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LIGITIMITÉ POLITIQUE ET SOCIO-CULTURELLE DES LANGUES NATIONALES
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Ethiopiques numéros 37-38
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série 2eme et 3ème trimestres 1984 volume II n° 2-3

Auteur : Saër DIONE

INTRODUCTION

Le linguiste diffère du politicien. Le premier est un scientifique donc soucieux de résultats à longue échéance, le second est un pragmatique essentiellement orienté vers des résultats immédiats. Dans une certaine mesure, l’un s’occupe d’une science théorique et l’autre s’occupe de politique. Mais cette distinction n’est pas absolue dans beaucoup de pays africains dont le Sénégal, car, d’une manière ou d’une autre, les conclusions que le linguiste tire de ses travaux ont des répercussions dans des domaines autres que le sien propre. C’est pour cela qu’il doit tenir compte - dans ses recherches - des aspects intra et extralinguistiques.
Cette thèse est bien illustrée par la situation linguistique du Sénégal où la bataille autour de « Ceddo » /« Cedo » et, autres congénères a considérablement retardé un démarrage effectif de l’utilisation sérieuse des langues nationales [1] Ailleurs, au Cameroun et en Côte d’Ivoire par exemple, on assiste à l’existence d’une multiplicité de langues nationales, ce qui altère et rend aléatoire l’emploi d’une langue donnée comme Lingua franca [2]. Notons que le Sénégal a la chance de ne pas être confronté à ce problème. Mais néanmoins, d’autres pesanteurs politiques sont malheureusement présentes et qui empêchent la recherche d’avancer. C’est notamment le « prestige » que l’on continue d’accorder au « code élaboré » que représente le français, par opposition au « restrein t » que représente le wolof. Nous tenterons d’examiner la question selon quatre volets. D’entrée de jeu nous aborderons l’importance des langues nationales. Ensuite, nous insisterons sur la nécessité d’un enseignement en langues nationales. Puis nous examinerons les problèmes afin de faire quelques suggestions. Enfin, nous tenterons d’expliquer et d’expliciter le « mépris » qu’on a coutume de porter aux langues nationales en raison de leur soi-disant infériorité.

