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L’EDUCATION CORANIQUE DANS L’AVENTURE AMBIGUË DE CHEIKH HAMIDOU KANE
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Ethiopiques numéros 66-67
Revue négro-africaine de littérature et de philosophie
1er et 2ème semestres 2001

Auteur : Fadel KANE [1]

Nous nous proposons, dans le contexte particulier de la société dial­lobé (une communauté sous domination coloniale et en pleine muta­tion), d’étudier, succinctement, le thème de l’éducation dans L’Aventure ambiguë, en ne privilégiant cependant que ses aspects essentiels tradi­tionnels. Pour ce faire, nous partirons du Foyer-Ardent, un cadre hau­tement symbolique : le sens profond de la mission dévolue à Thierno, le maître des Diallobé, ainsi que le rôle, l’influence de certains parmi les principaux autres protagonistes du récit sur le destin de Samba Diallo, seront au centre de notre réflexion. Au terme de celle-ci, il nous sera alors peut-être possible de trouver un certain nombre de réponses consistantes comme celles-ci : quarante ans après les Indépendances africaines et à l’aube du IIIème millénaire, Cheikh Hamidou Kane a -t-­il été bien compris, son livre est-il aujourd’hui dépassé ou, au contrai­re, reste-t-il toujours d’actualité ?
Si, comme on l’a dit, l’Islam demeure « une des sources où s’abreuve l’homme diallobé » [2], alors nous ne devons pas nous étonner de voir ce récit débuter au Foyer-Ardent. Ce cadre est hautement significatif, symbolique. Le Fouta-Tôro d’autrefois a également connu une multitude d’écoles coraniques célèbres, disséminées dans les grands centres traditionnels du pays. Les marabouts qui dirigeaient ces foyers de cul­ture avaient la réputation d’être des sommités intellectuelles, et ils rivalisaient d’ardeur et de prouesses dans la noble mission qu’ils s’étaient assignée : « ouvrir à Dieu l’intelligence des fils de l’homme » (p. 15), et tout comme Thierno, être les guides des enfants du pays dans leur randonnée spirituelle.
Assurément, cette randonnée s’avérait souvent parsemée d’em­bûches, tout comme le sera celle des jeunes disciples de Thierno. Les premières pages de L’Aventure ambiguë montrent bien à quel point la vie au Foyer-Ardent était dure. Notre sensibilité de lecteur est en effet mise à rude épreuve. L’image de ce garçon gémissant de douleur, râlant même parfois, nous touche profondément. A première vue, on pourrait être tenté d’assimiler l’école coranique à une sorte de purgatoire et de considérer Thierno comme un véritable bourreau d’enfants. Il faut cependant comprendre les motivations de cet austère pédagogue. Thierno ne badine pas. Il s’est assigné une mission : apprendre au fils de l’homme la parole de Dieu. Cette parole, elle est « perfection », car ayant été effectivement dite par « l’Etre Parfait ». Interdiction est faite au fils de l’homme, cette « misérable moisissure de la terre », d’oblitérer cette parole prononcée véritablement par le « Maître du Monde » (p. 14). Tout le malentendu entre le maître et son disciple provient de là.
Cependant, la sévérité dont fait montre le vieillard à l’égard de Samba Diallo est à la mesure de l’affection, voire de l’admiration qu’il éprouve pour celui-ci. Le petit garçon souffre d’autant plus qu’il est considéré par le maître comme un « véritable don de Dieu » (p. 15). Dès lors, il n’est pas étonnant que Thierno, présenté sous les traits d’un homme extrêmement rigoureux, prenant trop à cœur sa mission d’édu­cateur et de formateur auprès du jeune cousin de la Grande Royale, nous mette finalement mal l’aise. Si l’Occident a presque partout inter­dit le châtiment corporel dans ses institutions éducatives, l’école africaine traditionnelle, qu’elle soit d’obédience musulmane ou animiste, n’a jamais cessé, quant à elle, d’utiliser ce moyen qui a fait ses preuves. Thierno en use et, de l’avis de certains, en abuse même, en particulier à l’endroit de Samba. Ne perdons pas de vue que c’est le maître lui-­même qui a demandé à prendre en charge l’éducation de ce dernier. Dans le contexte de la société musulmane diallobé, c’est un grand hon­neur que d’avoir été choisi par un homme de la dimension de Thierno.
