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Ethiopiques numéros 66-67
Revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
1er et 2ème semestres 2001

Auteur : Souleymane Bachir Diagne

Deux attitudes (entre lesquelles il est possible d’intercaler différentes positions intermédiaires) ont été adoptées par les penseurs musulmans face à la modernité et face à la connaissance scientifique [1], lorsqu’ils ont mesuré à quel point la tradition intellectuelle qui avait fleuri dans le monde musulman s’était, à partir du treizième siècle, sclérosée.
Une première, se donnant de la science une conception purement instrumentale, a conclu que les sociétés musulmanes devaient apprendre à manipuler les outils de la techno-science précisément comme des outils, c’est-à-dire des procédures culturellement neutres qui laisseront en l’état une vision du monde fermée sur elle-même. L’esprit de clôture fait très bon ménage avec l’esprit technicien.
Une seconde a vu dans le formidable défi adressé aux communautés musulmanes l’invitation à renouer avec l’esprit que porte (et qui porte) la science, d’ouverture et de questionnement. A renouer avec l’inquiétude qui est la philosophie même.
Renouer. Parce que le monde musulman avait su s’ouvrir (non sans résistances) à ce que le monde Grec avait pensé en philosophie et qu’il avait su produire une tradition de pensée à la fois libre, ouverte et enracinée dans l’univers spirituel de l’Islam qu’elle a éclairé. Après le douzième siècle, quand l’esprit d’enfermement et de répétition a pris le dessus, la pensée philosophique, dont l’étude s’est cependant maintenue dans le monde shiite, s’est incorporée, pour ainsi dire à d’autres disciplines et discours (théologie, soufisme...) en disparaissant pratiquement comme tradition constituée et continuée. Ainsi, après bien des résistances, l’enseignement de la philosophie n’entre dans le curriculum de la prestigieuse Al Azhar qu’en 1930 après 1905 son Recteur, Shaykh al Sharbînî se fut violemment opposé au réformateur Muhammad Abduh qui, disait-il, ne voulait rien moins que transformer cette « grande mosquée » en une « école de philosophie et de littérature ».
Le présent numéro spécial d’Ethiopiques est consacré à certains aspects de cette tradition de pensée philosophique en Islam, une manière pour elle aussi de célébrer l’esprit de tolérance et d’ouverture auquel cette tradition est intimement liée. La Revue accompagne ainsi, en quelque sorte, l’enseignement de philosophie isla­mique que le département de philosophie de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar a inscrit dans son curriculum depuis des années 1980.
Ainsi, dans la partie « philosophie » de ce numéro spécial, plusieurs articles présentent les usages de la raison qui, dans le monde de l’Islam, ont progressivement (Souleymane Bachir Diagne) ; ces usages sont tout particulièrement lisibles dans les controverses sur des notions comme celle d’éternité du monde (Bernard Dione) et dans les débats qui ont opposé les différentes écoles de théologie ou encore des philosophes comme Al Ghazâli et Ibn Rushd (Namaïwa Boubé, Alphousseyni Cissé). De ces controverses et débats il est rendu compte dans quelques textes ici.
La part prise par des intellectuels africains dans cette théologique et philosophique en Islam est évoquée à travers les figures emblématiques du Théologien Ash’arite As-Sanûsi (Khassim Diakhaté) ou du maître de Tombouctou Ahmad Bâba (Nsamé Mbongo). C’est le lieu de rappeler d’ailleurs à quel point le débat qui a eu pour objet l’existence et la signification de la « philosophie africaine » a mal tenu compte, malgré ce qu’avait écrit Cheikh Anta Diop sur ce point, de cette tradition intellectuelle qu’illustre au plus haut point Ahmad Bâba.
La question est aussi celle des sociétés musulmanes et de leurs évolutions. Dans ces évolutions le statut de la femme est central. Un texte est consacré à la réflexion du philosophe Ameer Ali sur ce statut (Ramatoulaye Diagne Mbengue) quand un autre étudie la question au Sénégal, dans une démarche historique et sociologique (Penda Mbow). Sur un autre plan, la manière dont l’Islam et ses exigences cohabite avec les croyances et représentations pré-islamiques fait l’objet ici d’une présentation d’un cas significatif (Amadou Soumana).
Ce numéro spécial fait aussi une large place à la manière dont l’art s’est employé à refléter la spiritualité et l’imaginaire (Samba Dieng) islamiques. Depuis l’orientalisme de la poésie de Goethe (El Hadj Ibrahima Diop) jusqu’au roman « métaphysique » qu’est L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane (Oumar Sankharé, Fadel Kane, Amadou Ly) en passant par la représentation littéraire (Abdoulaye Berté) ou plastique (Abdou Sylla) de la figure du « marabout » si présente dans l’Islam confrérique.
La thématique générale de ce numéro spécial est heureusement prolongée par les notes de lectures de Damien Auvray et Lilyan Kesteloot et Ethiopiques s’est également offert le plaisir de conclure poétiquement, après les vers d’Abdel Kader Chraibi et de Meïssa Maty Ndiaye, en invitant à relire le poème « Désert » de Birago Diop. Et le désert ne figure-t-il pas l’exigence monothéiste absolue qui est l’Islam même ?


[1] On pourra consulter par exemple, sur ces deux attitudes, le chapitre 2 intitulé : « Classical Islamic Modernism and Education » de l’ouvrage de Fazlur Rahman : Islam and Modernity. Transformation of an intellectual Tradition. The University of Chicago Press. Chicago




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