1)L’importance des langues nationales

En réalité, on ne pourra jamais convaincre les parents et les étudiants eux-mêmes de l’importance des langues nationales tant qu’on ne les utilisera pas de manière plus systématique et plus systématisée dans la vie nationale. Dans la plupart des pays d’Afrique, la langue de l’administration et des « affaires sérieuses » ainsi que celle de l’enseignement est une langue étrangère, langue presque toujours peu connue de la masse du peuple concerné. Il en résulte un malentendu permanent qui fait parfois ressembler la vie nationale à une mascarade linguistique.
En effet la Constitution et les lois, écrites en langue étrangère, ne sont pas souvent comprises du peuple et partant, pas appliquées. D’où la loi édictée en langue étrangère semble n’être édictée que pour pouvoir faire bonne figure devant l’étranger et nullement pour s’occuper de la vie courante.
Par ailleurs, l’élite intellectuelle du pays est souvent plus qu’étrangère à son peuple, parlant une langue qu’il ne comprend pas non plus, [3] d’où l’incapacité de cette élite d’insuffler au peuple ses idéaux et de l’engager vers ses objectifs, si objectifs il y a. Il n’y a pas de vraie communion entre le peuple et l’élite, cette dernière a toutes les caractéristiques d’un peuple conquis, un corps étranger en somme et à la limite un ennemi virtuel.
Quant à la masse, elle vit généralement en marge de la vie nationale, apathique et misérable, comme si elle se trouvait sur une autre planète que ses dirigeants. La vie nationale, les perspectives d’avenir de la nation et même le développement socio-économique du pays ne semblent pas la concerner le moins du monde (à quelques exceptions près)..
Enfin, les connaissances acquises sur les bancs de l’école par l’élite ont plus que de la peine à se muer en réalisations concrètes ; tant et si bien qu’on le trouve souvent dans une stérilité intellectuelle alarmante et une non créativité qui accentuent, prolétarisation croissante du peuple tout entier et sa dépendance non moins croissante vis-à-vis de L’étranger.
Cette situation déplorable que peut constater tout observateur sérieux, n’est à notre avis que la conséquence d’une erreur fondamentale portant sur le choix de la langue d’enseignement et celle d’administration qui isole l’élite intellectuelle politique économique... du reste de la population, qui déconnecte le cerveau du reste du corps. En effet, la langue n’est en définitive que le reflet d’une vision particulière du monde [4] ; d’une manière particulière d’appréhender le réel ainsi que toutes les relations existant entre les différentes réalités, le reflet donc d’une déstructuration particulière de l’esprit, due a la culture qui anime le peuple, fonde son identité nationale, nourrit sa créativité et définit ses chances de survie dans le concert des nations.
Lorsque nous parlons de structuration de l’esprit, nous pensons à un phénomène de même nature que la structuration, suite à l’évolution des espèces, un bras, une nageoire ou une aile, tout en possédant les mêmes éléments constitutifs, les mêmes os et les mêmes muscles. L’esprit, ainsi structuré tel un bras, une nageoire ou une aile, acquiert un comportement spécifique dans sa démarche pour l’appréciation du réel.
D’où une langue étrangère qui correspondant pas à la structuration particulière de l’esprit, ne s’intégrera pas dans la culture qui fonde cette structuration ; le bien au contraire, elle tendra à la détruire pour y substituer la vision du monde qu’elle véhicule, ou pire, tendra à provoquer la « dichotomisation » de l’individu, sa paralysie intellectuelle et son incapacité à passer de la théorie à la pratique.
En outre, la langue étrangère, en tant que système complexe de concepts et expressions devant se conformer à « des modes d’emploi » bien définis, crée l’obligation pour le national qui l’utilise, de se référer constamment, au cours de tout acte créateur, à un centre de pensée, à une expérience de vie et à des normes de comportement établis hors des frontières nationales. Il en résulte une incertitude constante quant à la validité de son propre raisonnement et quant à la justesse de ses propres vues, d’où recherche parfois éhontée de l’approbation du centre de pensée dont on dépend et accentuation de la dépendance psychique vis-à-vis de l’étranger.
Enfin, la non-concordance entre vision du monde et culture avant structure l’esprit du peuple au cours des siècles, d’une part, et vision du monde sous tendant la langue étrangère et les connaissances qu’elle véhicule, peut rendre difficile, et en tout cas inutilement ardue, la compréhension et l’assimilation des connaissances enseignées. Tant et si bien que ces connaissances, loin de s’intégrer dans l’acquis culturel de l’individu, et participer dès lors, ses actes, se trouvent paralysés, enfermés dans un tiroir dont elles ne sortent que pour figurer dans des études savantes ou augmenter des discussions académiques, au lieu de participer aux tâches de développement du pays.