La vie au Foyer-Ardent est loin d’être agréable ; elle est très pénible, comme dans toute éducation de type spartiate. Le maître sait que son peuple se trouve à un tournant de son histoire. En demandant à prendre en charge Samba Diallo, pour ses études coraniques, il ambi­tionne d’en faire « le chef-d’œuvre de sa longue carrière » (p. 33). Il recon­naît lui-même que sa mission ne sera ni agréable ni facile. Préserver les valeurs susceptibles de façonner un citoyen diallobé « docte et démocrate, aguerri et lucide » (p. 34), un homme toujours proche de Dieu : voilà en peu de mots l’idéal que s’est tracé le vieillard. C’est en quelque sorte un défi aussi que cet homme lance aux étrangers venus d’Occident, dans le dessein d’imposer aux Diallobé, aux peuples noirs, ce nouveau type de cheval de Troie introduit au sein de la société afri­caine : l’école française. Thierno voudrait œuvrer à l’émergence d’un nouveau Diallobé, plus fort, plus apte intellectuellement et moralement à s’opposer à ces nouveaux arrivants. C’est le même adversaire que le maître et la sœur du chef, en l’occurrence la Grande Royale, combat­tent ; tous deux visent les mêmes objectifs, mais les manières, les méthodes diffèrent. Il n’est donc pas étonnant de les voir s’opposer aussi rageusement sur la question scolaire.
On notera tout d’abord, qu’au Foyer-Ardent, il existe une volonté évidente d’égaliser les distorsions sociales, et c’est ainsi que « le disciple, tant qu’il cherche Dieu, ne saurait vivre que de mendicité quelle que soit la richesse de ses parents » (p. 24). Autant le vieux pédagogue, dans son œuvre d’édification, est en droit de s’estimer satisfait des premiers pas de son jeune disciple, autant la Grande Royale semble convaincue que la vraie place de Samba ne se trouve pas au Foyer-Ardent. « Le maître cherche à tuer la vie en toi. Mais je vais mettre un terme à tout cela » (p. 24), lancera-t-elle à son jeune cousin, en oubliant peut-être que comme le veut la tradition, celui-ci, « jusqu’à ce qu’il eût achevé ses humanités, n’appartenait plus à sa famille » (p. 22). Une image qui semble bien conforter cette femme de poigne dans sa conviction est celle représentée par ces quatre almuƂƂe [3] haillonneux, grelottant dans le vent mordant du matin, allant de concession en concession et quêtant leur pitance jour­nalière. Ces innocentes petites bouches, improvisant des prières exem­plaires, des « imprécations contre la vie », jusque devant la porte du chef, ne pouvaient qu’inquiéter et irriter à la fois la Grande Royale. Samba manie déjà avec un grand art l’imprécation et semble bien armé pour devenir plus tard un redoutable défenseur de ces valeurs dont Thierno, contrairement à la sœur aînée du chef, est persuadé qu’elles « se tien­dront encore au chevet du dernier humain » (p. 38).
Le maître voudrait détruire définitivement chez son jeune disciple les moindres signes de manifestation de l’orgueil légendaire des Diallobé. A travers la Grande Royale, symbole vivant de la morgue dont fait montre ce peuple, c’est à la noblesse, et partant à l’organisation socia­le même du pays tout entier que Thierno semble maintenant en vou­loir. Cependant, d’aucuns n’hésitent pas à dire que cet orgueil, cette fierté légendaire, constitue justement un des traits essentiels de l’iden­tité diallobé. Ils estiment que ce trait peut être une arme redoutable contre l’envahisseur. Ainsi, pour eux, le spirituel doit avoir certes ses exigences mais le temporel également. Dans le même ordre d’idées, l’opposition de la Grande Royale à l’action éducative de Thierno pour­rait signifier une condamnation de la religion, perçue comme facteur d’inhibition des forces vives du peuple. Mais en nous penchant sur l’histoire du Continent noir, nous ne manquerons pas d’y trouver plu­sieurs exemples qui prouvent que l’islam a été et demeure encore refus, action et force morale.
Le séjour de Samba Diallo au Foyer-Ardent aura été marqué égale­ment par cet épisode qui nous le montre dépouillé de ses habits neufs, battu furieusement par le maître, puis revêtu des haillons d’un de ses camarades. L’échange d’habits entre les deux enfants, ordonné par Thierno, a valeur de symbole. La colère du vieil homme à la vue de Samba habillé comme un prince ne surprend guère. En éducateur ayant des principes rigides, et par conséquent avec lui-même, Thierno a sans doute raison de réagir énergiquement. On ne provoque pas impu­nément un maître des Diallobé... ! « Nos voies sont parallèles et toutes deux inflexibles » (p. 45), fera d’ailleurs remarquer plus tard Thierno à la sœur aînée du chef. A y regarder de près, on peut constater que de tous les dirigeants du pays, seule cette femme extraordinaire semble avoir adopté une position précise, définitive, face à la question scolai­re. Sur ce plan, même Thierno, dès lors qu’il sent que c’est lui « qu’on choisit de regarder », paraît moins sûr de lui-même, moins ferme et refuse de « se compromettre » (p. 46).
