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L’INTERPRETATION DES REVES DANS LA REGION SENEGAMBIENNE DE DJIBRIL SAMB
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Ethiopiques numéros 66-67
Revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er et 2ème semestres 2001

Auteur : Damien AUVRAY

L’homme moderne se pense comme homme éveillé. On se souvient de l’effroi de Descartes sentant le réel se déliter dans l’inconsistance du rêve et, ne pou­vant plus « distinguer nettement la veille d’avec le sommeil », cherchant à s’assurer de son éveil. Mais qu’en est-il alors de cet autre bord qu’est le rêve ? Il faut recon­naître qu’à part l’interprétation freudienne et malgré le renouveau d’intérêt que porte la neurobiologie au rêve, le sommeil n’est souvent compris que comme possibilité de la reproduction de la force de travail !
Il n’en est pas de même pour maintes sociétés traditionnelles, qui distribuent différemment le réel et l’irréel, le visible et l’invisible. Moins « positives » - positivistes - ­dans la détermination de la réalité, plus soucieuses des signes qui constituent l’univers, de la gradation entre la veille et le sommeil, le rêve n’est pas pensé comme le contraire du réel, car, nous dit le Professeur Djibril SAMB dans L’interprétation des rêves dans la région sénégambienne, « le réel ne s’épuise pas dans le champ du visible » (p.99).
Dans son ouvrage, l’auteur cherche ainsi à mettre au coeur des études ethno­logiques le phénomène onirique : « Aussi longtemps que l’anthropologie continuera d’ignorer les faits oniriques, elle se condamnera à n’avoir qu’une compréhen­sion étriquée des problèmes humains » (285). C’est qu’une ethnologie authentique ne peut se contenter d’expliquer de l’exté­rieur les cultures : font partie d’un phéno­mène la place et la valeur que ces cultures lui accordent, même si la compréhension du phénomène nécessite une interpréta­tion. Or, de ce point de vue, comme le montre abondamment l’ouvrage, le rêve, soit strictement comme rêve nocturne, soit sous forme de visions, constitue un élé­ment capital de la compréhension de soi dans les sociétés traditionnelles, comme les sociétés sénégambiennes ou les civili­sations antiques et les civilisations issues des monothéismes qu’étudie le premier chapitre.
L’effort interprétatif de Djibril Samb passe d’abord par un travail de récollec­tion des rêves, travail patient, rigoureux, laborieux, qui ne constitue pas le moindre intérêt de ce texte. Il y a là le travail d’un savant avec ce que ce terme indique de travail austère, s’effaçant avec modestie devant la matière qu’il étudie, sans vouloir faire trop vite synthèse et surtout sans d’abord juger. Le lecteur curieux et amou­reux de la richesse et de la complexité des cultures y trouvera son compte.
Mais l’ouvrage est aussi une interpréta­tion : d’abord parce qu’il propose une « oni­rocritique », une interprétation des symboles mis en jeu dans le rêve, et même une vaste clef des songes. Cependant qu’on n’y cherche pas une interprétation mécanique des rêves, ou moins encore une interprétation dans la posture d’une science donnant de l’extérieur le sens latent du songe. Il s’agit, on l’a dit, d’une collection de rêves, permettant d’esquis­ser une description et une classification, d’où se dégagent alors leur nature (chap.2) et leur fonctions (chap.3). La force de l’ouvrage est ainsi de comprendre les songes de l’intérieur, pour les éclairer par l’anthropologie et la vision du monde qu’ils supposent.