(2) Pour un enseignement en langues nationales

Aussi, nous semble-t-il souhaitable que tant l’enseignement que l’administration des pays africains soient basés sur nos langues maternelles plutôt que sur des langues étrangères, aussi prestigieuses soient-elles. Car la langue maternelle, véhiculant la vision du monde propre au peuple, facilite la compréhension et l’assimilation des connaissances, leur intégration dans l’acquis culturel du peuple, leur participation active tous les actes de création, et surtout l’intégrité psychique de nos élites.
L’utilisation de la langue maternelle dans l’enseignement, dans l’administration et à des fins d’alphabétisation suscite des problèmes de plusieurs ordres qu’il convient d’analyser minutieusement.
- Le premier problème est de nature politique. Comme nous l’avons souligné au début de cet article, dans certains pays, il existe plusieurs langues plus ou moins apparentées : laquelle donc considérer comme langue nationale, base de l’enseignement de toute la population ? C’est un problème hautement explosif, si l’on en croit l’exemple de la Belgique et nous ne croyons pas que les pays africains puissent se permettre des erreurs dans ce domaine. A notre avis, là où une langue prédomine nettement sur les autres - c’est le cas du Wolof au Sénégal -, le choix d’une langue nationale ne se pose pas, il faut et il suffit de considérer la langue prédominante comme nationale, sans pour autant interdire les autres, ni en persécuter les tenants. Mais là où, comme au Zaïre ou au Nigeria, existent plusieurs langues de grande extension, c’est-à-dire comportant des millions de locuteurs, la sagesse politique impose de considérer toutes les langues comme nationales, avec éventuellement un domaine plus ou moins précis d’extension territoriale, sinon, des sécessions peuvent être à craindre [5].
Le second problème concerne l’aptitude de nos langues à servir de véhicule acceptable des connaissances scientifiques, techniques du monde moderne, ainsi que de base pour une nouvelle culture nationale, fondement de tout développement réel de cet élément.
La réponse à cette question, si j’en crois les résultats des études qui sont menées sur les langues nationales - et que j’ai menées sur le Wolof [6]. -, est que nos langues sont parfaitement capables d’être des véhicules acceptables aux connaissances scientifiques, techniques et technologiques du monde moderne, et servir aussi de base pour l’éclosion d’une culture nationale fondement de tout développement réaliste. Mais cette capacité n’est pour le moment qu’une capacité virtuelle, en ce sens que nos langues ne pourront remplir de tels rôles que si nous les apprêtons pour les rendre aptes à cela. Une bonne et sérieuse politique en matière d’alphabétisation devra tenir compte de cet état de fait.
En effet, le langage scientifique n’est pas la langue courante, mais un langage formalisé dans lequel la fidélité du langage vis-à-vis de l’exprimé est aussi grande que possible et la gêne de l’expression par rapport à l’exprimé aussi minime que possible. Aussi faut-il que soit réalisé au préalable un effort de formalisation de nos langues en vue de l’expression de connaissances science. Formalisation visant tant la redéfinition des signification, des mots expressions utilisables ainsi que la génération des néologismes inévitables, que la définition d’une manière correcte, logique et cohérente d’écrire la langue elle-même. A ce propos, insistons fort sur l’importance, pour la transmission des connaissances et, partant, l’avenir de la langue elle-même, de la manière graphique de l’écrire et de sa capacité à laisser transparaître l’exprimé au détriment de son expression, sa capacité de réserver la majeure partie de l’énergie intellectuelle mise en œuvre au profit de la compréhension et de l’assimilation du contenu du message. C’est donc là une tâche oui requiert beaucoup de soin et de minutie.
- Le problème que pose la nécessité de disposer d’un vocabulaire fourni est n’en déplaise à certains relativement facile à résoudre pour autant qu’on s’y consacre sérieusement et que l’on pose convenablement le problème lui-même, En effet :
* dans toute langue, il existe des mots qui tombent en désuétude et ne sont plus employés : ces mots peuvent être ressuscités pour un usage scientifique :
* toute langue possède des techniques de génération de mots, lui permettant de disposer pratiquement sans grand effort de mémorisation, d’une seule masse de mots et termes mieux connus. Une exploitation rationnelle de ces techniques, exploitation basée sur une définition précise des termes de racines à utiliser, peut se révéler d’une grande rentabilité (les travaux sur la sémantique pourraient être exploités à bon escient dans ce domaine) ;
- enfin, on peut à la rigueur et sans fausse honte reprendre à son compte les mots scientifiques existant dans les langues scientifiques modernes, sous la condition toutefois d’adapter leur expression à la nature de la langue considérée et en veillant particulièrement à bien définir le statut grammatical du mot ainsi assimilé.
Si les trois premières solutions sont pratiquement sans danger pour la langue, la quatrième peut conduire à une sorte d’indigestion linguistique créatrice de graves troubles pour la langue, pour peu qu’on en abuse. Citons à ce propos l’appauvrissement et la clochardisation - voire la créolisation par phénomène de diglossie - de la langue en raison de l’assimilation massive de mots ne respectant pas sa structuration interne : les langues africaines sont des langues génératrices en ce sens que toute racine est le point de départ d’une masse de mots apparentés ; un mot étranger peut violer cette nature générative de la langue et conduire à son appauvrissement : en outre, ce sont des langues à expression verbale plutôt que des langues à singularisation par des substantifs ; une adoption massive de substantifs peut conduire à une désorganisation de la pensée dans la langue et rendre l’expression pénible.