S’agissant encore de l’épisode de l’échange des vêtements, que faut­-il penser de la réaction du jeune compagnon d’étude de Samba ? Nous qualifierons tout d’abord cette réaction de spontanée, logique, humai­ne. On pourrait également y voir un autre symbole : celui de la mali­gnité du petit peuple qui aime parfois prendre sa revanche sur « les Grands ». Thierno est, faut-il le rappeler encore, un homme issu lui aussi de l’aristocratie du pays, et à travers ce geste, c’est sa propre classe sociale qu’il condamne ; le vieillard flétrit en quelque sorte une certaine exaltation de l’homme par l’homme. Il voudrait au contraire voir émerger un nouveau Diallobé, un homme qui s’oublierait complè­tement pour être au service exclusif de Dieu. Encore une fois, l’ortho­doxie de la pensée religieuse de Thierno est à souligner.
Le vieil homme sent, mieux, il vit plus que tout autre sans doute, les dangers qui menacent en ce moment même son peuple dans son exis­tence. Il est convaincu que seules les valeurs traditionnelles diallobé pourraient constituer un bouclier solide, une espèce de ceinture de protection face à la menace de l’impérialisme européen. Les différents visages que peut prendre l’adversaire des Diallobé sont parfaitement connus, identifiés par lui : les privilèges, l’affaiblissement de l’autorité dirigeante, une certaine tiédeur des fidèles, l’école étrangère. S’il réus­sit à faire du jeune prince « le chef-d’œuvre de sa longue carrière » (p. 33), le maître pense qu’il pourra enfin partir, le cœur léger, sûr au moins d’avoir contribué à façonner un vrai dirigeant, à former un citoyen capable de maintenir son peuple dans la voie du salut, la seule possible : celle de la véritable foi en Dieu. Réussira-t-il à faire de Samba Diallo, « cet enfant, véritablement (...) un don de Dieu » (p. 15), le chef ou le maître dont les Diallobé ont tant besoin dans l’avenir ?
Le jeune cousin du chef des Diallobé, malgré son jeune âge, est assurément un garçon doué d’une personnalité très marquée. Même dans ses rapports avec les autres garçons, disciples comme lui de Thierno, il apparaît comme un être à part. On est émerveillé par la luci­dité précoce de cet enfant d’un pays des Diallobé en retard peut-être du point de vue de ses structures sociales, mais qui a cependant atteint, sur le plan spirituel, des sommets inégalés. L’évocation de son origine patricienne lui déplaît particulièrement, nous fait-on remarquer, et le narrateur d’ajouter : « Il désirait la noblesse, certes, mais une noblesse plus discrète, plus authentique, non point acquise mais conquise dure­ment et qui fût plus spirituelle que temporelle » (p. 27). Ainsi donc, Samba Diallo n’adhère pas pleinement aux principes de base qui régis­sent la société diallobé. Sa position par rapport à la question des castes peut étonner certains lecteurs. Elle constitue un signe, parmi tant d’autres, annonciateur du désir profond de changements qui souffle sur la communauté diallobé. Samba se sent en tout cas mal à l’aise dans cette société. N’est-il pas déjà étranger parmi les siens ? Le balan­cement perpétuel entre des pôles d’attraction opposés, entre les conceptions de Thierno et celles de la Grande Royale, entre l’attrait qu’exerce le Foyer-Ardent et la fascination émanant de l’école nouvelle, les différentes sollicitations auxquelles ce jeune cœur est soumis, tout cela ne peut qu’accentuer son malaise.
S’agissant de l’incident qui l’opposa à Demba, nous pensons que ce serait une erreur de n’y voir qu’un fait banal introduit dans la trame du récit. C’est dire que nous sommes en droit de nous poser un certain nombre de questions à propos de cette péripétie. Les provocations et accusations lancées par Demba doivent-elles être considérées comme un ensemble de faits relevant de simples rivalités enfantines ? Où est­ ce plutôt une manifestation de sentiments de jalousie que le fils de pay­san nourrit à l’endroit du fils de noble ? Faut-il au contraire y voir une préfiguration de l’issue de la confrontation engagée entre le Foyer Ardent et l’école nouvelle, entre les Diallobé et les étrangers venus d’outre-mer, entre l’Afrique et l’Occident ? La bataille qui opposa les deux garçons s’était évidemment terminée par la victoire du jeune prin­ce diallobé ; même si, à ce stade du récit, il est peut-être difficile ou pré­maturé de donner une réponse précise à ces questions, nous pouvons tout de même dire, encore une fois, que Samba Diallo demeure un authentique enfant du pays des Almâmi.
