à Cordoue, [5] ont jeté un pont entre sciences exactes et sciences humaines, entre physique des molécules, biochimie, thermodynamique et philosophie, anthropologie. On peut donc dire que la démarche d’Hebga s’inscrit dans le mouvement de pointe de la science moderne.
Que les rationalistes s’arrêtent ici et ne poursuivent pas plus avant. Car le reste relève de l’expérience religieuse du prêtre.
Maladies physiques, maladies psychologiques connues... ou inconnues sont bien repérées au cours de ces 5 années de thérapie. Mais il est un autre type de maladies qu’Hebga rencontre et qu’il identifie non sans réserve il est vrai : les envoûtements et les possessions.
Là où chimiothérapie, psychothérapie et guérisseurs africains ont échoué ; ces cas d’envoûtement par une personne vivante, ou, plus étonnant, par une personne morte, un génie, un totem ; ces cas enfin de possessions sataniques où seul l’exorcisme arrive à délivrer le patient.- On assiste à d’étranges duels où des étudiants en proie à ces forces obscures sont déchirés ou anihilés. Le prêtre arrive à entrer en contact avec l’intrus qui habite le jeune homme, il arrive à faire parler le « parasite », à l’identifier, à l’acculer. Le malade n’est plus alors que le lieu d’un combat surprenant entre l’entité qui le domine et le prêtre qui l’affronte. Il y a de ces dialogues... qui rappellent les situations des héros de Bernanos.
Mais plus encore il faudrait lire le petit livre d’Hervé Masson [6] sur la possession démoniaque ; on y rencontre dans un contexte européen, des faits irréductibles, des phénomènes inexplicables, même par la parapsychologie, la psychanalyse, etc.
Or Hervé Masson n’est ni prêtre ni chrétien, et il essaie de soigner ces cas-là par l’hypnose. Il connaît tout de l’histoire de Satan et du satanisme et n’y croit guère, en bon franc-maçon moderne ; il reste qu’il a assisté à des possessions assorties de faits physiques qu’il renonce à expliquer.
Et dès lors ses interprétations liées au mythe de Satan que tout occidental porterait dans son inconscient, se bloquent devant ces faits concrets, pas mythiques du tout, et incompréhensibles hors d’une interprétation... religieuse, ou tout au moins extra-naturelle.
Le problème métaphysique est reposé ainsi de manière inattendue, par la base pourrait-on dire, et non sur le plan abstrait de la théorie, ou peut-être on l’a évacué depuis longtemps !
Outre cet avantage, qu’on peut apprécier de façons diverses, l’expérience de Meinrad Hebga permet d’évaluer, dans le vécu de l’animiste africain, les pesanteurs réelles des forces occultes. Les liens qu’elles imposent à l’individu, les handicaps spécifiques qu’elles provoquent sur son corps et son esprit. [7].
Hebga, en Africain qui sait de quoi il parle, pour être né dedans et les avoir pratiqués (à la différence du père de Rosny) montre bien aussi l’ambiguïté de ces cultes aux ancêtres et aux génies, soins inoffensifs qu’il n’y parait, contraignant leurs affidés, dressant les interdits et les exclusives, parfois très éloignés du bonheur des vivants !
Ce défunt jaloux qui veut que sa fille le suive dans la tombe, cet autre qui lui interdit d’aller aux funérailles des voisins, ces totems-génies de famille qui refusent la poursuite des études risquant d’éloigner d’eux le lycée désigné pour leur service... Inquiétante en effet cette « population surnaturelle » aussi imparfaite que les humains et ne travaillant que pour ses intérêts propres !