3) Problèmes et suggestions :

Enfin, l’utilisation des langues nationales comme langues d’enseignement et d’administration pose des problèmes pratiques demandant des solutions pratiques. Aussi nous permettons-nous de faire les suggestions suivantes :
-que des clubs indépendants du pouvoir politique se créent afin de mener à bien les études théoriques et pratiques concernant la langue maternelle et sa formalisation en vue de l’expression des connaissances scientifiques :
-que dans l’enseignement universitaire spécialement dans celui dispensé à des littéraires figurent des études et des travaux pratiques de traduction en langue maternelle :
-qu’un diplôme spécial, venant après le diplôme sanctionnant la fin des études universitaires, vienne sanctionner l’« assimilation » des connaissances en couronnant les traditions acceptables des thèses présentées par les étudiants à la fin de leurs études universitaires ;
-que les examens nationaux, tant pour l’admission dans la fonction publique pour l’obtention d’une bourse d’étude ou même pour le passage d’un cycle d’étude à un autre soient faits en langue maternelle ainsi l’on saura, quelle que soit l’origine de l’élève, ce qu’il a effectivement incorporé dans son acquis culturel ;
-que la publication de manuscrits, faite en langue nationale ou à propos de la langue nationale, soit prise en charge en totalité par les gouvernements ;
-que d’ores et déjà, les enseignements se fassent de manière plus suivie et plus soutenue en langue nationale ; je pense notamment au cours d’histoire nationale, à l’étude de la littérature orale et même à l’acquisition des rudiments de mathématique ou de science ;
-que l’on systématise l’enseignement en langue nationale dans le préscolaire et les deux premières années du primaire. Car tous les travaux sur la psycho-linguistique sont unanimes à constater qu’à cet âge l’enfant apprend et retient mieux sa langue maternelle ;
-qu’une meilleure exploitation soit fait de l’IFAN ;
-n’oublions pas ici que le rôle didactique du populaire doit être pris en compte dans la pédagogie des langues nationales. On pourrait même envisager d’inviter des conteurs de talent dans les salles de classe pour diversifier l’acte pédagogique et aiguiser davantage la motivation des enfants.
Bien d’autres problèmes pourraient être intéressants à envisager dans le cadre de l’utilisation des langues nationales comme base du développement en Afrique, notamment les problèmes que pose l’alphabétisation des masses, alors qu’existent d’autres moyens de communication de masses, ou ceux que pose la relance d’une littérature et des arts authentiquement nationaux. En effet, les langues nationales dont l’importance s’accroît chaque année ne pourront pas continuer à être traitées en « parentes pauvres » [7]. Les années à venir seront les années de vérités. Cependant, aussi bien les linguistes que les politiciens savent que nous sommes sur un terrain sensible, celui d’une conquête politique et culturelle légitimement considérée comme l’une des plus importantes depuis les indépendances. C’est du reste ce qui explique qu’il y ait des divergences sur les remèdes à préconiser.
Alors que le politicien insiste sur la nécessité d’une politique de petits pas à la Kissinger, les chercheurs scientifiques veulent qu’on prête l’oreille à leurs suggestions et qu’on fasse des applications pratiques et concrètes à partir des résultats de leurs investigations. Mais tout le monde est d’accord qu’il faut décrasser le terrain bourbeux des langues nationales pour éviter de ne pas y investir trop d’argent mal utilisé tout en essayant de faire perdre aux institutions leurs trop dispendieuses habitudes. Seulement, comme le disent les Britanniques, il faut faire attention à ne pas jeter l’enfant avec l’eau du bain.
Si lavage il y a, avant tout autre, il faut procéder à celui des idées reçues qui pullulent sur le sujet. La première est de considérer - à la suite d’une certaine école coloniale - les langues nationales comme lexicalement pauvres et inaptes à véhiculer une pensée cohérente, abstraite et donc scientifique. Cette attitude défaitiste à la limite ne repose sur aucun fondement sérieux. Elle revient tout simplement à connoter langue nationale et sous-développement. Cette manière de voir en appelle une autre qui a nom ethnocentrisme et que nous définissons à la suite de Michel Panoff et Michel Perrin, comme « l’habitude des membres d’une société qui ramènent tous les faits sociaux à ceux qu’ils connaissent ou estiment que leur culture est meilleure ou préférable à toute autre » [8].