Le petit garçon a dû sans doute brûler les étapes et achever la première partie de ses études coraniques. Autrefois, dans la Vallée aussi, mémoriser le Coran était pour chaque enfant de « bonne famille » l’ambi­tion suprême, une sorte de devoir sacré. Tout cela pour dire que la Nuit du Coran a valeur de symbole, d’autant plus qu’au pays des Diallobé la Parole paraît aujourd’hui menacée... La présence de la mère aux côtés de son fils en cet instant solennel, en cette Nuit bénie, est un fait à relever.
Certes discrète mais hautement significative, elle traduit toute la ten­dresse, toute la force de l’amour maternel dont la femme noire est por­teuse. La mère de Samba représente aussi et surtout la femme diallobé qui voit ainsi son comportement exemplaire récompensé. Samba semble donner raison à ce proverbe peul qui dit : « C’est le lait maternel qui fait le cheval de race ». Quoi qu’il arrive, la Nuit du Coran aura marqué un jalon essentiel dans le trajet initiatique du jeune prince. Cette hymne à la gloire de Dieu et de son prophète, lancée à pleine voix, sous un ciel lumineux et en présence d’êtres très chers, est un témoignage. Samba honore ainsi ses parents tout en exprimant sa reconnaissance envers Thierno. L’ancien disciple du Foyer-Ardent est à la croisée des chemins, le pays des Diallobé également... Par la voix d’un de ses fils, le pays clame avec force sa détermination à perpétuer une tradition et à se prémunir contre les dangers qui la guettent.
En même temps qu’il aspire à protéger les valeurs héritées des ancêtres, le Diallobé semble être de plus en plus sensible aux appels de l’Occident. L’école nouvelle, une des manifestations les plus concrètes de cette invite, ouvre grandement ses portes. Alors que faire ? Pour l’élite du pays, le problème est difficile à résoudre. Il faut avouer que la question est d’importance. Qu’elle divise les Diallobé et mette de l’émoi dans le cœur de chacun d’eux, cela nous donne déjà une idée du degré de perfection atteint par le colonisateur dans le maniement des esprits. Seule, de tous les dirigeants du pays, la Grande Royale paraît avoir tranché la question. N’a-t-elle pas en effet convoqué son peuple pour lui indiquer la voie à suivre ? Elle l’a ainsi exhorté à envoyer ses enfants à récole étrangère, car, dit-elle : « La tornade qui annonce le grand hivernage de notre peuple est arrivée » (p. 57).
Samba ira en fin de compte à récole étrangère ; ainsi en a décidé la Grande Royale qui, une fois de plus, aura usé de son droit d’aînesse. L’émotion de Thierno est humaine, compréhensible. Répondant à une déclaration de la sœur du chef à propos du départ éventuel de son jeune disciple, il dira simplement : « Samba Diallo est votre enfant. Je vous le rendrai dès que vous en exprimerez le souhait » (p. 48). Ainsi l’indomp­table vieille amazone des Diallobé aura, tout le temps et jusqu’au bout, cherché à contrecarrer les projets de Thierno touchant à l’éducation et à la formation de Samba. Si en définitive l’école nouvelle a réussi à arra­cher le jeune garçon du Foyer-Ardent, c’est dans une large mesure grâce à la Grande Royale : une puissante alliée, assurément.
S’il est une réaction qui en revanche peut sembler paradoxale, diffi­cile à comprendre du premier coup, c’est bien celle du chevalier. L’attitude de défiance dont fait montre ce fonctionnaire émérite de l’ad­ministration coloniale à l’endroit de l’école étrangère est à rapprocher de celle du maître des Diallobé. Le chevalier à la « dalmatique se pré­sente comme un homme doué d’une remarquable lucidité d’esprit, dou­blée d’une vaste culture. A l’instar du maître, il est très attaché à la tra­dition islamique diallobé. Il a pu peut-être douter pendant un moment des capacités de son propre fils à maintenir intactes en lui-même et la culture diallobé et la foi islamique. On comprend la douleur profonde du chevalier et son amertume de voir son propre fils abandonner le Foyer-Ardent au profit de l’école étrangère. « Mon père ne vit pas, il prie... » fait remarquer Samba Diallo, en parlant du chevalier. L’image que donnent à travers tout le récit ces deux êtres émeut et remplit d’ai­se plus d’un lecteur. C’est dire que les rapports entre le chevalier et Samba constituent un modèle d’harmonie. La société diallobé ne pou­vait offrir meilleur exemple de ce que tout homme de bien devrait faire à l’endroit de son héritier, dans le cadre de l’éducation et de la forma­tion de celui-ci.
