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L’ANTHOLOGIE DE LA NOUVELLE POESIE NEGRE ET MALGACHE (1948) DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR ET LA JEUNSSE AFRIACINE DE L’EPOQUE
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Ethiopiques n°61
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2e semestre 1998
1948-1998
Cinquantenaire
de la l’Anthologie
de la nouvelle poésie nègre et malgache
de langue française
de Léopold Sédar Senghor

Auteur : Cheik Aliou NDAO [1]

1948, la date de parution, est très importante. Elle nous permet d’examiner le contexte des années cinquante et de mieux saisir l’événement. Nous venions de sortir de la Deuxième Guerre Mondiale. Les soldats Africains, plus connus sous leur nom de tirailleurs, s’étaient illustrés sur les champs de bataille à côté des Alliés. Ils étaient fiers d’avoir pris part à la libération de Paris. En France planait une atmosphère de respect de l’Autre, de tolérance, de bonnes relations entre les races. Le combat pour une plus grande justice ne permettait plus qu’il reste des survivances de discrimination.
Pourtant dans les colonies, il en allait autrement. Ce fut une période triste. L’idéologie de la droite prête à tout s’était arc-boutée autour de la revue Marchés Coloniaux pour défendre ses intérêts par tous les moyens. Les grands principes enseignés dans les écoles des colonies restaient sur le papier et tournaient le dos à la pratique quotidienne.
Des échos nous parvenaient de partout. Toujours le même cortège de malheurs dans les possessions françaises. Manifestations pacifiques à Sétif Algérie noyées dans le sang. En Indochine, le port de Haïphong est bombardé par l’armée coloniale. Déclenchement de la guerre de libération qui va durer longtemps. A Madagascar, soulèvement populaire pour exiger l’Indépendance. Répression terrible. On parle de 90.000 morts. Arrestation des trois députés Malgaches représentant leur pays à l’Assemblée Nationale française. Jugés ils furent sévèrement condamnés. L’un d’eux n’est personne d’autre que le grand poète Jacques Rabémananjara, ami de Senghor, de Césaire, d’Alioune Diop membre du groupe fondateur de Présence Africaine à Paris en 1947. Ici le grand Rassemblement Démocratique Africain rêve de donner le souffle unificateur de Dakar à Brazzaville afin de bouter le colonialisme français hors du continent. Le mouvement syndical venait de sortir victorieux de la longue grève des cheminots. Bataille qui avait mobilisé tous les travailleurs du rail dans les colonies. Les événements de Thiaroye étaient encore frais dans les mémoires. On parlait de ces tirailleurs fusillés dans leur camp la nuit à la suite d’une mutinerie. Ils ne revendiquaient que leurs primes de libération ajoutait l’opinion. Voilà donc l’atmosphère dans laquelle baignait la jeunesse africaine à la parution de l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache de Léopold Sédar Senghor. Une adolescence partagée entre les dernières années de l’école primaire et les premiers pas dans l’enseignement secondaire pour la plupart d’entre nous. Certains par le hasard d’une lecture avaient déjà eu entre les mains le n° 1 de la Revue Présence Africaine publiée en 1947. C’est là où ils découvrirent pour la première fois un si grand nombre d’auteurs noirs. En effet à quoi était habituée cette jeunesse africaine sur le plan littéraire ? En français il y avait surtout des ouvrages d’ethnologie, des essais, des romans de moeurs écrits par des administrateurs ou des inspecteurs de l’enseignement d’origine européenne. Nous avions André Davesne, Georges Hardy, André
Demaison, Oswald Durand etc.. Exceptionnellement parut Karim un roman édité en France , et écrit par Ousmane Socé Diop en 1935. Parfois on lisait des extraits de récits d’Abdoulaye Sadji qui étaient donnés en feuilletons par le journal Paris-Dakar. Pour ce qui est de la poésie de langue française il n’est pas exagéré de dire qu’il n’y avait presque rien. C’est ce qui explique l’engouement de la jeunesse de l’époque pour les deux poèmes de Fodéba Keita « Minuit et Aube Africaine » qui n’étaient disponibles que sur disques. Et tout le monde d’écouter, d’apprendre, et de réciter par coeur parce qu’il s’agissait de beaux textes dénonçant le massacre des tirailleurs à Thiaroye et d’autres méfaits de la colonisation. Ainsi l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et malgache est venue à son heure. Comme un coup de tonnerre elle libéra les Africains englués dans l’apprentissage des rimes de la poésie française classique. Senghor les réconciliait avec le rythme des origines, celui accompagnant les chants des cérémonies initiatiques, des réjouissances, des semailles, du rituel des moissons. Il n’était plus question de se mettre à l’école du Parnasse ou des Symbolistes. Ecrire en français ce n’était pas écrire comme les Français, ce qui faisait l’originalité de la Nouvelle Poésie Africaine de langue française se trouvait dans la façon d’exprimer l’émotion et non dans le thème abordé. L’Anthologie mettait à la portée de la jeunesse une production variée. Elle ouvrait des horizons insoupçonnés à l’imagination avide d’une génération tournée vers les autres cultures. Le premier enseignement qu’on en tirait fut l’insistance sur la solidarité liant tous les Nègres. En faisant figurer dans la même Anthologie des poètes des Caraïbes, d’Afrique, de Madagascar, Senghor montre leur appartenance à la même aire culturelle. Il touchait du doigt ce qui n’était que vaguement ressenti, pressenti par quelques rares intellectuels Noirs. Généralement le politique l’emportait sur le culturel. La rencontre des nationalistes Pan Africanistes de Manchester, en 1945, avec les Kenyatta, Nkrumah et Georges Padmore, un Caraïbien le prouvait bien. A l’exception de Blaise Cendrars, avant Senghor personne n’avait pensé publier une anthologie de poèmes écrits par des Nègres.