4) Le « mépris » des langues nationales :

Ce « mépris » est bien traduit par André Davesne, qui, voulant justifier l’enseignement du français en Afrique, écrivait pour sa part : « Un des premiers griefs et l’un des plus graves que l’on puisse faire aux langues indigènes en Afrique occidentale française tient dans ce fait que les dialectes africains ne sont pas des langues de civilisation... La langue française s’imposera d’elle-même dans les possessions françaises de l’Afrique noire, et ce serait refuser de reconnaître une loi naturelle que de s’opposer à cette évolution normale » [9]. La notion de dialecte telle qu’elle transparaît dans ce texte est un des termes de la science linguistique qui a fait l’objet d’un « usage » voire d’un « abusage » controversé.
La notion de dialecte est, en en effet, claire d’un point de vue historique, et elle est inséparable de celle de « langue-mère ». Lorsqu’un peuple se disperse sur une grande étendue de terrain, la langue qu’il parle tend à se différencier. Ainsi, l’italien, le français, l’espagnol sont-ils des dialectes du latin, ce qui ne les empêche pas d’être des langues. Mais s’est en suite manifestée dans des théories linguistiques une tendance que nous n’avons pas la place d’étudier ici dans le détail consistant à donner au mot dialecte une valeur non plus relative mais absolue. Si le français en effet est un dialecte (du latin), c’est relativement à son histoire. Et chaque fois que l’on parle des dialectes africains, cela suppose donc que l’on fasse référence à des langues africaines dont dérivent ces dialectes..
Peu à peu pourtant, dans certains textes théoriques, et surtout dans les textes politiques coloniaux, les langues ont disparu derrière les dialectes, le fait diachronique (l’évolution) devenant un fait de nature (le dialecte est en soi) ; le résultat de ce tour de passe-passe idéologique était simple : en Europe, on parlait des langues mais les peuples colonisés parlaient des dialectes. Dès lors il était inutile de se demander quelle langue est « meilleure et préférable » : les langues colonisées, rebaptisées dialectes étaient inférieures par définition.
On voit que la définition des termes langues et « dialecte » n’est plus linguistique mais politique : la langue est au pouvoir, elle domine, le dialecte est dominé. Certes, il n’y a pas là ethnocentrisme du moins pas nécessairement. Mais le processus de constitution d’un modèle de communication que ces définitions fluctuantes impliquent, relève d’une pratique fortement ethnocentrique. Tout le problème est celui des rapports entre le « centre » et la « périphérie » : comment, en quelle langue parlée à la capitale ou à la métropole ? La langue de pouvoir cherche généralement à faire le vide des « dialectes ». Dès lors, le modèle de communication entre le « centre » et la « périphérie » est net : c’est la langue du « centre « (que l’on prendra ici au sens qu’on voudra : centre géographique, centre politique, centre administratif ethnique ; tous conviennent également) qui servira de vecteur excluant les autres.
Ce que nous venons de souligner pourrait se résumer en une phrase : le discours colonial sur la langue (le méta-discours ethnocentriste) s’abreuve à une théorie linguistique elle-même marquée par l’idéologie... Et cela n’est rien de très nouveau. Les sciences sont toutes marquées par l’idéologie du temps et les idéologies ont toutes tenté de se trouver des justifications scientifiques. Plus que ces discours sur la langue cependant, il y a aussi une pratique linguistique coloniale : le discours ci-dessus n’a rien d’académique ou de gratuit mais il est axé sur de choix politiques et leur justification.
Le texte de Davesne, cité plus haut, nous permet cependant de pousser plus loin la réflexion. Il y parle en effet de langue française et le plus souvent de dialectes africains et cette dichotomie révèle les rapports étroits entre la pratique ethnocentriste et la théorie linguistique. Au début du XIXe siècle, les grammairiens allemands, en particulier A. SchlegeL avaient élaboré une typologie générale des langues, proposant de les ramener à trois classes : les langues isolantes) les langues agglutinantes et les langues flexionnelles [10]. Mais cette typologie d’ordre synchronique fut convertie diachroniquement. A. Schleilher, par exemple, pensait que toutes les langues avaient d’abord été isolantes, que certaines d’entre elles étaient devenues agglutinantes et que les plus évoluées d’entre elles (les langues européennes) avaient poussé l’évolution jusqu’au stade flexionnel.
Ainsi la théorie fournissait les bases objectives du racisme linguistique : les langues européennes sont plus évoluées que celles des peuples colonisés. Ce racisme linguistique est allé plus loin : il a non seulement mis à l’écart les langues nationales, mais il en fait des langues dites vernaculaires dont les locuteurs seraient - et mieux sont - des êtres inférieurs. Une complicité particulière, dont on n’a pas fini d’évaluer les dégats, a lié historiquement les couples classes / race, langue / dialecte. Défalsifier ces aberrations historiques démystifier les concepts de la linguistique coloniale reviennent à déracialiser les rapports sociaux à décoloniser les pièges sémiotiques que l’ethnocentrisme européen fabriqua avec les notions mythiques de « blanc et « noir » pour désigner génériquement des types sociaux issus du mode de production esclavagiste, des relations établies entre maîtres et esclaves des plantations, entre colons et colonisés des tiers-mondes africains et américains. N’oublions pas que le « créole » haïtien ou le« black english » américain sont frappés par le même mépris que les langues nationales africaines [11] .