Les discussions entre le chevalier et Samba Diallo, les réflexions pro­fondes du premier autour des problèmes aigus qui assaillent l’homme diallobé et les interrogations, parfois empreintes de naïveté apparente du second, demeurent autant de points participant à la qualité de cette œuvre littéraire hautement didactique qu’est L’Aventure ambiguë. La tendresse discrète, mais profonde et virile, prévalant entre le père et le fils transparaît nettement à travers ce geste touchant du chevalier qui, avec le pan de son boubou, essuie le visage en larmes de son fils. Ces deux silhouettes, debout sous la clarté lunaire, se tenant par la main, symbolisent également l’harmonie qui a toujours régné au sein de la société diallobé jusqu’à l’arrivée des étrangers. Cet homme lucide et bon, accepte, stoïquement, de se plier aux exigences de sa famille. « ... Si telle était la volonté de Dieu » (p. 82), dira-t-il simplement après avoir accepté que Samba, son fils, soit envoyé à l’école nouvelle. De tous les protago­nistes de ce drame, le chevalier se présente à nous comme celui qui a le mieux cerné, dès le début, la nature des bouleversements qui menacent la quiétude des Diallobé. C’est ce qui donne plus de poids encore à l’aveu qu’il fera plus tard en reconnaissant son tort d’avoir poussé Samba vers l’Occident... Ainsi, plus qu’un ordre donné à son fils de rentrer au pays, la lettre qu’il enverra bien plus tard au jeune étudiant apparaît comme une tentative désespérée de soustraire celui-ci à une sorte de « tourbillon spirituel » qui menace d’emporter sa foi. Le chevalier à la dalmatique aura assumé pleinement ses charges de père jusqu’au bout. En cela, le per­sonnage rend parfaitement compte de tout ce qu’une autorité paternelle conséquente peut apporter à l’enfant dans un système d’éducation fondé sur la défense de valeurs traditionnelles.
Tout au long du récit, l’humanisme du père de Samba Diallo éclate. Il est dommage que sa prière n’ait pas été exaucée comme il est dom­mage que la noble mission qu’il avait confiée à son fils se soit terminée, tragiquement. Assurément, cet homme ne méritait pas ce mauvais coup du sort, la société diallobé et l’Afrique non plus. « J’ai mis mon fils à l’école et j’ai prié Dieu de nous sauver tous, vous et nous » (p. 91), confiait-il humblement à Paul Lacroix. Ainsi donc, le père de Samba Diallo a échoué aussi ; le contraire aurait été d’ailleurs étonnant ; car la défaite de cet homme était prévisible dans la mesure où elle apparaît comme une conséquence de l’échec du maître.
L’Occident n’a pas conquis les peuples noirs uniquement par la force des armes. Dès ses premiers contacts avec l’Afrique, l’Europe a exercé sur celle-ci une fascination certaine et il est difficile, comme l’ont fait du reste remarquer Samba Diallo et Adèle, de résister à cet attrait, à ce rayonnement puissant qui semble émaner de la civilisation occidenta­le. A la question de savoir comment les Européens l’avaient conquis, le jeune étudiant diallobé répond à Adèle : « ... Je ne sais pas trop. C’est peut-être avec leur alphabet. Avec lui, ils portèrent le premier coup rude au pays des Diallobé » (p. 172). Samba Diallo, enfant d’une socié­té où l’oralité occupe une place essentielle, éprouve un bonheur sans limite quand il prend conscience de la valeur inestimable de son nou­vel outil : l’écriture. La Grande royale eut, elle aussi, très tôt, une clai­re vision du danger que représentait l’institution étrangère. Contre toute attente, elle va faire une sorte de pari et choisir d’y pousser la jeu­nesse de son pays.
