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L’ELEPHANT DANS LE NOIR DE IDRIES SHAH... DE LEONARD LEWIS ED. COURRIER DU LIVRE, 1980.
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Ethiopiques numéros 66-67
Revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er et 2ème semestres 2001

Auteur : Lilyan KESTELOOT

Ce très intéressant petit ouvrage nous parle de diverses manières de sujets divers, mais qui tous tournent autour du soufisme y a longtemps déjà, je m’étais dit : mais c’est du Saint-Thomas ! A ceci près qu’il aurait été plus juste de constater que la théologie du « divin docteur » sentait furieusement son Ghazzali.
Notamment à propos de l’influence des soufis musulmans sur les mystiques chrétiens Raymond Lulle, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. De même sur les rap­ports anciens entre L’Islam et les chré­tiens arabes, entre les musulmans et les moines du Mont Sinaï (627 av. J. C.), sans oublier Waraqah cousin chrétien de Khadidja, avec Mohamed en proie à la révélation divine. Enfin et surtout il nous parle de l’influence des œuvres d’Al Ghazzali dans les milieux ecclésiastiques chrétiens au Moyen-Age, qui près de 2 siècles plus tard s’en trouvent si proches, sous la direction intellectuelle de Thomas d’Aquin, « qu’on a du mal à se rappeler que Ghazzali est un musulman » ; ainsi s’étonne Alfred Guillaume dans Legacy of Islam, New York, Oxford University Press 1968.
Je ne sais pas qui est cet Idries Shah, soufi contemporain d’origine indienne, vivant à Londres depuis 35 ans et visiblement fort bien intégré à la société britan­nique, mais il semble savoir de quoi il parle ; en effet dès le premier ouvrage de Ghazzali, le Tabernacle des Lumières, lu il y a longtemps déjà, je m’étais dit : mais c’est du Saint-Thomas ! A ceci près qu’il aurait été plus juste de constater que la théologie du « divin docteur » sentait furieusement son Ghazzali.
Mais ce qui rend l’ouvrage d’Idries Shah attrayant au delà de ces perspec­tives christo-islamiques, ce sont les diffé­rents aspects du soufisme qui sont abor­dés ici, et en particulier la méthode des « histoires-enseignements » qui nous rap­pellent inévitablement cet autre grand musulman si proche de nous, j’ai nommé A. Hampaté Bâ.
Du reste l’auteur se remémore à pro­pos que Khidr, maître des métamor­phoses (ange ou archange) est le patron des soufis et de ces histoires paradoxales qui font avancer dans la connaissance intérieure. Et Khidr n’était-il pas que la forme arabe de Kaïdara, génie divinisé et foulanisé par la tradition peule et notre maître Hampaté ? Kaïdara qui lui aussi s’exprime par énigmes et paraboles.
Tout ceci pour avoir le plaisir d’en reproduire quelques-unes, de ces his­toires soufies parfois cruelles, souvent humoristiques. Et d’abord celle de L’Eléphant dans le noir. C’est le titre d’une célèbre histoire du soufi Rumi (XIIIème siècle) : Il était une fois des voyageurs qui, dans la nuit noire, se heurtèrent à un élé­phant endormi sur ses pattes. Chacun en tâta avec effroi, une partie ; sur ce l’élé­phant se réveilla et s’éloigna pacifique­ment, toujours dans le noir de cette nuit sans lune.
Aussitôt les voyageurs encore sous le choc se mirent à décrire l’étrange animal que seules leurs mains avaient touché. Si tous étaient d’accord pour lui trouver la peau rugueuse et couverte de poils durs, ils ne purent se mettre d’accord sur sa forme : c’est comme un énorme pilier, dit celui qui avait tâté le pied de la bute ; non cela a plutôt la forme d’un grand éventail, affirma celui qui avait palpé l’oreille ; mais pas du tout, c’est une espèce de corde, estima celui qui en avait saisi la queue...
Ainsi en est-il de l’homme qui n’a l’ex­périence que d’une partie de la réalité de l’Etre, et dont l’esprit limité ne peut en appréhender la totalité.
En voulez-vous une autre ? Idries Shah raconte la très ancienne histoire soufie de La vieille femme et l’aigle
Il était une fois une vieille femme qui n’avait jamais vu d’aigle de sa vie. Or il advint qu’un jour un aigle vint se poser sur le rebord de sa fenêtre. A cette vue, elle s’écria : « Oh, mon Dieu ! Le pauvre oiseau ! » Et elle l’attira dans la pièce.
« Ton bec est tout tordu », gémit-elle. Et elle coupa le bout de son magnifique bec recourbé.
« Et regardez-moi ces ongles ! » fit-elle.
Et elle lui rogna les serres.
Puis elle le contempla, satisfaite : « Maintenant, au moins, tu ressembles à un oiseau ! ». Et la morale de cette histoire ? C’est que si vous êtes un aigle, tenez­-vous éloigné de ce genre de personnes.
Une dernière ? Allons-y. Voici l’Histoire des Grenades :
Il était une fois un jeune homme qui étudiait la médecine avec un maître soufi, qui était aussi médecin. Après bien des années passées sous sa tutelle, il lui demanda un jour : « Maître, lorsque le pro­chain patient se présentera, laisse-moi, je t’en prie, lui recommander un traitement. Laisse-moi faire mes preuves !
- Je ne pense pas que tu sois encore prêt, répondit le maître, mais je vais te montrer quelque chose. Je vais te laisser faire... et tu verras.
Peu de temps après, ils étaient assis devant la maison, lorsqu’un homme s’ap­procha. Le maître dit au disciple : « Voici un malade. Il a besoin de grenades pour guérir ».
Lorsque l’homme fut près d’eux, l’étudiant se leva et l’aborda avec ces mots :
- Tu es malade.
- Oui, répondit l’autre. Je suis malade.
C’est pourquoi je viens voir le docteur
- Il te faut manger des grenades, ordon­na le jeune homme.
Le client parut surpris : « Des grenades ! Et pourquoi donc des grenades ? » fit-il. Et il s’en alla.
Le jeune homme se tourna vers le maître :
- Mais qu’est-ce qui ne va pas ?
- Attends qu’un cas similaire se présente et je te l’indiquerai », répondit le docteur.
Quelques semaines plus tard, ils étaient tous deux assis sur le pas de la porte lorsqu’un autre homme s’avança vers eux. « Cette fois, je vais t’apprendre quelque chose sur les grenades, dit le docteur, car il se trouve que cet homme a lui aussi besoin de grenades ».
Il fit asseoir le malade, le considéra lon­guement : « Ah oui, je vois... Votre cas est très intéressant. Bien ! Attendez un peu que je réfléchisse... Ce qui est indiqué dans un cas pareil, c’est un remède naturel, bien sûr. Tenez ! Un fruit, peut-être... Avec de nombreux pépins... Du citron ? Non, cela risque d’être trop acide pour vous. Voyons... Ah ! je sais ! Des grenades ! »
Le docteur regarda son client comme s’il venait de faire une grande découverte. Le malade, très satisfait, le remercia et s’en retourna chez lui tout heureux.
Le jeune homme demanda alors : « Mais où est donc la différence ? C’est exacte­ment ce que j’avais dit : des grenades !
Oui, mais vois-tu, ces deux hommes avaient encore plus besoin de temps que de grenades ».
Quelle pédagogie ! De quoi nous mettre en goût pour les Contes derviches, les Caravanes de rêves et Les exploits de l’incomparable Molla Nasrudin, autant d’his­toires d’inspiration soufie et que cet Idries Shah a récoltées.





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