Conclusion

Finalement, on pourrait dire que la linguistique coloniale, dans l’analyse des éléments qui spécifient la vision du monde des êtres du Tiers-Monde a toujours privilégié l’héritage culturel européen. Celui-ci est immanquablement décrit comme le modèle idéal de référence, la mesure, par excellence de tout ferment valable de culture ou dé civilisation. Cet européocentrisme de fond est allé jusqu’à postuler une identité de droit divin entre le concept typiquement colonial de Blanc et celui de l’être universel. On a ainsi les éléments de la créativité historique des Africains et de leurs descendants, dans les Amériques en un amoncellement hétéroclite d’africanismes, c’est-à-dire l’ensemble des facéties éuropéocentristes que l’on verse dans le sottisier sémiotique conçu pour le Tiers-Monde et l’Afrique - qui seraient enkystés dans l’organisme immaculé de l’histoire mondiale.
Cette sémiotique fantasque donna lien à une double réduction. Des membres des différentes nations européennes (Espagnols Anglais - Français -Portugais - Danois, etc), de diverses conditions sociales (commerçants, financiers, paysans, artisans, militaires, marins clercs, prostitués - roturiers ou nobles) : le mythe racial et l’usage linguistique en font des Blancs. Des représentants de différentes tribus africaines (ce mot est délibérément employé pour insister sur les aberrations taxinomiques) Yoruba, Ibos, Bambaras, Mandingues, Peulhs, Wolfs etc..., de diverses conditions sociales : agriculteurs, chasseurs, pêcheurs, artisans, sorciers, guérisseurs, griots chefs et notables de tribus ; le dogme racial fit des Nègres, en dévalorisant, rabaissant jusqu’à la folie la couleur de leur peau, leurs cultures, leurs cultes, leurs langues, bref l’ensemble des manifestations de leur histoire précoloniale.
En fin de compte, il y a lieu pour les spécialistes d’élaborer les outillages méthodologiques et théoriques appropriés qui permettent de légitimer politiquement et culturellement l’usage des langues nationales. Il faudra, pour ce faire, un effort de démystification des sciences sociales dont (et surtout) la linguistique. Il sera hors de question, dans ce travail salutaire, de substituer un ethnocentrisme du Tiers-Monde à celui auquel l’Occident nous a habitués. La recherche de l’identité et donc la revalorisation des langues nationales ne consiste pas à enfermer dans une cage l’oiseau qui chante pour annoncer la bonne récolte linguistique sinon à porter les moineaux de nos différences, à voler en harmonie vers le même horizon. Celui où naîtra un nouvel ordre linguistique mondial digne de couronner le nouvel ordre qu’en même temps on cherche pour l’économie et l’information, afin que l’on puisse un jour, sans que cela prête amèrement à rire, parler à bon droit d’une sagesse des nations et d’une égalité des langues. Ce nouvel ordre linguistique visera un certain nombre d’objectifs parmi lesquels on peut citer :
-le développement de nouvelles techniques d’apprentissage à partir de quelques « laboratoires » et « expériences pilotes » ;
-l’élaboration d’une description précise entre langue et contexte culturel, on visera ici à bien faire ressortir l’importance de la littérature en tant que moyen universalisable de communication ;
-l’élimination du dogmatisme en insistant sur le fait que toutes les langues sont expressives à des degrés divers ;
-le respect pour la précision de la pensée et l’expression de la pensée, ce qui nous amène à combattre le « repliement » linguistique
-l’examen approfondi du concept de « compréhension » afin de s’éloigner d’une certaine subjectivité allant à l’encontre de la tolérance véritable et de la compréhension maternelle. Dans ce sens, la langue sera considérée comme un moyen de communication qui nous sert essentiellement à définir nos moyens et nos buts.
Si ces quelques objectifs et bien d’autres encore sont atteints, le nouveau champ de recherche ouvert par l’élaboration d’un nouvel ordre linguistique mondial pourra être considéré comme partiellement déblayé. On s’attachera par la suite à le relier aux investigations en cours qui visent à établir des universaux de langue.