Cependant, cette école étrangère, émanation de l’Occident chrétien et de l’impérialisme français, ne pouvait à la longue que constituer pour ainsi dire une excroissance au flanc d’un monde entièrement musulman, reposant sur « une civilisation coranique pratiquement pure » [4]. N’est-ce pas l’auteur de L’Aventure ambiguë qui a dit un jour : « Dans mon pays, on n’entend jamais le son des cloches » [5]. C’est dire que, tout comme le Fouta-Tôro d’autrefois, au pays des Diallobé aussi, le trajet initiatique de la jeunesse passe immanquablement par l’école coranique. Des générations et des générations d’adolescents ont suivi le chemin qui mène à la vie adulte et à Dieu en passant toujours par la même institution. Si une des exigences des maîtres de celle-ci a tou­jours été d’amener les élèves à mémoriser le Coran, ce serait néan­moins une grave erreur de vouloir réduire cette méthode à un simple acte mécanique, imposé. Il faut comprendre que la mémorisation du Livre-Saint ne constitue qu’une étape dans le cursus de l’élève. C’est Samba, en discussion avec son amie Adèle, qui fera remarquer à celle­-ci : « j’avais interrompu des études chez le maître des Diallobé au moment précis où il allait m’initier enfin à la compréhension rationnel­le de ce que, jusque-là, je n’avais fait que réciter avec émerveillement il est vrai » (p. 173). On oublie trop souvent que L’islam n’est pas seu­lement une religion ; c’est aussi une loi dont la source est le Livre­ Saint, et qui régit toute la vie du fidèle.
Des exemples appuyant cette assertion se trouvent dans L’Aventure ambiguë. C’est pour ne pas enfreindre un interdit du Coran que Samba Diallo, après avoir tendu le bras pour prendre le verre d’alcool offert par Lucienne, se ravisera. Ce geste est hautement significatif ; il traduit éloquemment la rigueur d’une éducation plongeant ses racines dans une civilisation qui rejette toute boisson alcoolique. Il participe aussi de la défense de l’identité culturelle diallobé. D’ailleurs, Samba avoue lui­-même que le refus d’un verre d’alcool offert a failli souvent, depuis son arrivée en France, gâcher ses relations avec les gens. La persistance et le sens véritable de ce refus n’ont d’égal que la profondeur des marques que son éducation musulmane a laissées. Malgré le mécontentement des uns et l’étonnement des autres, Samba restera intransigeant sur ce plan. « Non... Ma religion l’interdit. Je suis musulman » (p. 123), dira­ t-il à Pierre, le neveu de Madame Martial. De même, quand Samba, devançant le pasteur, prononce sa profession de foi musulmane avant de partager avec ses hôtes le repas familial servi par Lucienne et sa maman, c’est également un trait caractéristique de son identité cultu­relle qu’il met en exergue.
Cependant, il arrive que le sujet se rebelle, consciemment ou non, et qu’il transgresse l’interdit ou néglige ses devoirs ; autrement dit, qu’il refuse de suivre les obligations qui lui sont assignées par sa société, par l’éducation reçue. Alors, souvent, une petite voix, qui pourrait bien être celle de sa propre conscience, réagit et reproche au coupable d’être un « Mbâré », c’est-à-dire un esclave. Suprême injure pour un Diallobé ! Samba est également un « Mbâré » quand il « adresse des clins d’œil canailles à une jeune fille qu’il voit pour la première fois », en l’occur­rence Adèle (p. 160). C’est encore son enfance au pays des Diallobé, son éducation au Foyer-Ardent, l’enseignement de Thierno, qui le poursuivent, qui l’accompagnent au-delà des mers, dans ce grand pays de l’Occident chrétien. Aller au lit la nuit et oublier de faire sa prière du soir est un manquement à la tradition diallobé et vaut au coupable, une fois de plus, le sobriquet d’esclave. Partout, à tout moment, cette petite voix est là qui rappelle au jeune homme qu’il a failli. Nous com­prenons donc pourquoi Samba « dut se faire violence pour se relever et prier », ce soir-là (p. 138).
Il est un trait culturel que le Diallobé reçoit également, semble-t-il, en héritage : c’est ce sentiment de retenue qui, à des degrés divers habite chaque membre de la communauté, c’est la « gathié » [6], ou pour reprendre le mot du professeur Monteil, « la honte », cette expression de la sensibilité des peuples de couleur [7]. Aujourd’hui, alors que de toutes part, des voix autorisées s’élèvent pour mettre l’accent sur l’ampleur de la crise des valeurs morales et sur l’état de décomposition des mœurs socio-culturelles prévalant dans nos sociétés, les peuples africains sont tentés de se réfugier dans leur passé pour y puiser des enseignements et des forces qui les aideraient à mieux vivre le présent et à préparer l’avenir. Nous n’avons pas su faire preuve de suffisamment de sens patriotique et d’esprit de discernement dans notre commerce avec l’Occident. Nous avons exposé gravement notre jeunesse. Autrefois, dans les sociétés africaines, les élites ont failli à leur devoir et hypo­théqué l’avenir de nos pays, de notre jeunesse.