Cela nous force à nous reposer aussi la question des religions, sujet débattu âprement naguère entre tenants de l’Islam et ceux des cultes animistes.
Le livre d’Hebga peut y apporter pas mal d’éléments, non tant sur la théorie que sur la réalité de ces cultes et leurs conséquences sur la personnalité, sur la famille, sur la société.
Car il est facile de disserter sur le monothéisme, sur le fait que toutes les religions reconnaissent Dieu et ont un nom pour Dieu.
Mais d’abord que recouvre cette notion qu’on appelle Dieu [8]dans telle et telle culture, quel est son impact sur l’existence de l’homme, est-il lié à une éthique etc, etc. Rien que chez les Douala, de Rosny fait remarquer que Dieu désigne 2 entités : le Dieu d’en bas, Nyambé, que les hommes honorent, et le Dieu d’en haut, Loba, avec qui il n’y a pas de relation.
Vous voyez ce n’est pas si simple. Suite à la méthode du Père Tempels on a un peu trop facilement extrapolé les concepts religieux chrétiens ou musulmans aux populations animistes et nous voyons ainsi le Yalla-guedj des Wolof et le Ngala des Bambara identifié à Allah, cependant que Roog-Sene ou Nyambé seraient Dieu le Père. - Toute religion où on reconnaît un dieu créateur est déclarée monothéiste.
Mais le dieu créateur peut ne pas être le plus important. Ces dieux qui ne requièrent nul culte et n’ont pas d’incidence sur l’existence des hommes, que pèsent-ils en face des génies tout-puissants habitant à proximité, avec lesquels on est en contact quasi-permanent ? Ces génies qui gratifient, qui pénalisent, qui rendent fou ou malade, qui vous brisent ou vous inspirent selon leur bon plaisir, ne sont-ce pas là les divinités réelles des cultes animistes ? [9]
Le livre d’Hebga nous oblige à faire cette réflexion. Car il est paradoxal que dans tous ces cas de maladies occultes - comme des autres du reste - jamais le malade ne songé à invoquer Nyambé ou Loba.
Apparemment nulle aide n’est attendue de ce côté là ! Par contre le prêtre arrive à chasser le génie ou le totem au nom du Christ, comme El Hadj Omar les chassait au nom d’Allah, et au moyen d’exorcismes musulmans.
- Exorcismes, possessions, forces occultes, nous voilà revenus au Moyen-Age direz-vous.
L’avons-nous jamais quitté ? En Afrique en tout cas, dans nos villages, on ne marche pas à l’heure de Greenwitch. Quantà nos villes, les maraboutages et autres travaux occultes les enveloppent d’un immense filet invisible. Les sorciers, guérisseurs, devins, jeteurs de sort et lieurs de liens se livrent en toute tranquilité à ces activités lucratives. Le modernisme ne fait pas disparaître ces pratiques ni ces croyances. Elles s’adaptent au contraire aux nouvelles situations. Les marabouts se recyclent et travaillent désormais pour obtenir à l’un un poste de ministre, pour maintenir en place un incapable ou un détourneur, pour faire gagner un troisième à la loterie, pour faire divorcer à son profit un mari haut fonctionnaire, pour faire réussir des examens d’université, pour faire tomber en disgrâce un favori du pouvoir, etc, etc. - On peut en rire.
Que cette réflexion nous invite plutôt à nous interroger sur l’anarchie d’un occultisme déchaîné sur les villes et qui fait perdre les résultats durement obtenus par la formation des masses, l’enseignement, l’éducation civique et morale.
On songe aux proportions, que cela prend dans des villes comme Lagps ou Kinshasa, où reviennent en vigueur des pratiques comme le meurtre d’enfant, le prix du sang humain, pour l’acquisition de sacs d’argent ou de lingots d’or !
L’occultisme dans nos villages traditionnels était assez contrôlé, les actions nocives décelées puis châtiées ; comme cela se passe encore chez les Seereer avec les Saltigués qui dénoncent et chassent le deum.
Mais qui contrôle les « liggey bu bon » ourdis dans les cases de Médina ou de Grand Dakar ? Le contexte intertribal, voire cosmopolite de la ville, assure à toute action cachée et criminelle une impunité totale.