[1] Voir Pathé Diagne, interviewé dans Taxamn°3, 1977.

[2] Voir notre article Mort ou survie des langues nationales ; Afrique Tribune,mars-avril1979

[3] Ntité Mukendi : Nos langues maternelles et le développement, in Présence Africaine, n°93, 1er trim.1975,

[4] Nous avons développé cette notion dans notre article : Le conte populaire véhicule la vision du monde, in Educafrica, n°8, juin 1982

[5] Mort ou survie des langues nationales. Voir nos deux études sur le wolof

[6] Some Arpect of the Verb System : A Sector Altalysis Description. M. A. Thesis, Columbia University, 1916 et « Le contour sémantique du verbe en anglais, en français et en wolof », Présence Africaine, n° 114, 2e trimestre 1980

[7] Cette expression est de A.J. Greimas qui l’utilise en parlant du sens in Sémantique structurale, Paris, éd. Larousse, 1966.

[8] Voir Recherche, Pédagogie et Culture, n°4-6, mars 1980, p.23

[9] Id., p.24

[10] Les langues isolantes sont caractérisées par la juxtaposition d’éléments simples dont la valeur grammaticale dépend de la place ou de l’intonation (ex. : le chinois),
Les langues agglutinantes (ex. : fino ougrien) admettent des affixes aux mots bases ou thèmes, exprimant des rapports gramiticaux. Cela peut se traduire par une réunion d’éléments phonétiques appartenant à des morphèmes différents en seul élément morphologique (ex. : l’ierre devenu lierre). Les langues flexionnelles expriment les rapports grammaticaux par des flexions (c’est-à-dire des modifications de mots à l’aide de rapports grammaticaux, ex. : flexion radicale, flexion thématique, flexion verbale).

[11] A ce sujet, se reporter notamment aux travaux de W. Stewart et de W. Labov ainsi qu’à deux ouvrages essentiels sur la question, à savoir J.L. Dillard : Black English. New York, Vintage Books, 1972 et Black-White Speech Relationships. 00. by Wolfram and Nona H. Slarke Washington, CAL, 1971.




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