C’est le chevalier qui, après avoir fait remarquer à Paul Lacroix com­bien l’extérieur constituait un danger pour l’homme d’aujourd’hui disait fort justement : « Une plaie qu’on néglige ne guérit pas, mais s’infecte jusqu’à la gangrène. Un enfant qu’on n’éduque pas régresse. Une société qu’on ne gouverne pas se détruit » (p. 91). Après avoir sou­ligné combien ces mots du père de Samba étaient pleins de vérité, il est permis de rappeler ici toute l’importance qu’on doit accorder au constat qui veut que le pays des Diallobé se superpose géographiquement au Fouta-Tôro. Un autre fait capital est à souligner aussi : c’est par cette dernière contrée que l’Islam a pénétré le Continent noir. Voilà qui explique beaucoup de choses. Comme nous l’avons déjà dit, l’islam n’est pas seulement un culte. La religion de Mouhammed offre aussi à ses adeptes toutes les possibilités pour organiser leur vie au triple plan, juridique, social et familial et ce, en relation très étroite avec le Coran. Nous relèverons enfin que parmi les grands problèmes soulevés par le récit de Cheikh Hamidou Kane, la question culturelle et la question religieuse n’en sont certainement pas des moindres.
Tant que l’Islam était demeuré l’élément moteur de la vie de tous les jours, le pays des Dia1lobé pouvait espérer non seulement se constituer une nombreuse et remarquable élite intellectuelle, mais aussi des maîtres émérites et des « combattants de la foi » ; et ce sont, comme le appelle d’ailleurs Thierno, ceux-là qu’une bonne partie des pays du continent « se choisissait pour guides sur la voie de Dieu en même temps que dans les affaires humaines » (p. 22). Il n’est pas étonnant dès lors devoir cet homme, parfaitement pénétré de sa haute mission, continuer dans son action éducative à œuvrer sans relâche pour que demeurent, et le rôle d’avant-garde de l’intelligentsia du pays et la vision que les Diallobé se font de l’avenir de leur jeunesse. L’extrême sévérité des méthodes éducatives de Thierno aura induit plus d’un en erreur.
Certains sont évidemment tentés de penser que ce vieux morabi [8] ne fait aucun cas de l’enfance, comme cela se passait en Europe par exemple, jusqu’au XVIIIème siècle. C’est que le projet du maître (faire du citoyen diallobé un homme toujours proche de Dieu) requiert des prin­cipes clairs et un rigorisme sans faille. Dans ce contexte de tourmente et d’interrogations qui voit le pays des Diallobé face à son destin, Thierno semble être la seule personne à pouvoir réussir cette mission. Cependant, lui-même cache parfois très mal ses appréhensions. Comme pour conjurer le sort, il chasse de son esprit, avec toute la force de sa foi, l’éventualité de son échec. La courte prière qu’il fait en son­geant à cette possibilité nous donne une idée du degré d’attachement de Thierno à l’égard de son jeune disciple. « Seigneur, n’abandonne jamais l’homme qui s’éveille en cet enfant, que la plus petite mesure de ton empire ne le quitte pas, la plus petite partie du temps... » (p. 16).
Cette touchante prière du maître nous rappelle celle que Samba Dia1lo lui-même fit au moment où, après avoir fait déposer Adèle chez elle, en taxi, il prit le métro et soudain, « revit Thierno avec une intensité presque hallucinante » (p. 174). De même, l’ancien disciple du maître verra son appel de détresse rester sans réponse lorsque, sentant les ténèbres le gagner, il appelle la grâce de Dieu...
Ainsi, Samba Diallo, telle une frêle embarcation au milieu d’un océan agité, ira à la rencontre du destin. L’intervention du fou n’est en fait que l’aboutissement d’une série d’échecs. En effet, l’itinéraire ini­tiatique du jeune prince diallobé est jalonné de nombreuses défaites : le maître, le chevalier, le chef et même la Grande Royale auront échoué dans leurs projets touchant à son éducation et à sa formation. La fin tragique de l’ancien disciple de Thierno symboliserait ainsi une condamnation de la société diallobé, de son élite en particulier. Celle-ci a osé pousser ses enfants à déserter le Foyer-Ardent pour aller à l’éco­le étrangère, y apprendre à « mieux lier le bois au bois (...) pour faire des édifices de bois... » (p. 19). Le message de Cheikh Hamidou Kane est à peine voilé : le pouvoir de fascination de la culture occidentale ne doit, en aucun cas, détruire l’empreinte culturelle profonde que les tradi­tions ancestrales africaines, religieuses ont laissée sur nos peuples. On dira enfin qu’il est permis de s’ouvrir aux valeurs étrangères, d’aller à la rencontre de l’Autre, mais une exigence fondamentale demeure : le Diallobé restera un homme proche de Dieu et la Parole sera le seul grand amour de l’élite du pays.