Le rêve, compris dans sa nature, ren­voie donc à une compréhension de l’hom­me dans ses rapports avec le monde, les autres, le divin. Fondements anthropolo­gique, sociologique, religieux qui consti­tuent l’esquisse d’une « ontologie secrète » (P. 127). Le rêve renvoie en effet à une vie de l’âme qui ne s’épuise pas dans sa fré­quentation avec le visible et qui voit en lui l’invisible. On ne peut qu’être d’accord avec l’attention intéressée que le profes­seur accorde à une telle conception ; car notre rationalisme peut se rire de celui qui voit en rêve ses ancêtres lui reprocher ses manquements, mais qu’est-ce qui compte si ce n’est le fait qu’il en est bien ainsi pour lui et que cela a donc un sens et une efficacité sur lui ? L’invisible n’est­-il rien s’il compte dans la vie d’un homme ou d’une collectivité ? Rêve et réalité se rejoignent : « Le rêve est réel parce qu’il est signifiant, car le réel est toujours signifiant : c’est même sa principale marque, d’où naît son efficience » . (168)
Aussi le rêve ne peut-il être réduit à une dimension psychologique et indivi­duelle : d’abord parce qu’il est souvent collectif, et l’auteur rappelle la place qu’il occupe encore aujourd’hui dans les socié­tés sénégambiennes. Ensuite parce qu’il a une signification objective : le rêve tend à se matérialiser, à annoncer le futur, et contribue à la décision collective. C’est ainsi que de nombreux villages furent créés à la suite de rêves. Il ne s’agit pas là d’une mentalité « prélogique » : n’est-ce pas le propre même de la vie de l’esprit que de se figurer et de se représenter son existence dans des scénarios qu’elle pro­jette devant soi sous forme de visions ?
S’il est lié avec l’invisible, on comprend que le rêve possède une dimension reli­gieuse. L’auteur en profite pour remettre en cause quelque idées reçues sur la reli­gion traditionnelle qui n’est ni fétichiste (les fétiches n’ont pas d’efficacité propre s’ils ne sont investis par les dieux) ni ani­miste (les choses possèdent un principe vital mais ce sont les hommes qui ont une âme) et elle n’ignore pas l’idée d’un dieu suprême. Par contre elle accorde une place fondamentale aux intercesseurs, et en particulier aux ancêtres. A ce titre, le rêve s’inscrit comme mode de communi­cation qui déborde donc la communica­tion éveillée entre présents. Mais là enco­re est-ce si naïf ? La vie de l’esprit n’est­-elle pas hantée par ceux qui ne sont plus ou simplement qui ne sont pas là, mais avec qui nous n’en dialoguons pas moins ? N’ont-ils donc pas une forme de présence, ne serait-ce que sous forme intériorisée ?
De là les fonctions du rêve : le rêve est agissant. Fonction cognitive puisqu’il enseigne, communicative puisqu’il met le rêveur en liaison avec les absents, divina­toire puisque le rêveur lit dans le rêve l’annonce de ce qui sera, cathartique puisque le rêve purge et soulage l’âme et le corps.
On voit l’intérêt de l’étude du phéno­mène onirique : le rêve, comme le mythe dont l’auteur souligne la proximité, donne penser et élargit la conception du sens. Le monde ne se réduit pas au visible, la communication aux seuls présents, et la vie tend à se projeter sous la forme de signes qui appellent. Qui ne reconnaîtra là une vie authentique de la conscience, ou plutôt de l’âme comme principe spirituel en deçà de la conscience éveillée ? Ainsi l’ouvrage de Djibril Samb prend toute sa dimension. Si son intérêt princi­pal est d’enrichir la compréhension eth­nologique de la région en se penchant sur un phénomène peu ou pas étudié jusque là, il est aussi une invitation à la compré­hension d’une ontologie plus proche de nous que nous pourrions le penser.
Pour finir, on se permettra une ques­tion, en espérant qu’elle ne soit par déjà un jugement implicite trop extérieur : n’y a t-il pas un double risque dans le rêve, dans la mesure où le rêveur tend à penser sa vie comme extérieur à soi, comme destin qui s’annonce justement dans le rêve ? Le rêve n’est- il pas ainsi une conscience fascinée, hypnotisée ? Et, second risque, cette extériorité ne se redouble-t-elle pas dans la mesure où le rêve est interprété par un autre, professionnel de l’interpré­tation ? Le rêve ne peut-il alors être un phénomène de pouvoir ?





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