N’est-il pas vrai que c’est le même tam-tam qui résonne dans ces vers ? Certes, il peut exister des différences de sonorités à cause de la longue séparation, des influences subies, des climats découverts, loin des origines, le rythme peut être plus « civilisé » chez celui -ci et barbare chez l’autre, mais le même souffle tellurique gonflé de la sève nourricière venue des mangroves, des forêts denses et des savanes d’Afrique continue de sourdre dans les veines de ces poètes. Malgrè les familles disloquées, les affres dans les cales des Négriers, le dur labeur des plantations, l’humour et la dérision ont quand même survécu.
Le sens de la moquerie, la capacité de se faire une philosophie de l’existence qui prend à bras le corps toutes les facettes de la vie quels que soient ses différents masques trompeurs. Un érotisme que ni l’Islam ni le Christianisme ne sont parvenus à gommer. Voilà les traits dominants de la chair vivante des poèmes contenus dans la Nouvelle Anthologie de Léopold Sédar Senghor. L’Apostrophe, l’interpellation, l’art de la parole des Griots se retrouvent dans le cri de Césaire.
« Eia caïcédrat royal...
Eia pour ceux qui n’ont rien inventé..... »
C’est à peine si ces vers ne renvoient pas au Wolof « Eé yéen... » des poètes de la Tradition Orale comme l’écharde dans la blessure. Le fétiche titulaire au centre du village dira Jacques Roumain.
Les fils d’Afrique éparpillés aux quatre coins du monde se réclament du Continent noir. Lorsque le poète Haïtien parle de son mal de vivre, sa gêne dans ses vêtements empruntés à l’Occident où étouffe ce coeur qui lui vient du Sénégal, nous nous sentons concernés. Sa plainte nous rappelle notre situation d’assimilés, de scolarisés dans une langue étrangère imposée. Nous sommes obligés de nous regarder en face et de prendre conscience de ce complexe d’infériorité à cause de notre retard technologique. Prière d’un petit enfant Nègre de l’Antillais Paul Niger nous fit le même effet.
Bref il n’y a pas un seul texte de l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache qui ne souligne la parenté forgée dans la souffrance de tout le peuple noir. Ces opprimés fiers de leur passé d’empires glorieux qu’ils opposent aux mépris du racisme ambiant. L’autre grande contribution de Léopold Sédar Senghor fut ce trait de génie qu’il a eu, en demandant à Jean Paul Sartre d’écrire la préface de l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache. On avait entendu parler de ce philosophe, homme de gauche, solidaire de tous les combats libérateurs, tête pensante de l’existentialisme. Senghor allait lui donner l’occasion de produire Orphée Noir, et de vivre de l’intérieur la descente aux enfers de la race noire. Il va se pencher sur le fait colonial, le disséquer, et démontrer que son objet inique est de nier l’être humain par la destruction de sa culture. L’on se rend compte que Senghor indique la voie à une autre forme de solidarité. Au delà de ceux qui sont attaqués uniquement à cause de la couleur de leur peau, il y a tous les hommes de bonne volonté. Ils se regroupent autour d’idées généreuses et sont persuadés que l’humanité ne forme qu’une seule tribu. Ils pointent l’index sur un horizon dont le point lumineux reste le bonheur sur terre.
Jean Paul Sartre prête sa voix aux chantres noirs afin que le monde confirme que la race n’est revendiquée que lorsqu’elle est bafouée. Une fois la dignité retrouvée le cercle se referme autour de tous les fils d’Adam.
Ces quelques mots ne suffisent pas pour montrer l’impact de l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache (1948) de Senghor. Nous lui devons la naissance d’une littérature africaine d’expression française et même anglaise. Les émules ont osé laisser libre cours à leur inspiration, ils ont exploré les diverses formes de la Tradition Orale. L’exemple de Senghor leur a permis de battre le tam-tam du rappel afin que l’Ancêtre se rassure et sache que l’héritage sera toujours préservé. Mais l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache donne une autre leçon.
Elle nous dit que nous sommes tous obligés de suivre le mouvement solidaire de notre monde contemporain. Nous avons notre part de danse dans le cercle de nos semblables. L’essentiel est que l’Afrique reste consciente de son poids et qu’elle ne baisse jamais la tête.


[1] Poète, écrivain et dramaturge sénégalais




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