Si toute éducation est le reflet d’une société et si l’avenir d’un peuple repose pour une très large part sur une jeunesse saine, équilibrée, vigoureuse, il s’avère alors primordial que cette dernière soit mise dans des conditions favorisant un développement harmonieux de toutes ses potentialités : physiques, intellectuelles et morales. Ces préalables remplis, la jeunesse peut espérer légitimement conduire un jour les destinées de son pays, à la grande satisfaction de la majorité. De même, la génération adulte est tenue d’assumer pleinement ses res­ponsabilités vis-à-vis de ses cadets. Pour tout dire, il est important de maintenir constamment certains « équilibres » socio culturels. La socié­té, toute société digne de ce nom, se doit de veiller jalousement au res­pect des normes et des principes qu’elle a établis et que chacun de ses membres est tenu aussi de préserver.
Autrefois, dans les sociétés africaines, l’enfant n’appartenait pas seulement à son père et à sa mère. N’importe quel membre du clan pouvait ainsi le corriger, le châtier en cas de manquement ou de faute grave. Le corps social, à tous les niveaux, était conscient au plus haut degré de la nécessité qu’il y avait à faire de l’enfant un produit sain, intègre, utile à la communauté. Les institutions éducatives, l’école coranique en particulier, s’attelaient, très tôt, par mille et une manières à inculquer au petit les vertus morales, les qualités intellectuelles et corporelles qui feraient de lui plus tard un citoyen digne de sa com­munauté. On ne se privait jamais de cultiver chez lui toutes les vertus cardinales qui font l’homme : sens de l’honneur, esprit d’équité, de tolé­rance, d’humilité, goût de l’effort et du travail consciencieusement accompli.
Eduquer est certes une tâche difficile, cependant l’éducateur d’au­trefois, même s’il butait souvent sur des obstacles, quasi infranchis­sables, faisait tout de même des efforts méritoires pour s’acquitter honorablement de sa noble mission. C’est dire qu’il n’abdiquait jamais ; il aimait, d’un amour immodéré, son métier. Dans le même ordre d’idées, on peut également dire que la cellule familiale, elle aussi, jouait pleinement son rôle. L’institution éducative, la famille et la rue, (trois facteurs importants à plus d’un titre dans la vie d’un enfant) s’imbri­quaient à merveille. Les conditions de vie étaient certes malaisées et les moyens matériels et humains très réduits, malgré tout, l’enseignement qui était dispensé ne perdait rien en qualité. En tant qu’institution sociale organisée, l’éducation rendait fidèlement compte, de par son contenu, ses méthodes et ses objectifs, de la manière dont la commu­nauté avait convenu d’élever et de former ses propres fils.
Si nous admettons que la « finalité dernière de l’éducation est de don­ner à l’homme toutes les chances de s’épanouir » [9], il faut alors honnê­tement accepter cette évidence : les anciens pédagogues réussissaient pleinement dans cette mission. Tant que la formation de la conscience morale chez l’enfant demeurait au centre de l’action éducative, les risques de voir se rompre les « équilibres » dont nous venons de parler étaient négligeables. La conception africaine traditionnelle, faut-il le rappeler, ne considère pas l’enfant comme un adulte « en réduction dont il est permis d’interpréter les comportements en fonction de la menta­lité adulte ». D’autre part, notre pédagogie traditionnelle n’a jamais voulu fouler aux pieds le respect des libertés de l’enfant. Elle a su avec beaucoup d’à propos tracer les limites où s’arrêtent ces libertés.


[1] Département de Lettres Modernes - Université Cheikh Anta Diop de Dakar

[2] Vincent Monteil : Préface de L’Aventure ambiguë.

[3] AlmuƂƂe (pluriel de almuudo) élève de l’école coranique en langue peule.

[4] R. Mercier et M. et S. Battestini : Cheikh Hamidou Kane, écrivain sénégalais, coll. Littérature Africaine, F. Nathan, Paris, 1967, p. 3.

[5] Ibid., p. 3

[6] gathié : terme pulaar que l’on pourrait traduire par : honte, pudeur, retenue, réserve.

[7] Vincent Monteil : voir la préface de L’Aventure ambiguë.

[8] morabi ou marabout (veilleur fidèle) : dans l’ouvrage de Mamadou Dia : Islam, Sociétés Africaines et Culture Industrielle, NEA, Dakar-Abidjan, 1975. p. 71

[9] M. Amadou Makhtar Mbow : Discours prononcé à l’ouverture de la 38ème session de la Conférence Internationale de l’Education, Genève, Novembre 1981.




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