On apprend soudain la mort brusque, d’une personne en bonne santé. Pas de diagnostic clair, cela paraît suspect, mais comme il n’y a pas eu d’agression apparente, cela ne relève pas de la police. L’assassin dort en paix. Inch Allah,
- Mais direz-vous encore, vous parlez donc des forces occultes comme si vous y croyiez ? Je vous réponds : Et vous ?
Les témoignages d’Hebga sont-ils véridiques ? Pourquoi mentirait-il ? Et quiconque a vécu dans le milieu africain assez longtemps, n’en a-t-il pas rencontré d’analogues ?...Sur lesquels se brise l’analyse rationaliste.
Aussi je voudrais terminer cet article en m’adressant à ceux qui, tout en sachant que l’occultisme existe et agit dans nos sociétés africaines, n’en voient pas clairement l’inconvénient ni la signification profonde. Ne s’agit-il pas de survivances des religions traditionnelles et à ce titre ayant droit de cité comme les religions importées ? Ou encore c’est l’Islam noir, le syncrétisme etc. etc.
Je pense qu’il faut être là très vigilant et éclaircir d’abord de quoi il s’agit exactement. Ce qui reste des religions animistes dans nos villes, ce sont les pratiques magiques, déviées pour des objectifs purement individuels. Magie séparée des cultes, des rites et de la société qui la contrôlait. Le faiseur de pluie était un magicien lié à une religion et au bénéfice du village entier qui l’implorait.
Le faiseur d’argent lui est totamement libre, et ne rend compte à personne ; il « contraint » (puisque la magie est contrainte des forces surnaturelles) sans le contrôle social moral et spirituel d’un maître (chef, ardo, saltigué, patriarche, Koretigui) [10], responsable du bien-être du groupe tout entier.
Le faiseur d’argent (ou de succès, ou de malheur) travaille pour qui le paie, sans regarder si les conséquences seront désastreuses pour son entourage. La magie en liberté telle qu’elle se pratique dans nos villes, c’est de la contre-religion.
L’apparence religieuse musulmane ou animiste qu’elle revêt pour les naïfs, ne sont plus que contrefaçons ; « or les rites, en vertu de leur nature sacrée, sont quelque chose qu’il n’est jamais possible de simuler impunément » [11]
La magie ne sera donc plus qu’un agent de l’action anti-traditionnelle, au sens où l’entend René Guénon.
La magie n’est pas la religion des « primitifs comme l’ont écrit certains philosophes comme Lévy-Bruhl, ou plus tard Bergson ; mais « simplement une science parmi d’autres » [12]. Mais utilisée comme elle l’est aujourd’hui, elle sert trop souvent de substitut à la religion authentique. Gris-gris, amulettes, potions, bains, etc., permettent de supprimer non pas la prière (car là il y a encore contrôle social) mais la loyauté, le respect des autres, l’intégrité financière, la conscience professionnelle. On y sacrifie aussi bien la loi du Coran que celle du Ndut. Le marabout-féticheur devient rapidement directeur de conscience.
Et ce phénomène multiplié sur une communauté de centaines de milliers d’individus, permet de « rouvrir le monde par le bas, afin d’y faire pénétrer les forces dissolvantes et destructives du domaine subtil inférieur ». Il y accentuera « le déchaînement de ces forces pour achever la déviation de notre monde et le mener vers la dissolution finale » . Le ton eschatologique de Guénon n’effrayera pas ceux qui « croient encore à la fin du monde » (Cheikh Hamidou Kane) à savoir les musulmans bon teint, certains chrétiens plus ou moins intégristes, certaines sectes bibliques, et aussi ces Peuls qui disent que le monde finira quand les Peuls ne seront plus nomades...
Mais pour les intellectuels et les responsables que ces considérations finalistes n’intéressent guère, mais qui sont avant tout soucieux de santé sociale, de progrès moral ou d’élévation spirituelle, il demeure que l’occultisme doit être clairement distingué de l’ésotérisme, et la magie de la religion. Une société dévorée par l’occultisme est comme rongée par un cancer. Il vaut mieux regarder les choses en face.


[1] Meinrad Hebga : Sorcellerie et prière de délivrance - éd. Présence Africaine Inades - 1982, Paris, - Abidjan Eric de Rosny - Les yeux de ma chèvre. Plon Paris 1981.

[2] In Revue Psychopathologie africaine, Dakar Fann. Centre Hospitilier.

[3] La notion de personne en Afrique noire. Editions du C.N.R.s. Paris, 1973.

[4] Ceci ne concerne évidemment que les Africains d’éducation traditionnelle. Mais dans la mesure même où l’individu reste rattaché au milieu traditionnel, il relève, même partiellement, de cette conception.

[5] Espagne

[6] Hervé Masson, Le diable et la possession démoniaques. Belfond, Paris, 1977.

[7] Voir aussi à ce propos l’article de Mike Singleton « Obsédé par les esprits » dans Pro Mundi Vita-Dossier, juillet 1977. La position et l’analyse de Singleton sont fort différentes de celles de Hebga et méritent que l’on s’y arrête.

[8] M. Singleton : « Ancestors adolescentt, and the absolutete on exercice in contextualisation » in Pro Mundi, Vita, Bulletin sept-oct 1977, p. 19.

[9] Voir Abou Sylla, pp. 155-163 , Thèse doctorat : « Création et initiation dans l’art africain traditionnel - chap. sur la Religion africaine.

[10] Chef de l’Association des Anciens, le Koré, chez, Bambara.

[11] Voir René Guénon - Le règne de la quantité et les signes des temps - N.R.F. Gallimard.

[12] Voir aussi Ibrahima Sow dans la Pratique divinatoire et le rôle social du marabout devin au Sénégal - in Bull. IF AN - sous presse. « Il semblerait que là où ce fonds, ce substrat est encore très vivant, il y ait une prépondérance incontestable du magique sur le religieux, une prépondérance de la volonté de domination sur la soumission pieuse utilitaire sur la dévotion ».




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