Accueil > Tous les numéros > Numéro 61 > L’ANTHROPOLOGIE DE 1948 : UN COUP DE TONNERRE QUI NE FINIT PAS



L’ANTHROPOLOGIE DE 1948 : UN COUP DE TONNERRE QUI NE FINIT PAS
impression Imprimer

Ethiopiques n°61
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2e semestre 1998
1948-1998
Cinquantenaire
de la l’Anthologie
de la nouvelle poésie nègre et malgache
de langue française
de Léopold Sédar Senghor

Auteur : Amadou Lamine SALL [1]

C’est au coeur de l’année 1987, lors des déjeuners hebdomadaires de travail que nous tenions à l’hôtel de son épouse à Paris, que Charles Carrère et moi-même prirent la décision de travailler sur le voeu de Senghor, de voir réactualiser l’Anthologie de la poésie nègre et malgache de la langue française de 1948 avec la fameuse et légendaire préface de Jean-Paul Sartre. La demande, incessante, provenait en grande partie du monde universitaire. Le Président m’avait parlé de cette réactualisation mais sans trop insister sur le sujet. Toute l’année 1987 fut ainsi consacrée à des recherches et des lectures à la bibliothèque nationale de Paris pour découvrir, approcher le maximum de poètes nègres qui mériteraient de faire partie de la féroce sélection à laquelle nous avions décidé de nous atteler. Il s’agissait, également, pour nous, d’élargir notre champ de prospection poétique jusque parmi la deuxième génération qui a suivi Césaire, Rabémananjara et autres. On sait combien celle-ci a pâti du rayonnement et de la permanence des grands poètes nègres !
Durant des mois et des mois donc, Charles Carrère et moi-même avions lu et parcouru sans relâche les textes de nombre de poètes noirs, s’attardant pour notre plaisir sur les meilleurs. Nous avions, par ailleurs, fait l’option de garder des poètes de l’anthologie de 1948 mais en offrant aux lecteurs ou plutôt aux auditeurs - car en Afrique la poésie est d’abord chant - de nouveaux morceaux choisis.
Non seulement nous « écoutions » les poètes mais ceux qui avaient été choisis et qui seraient par la suite soumis à l’attention de Senghor pour un avis définitif, faisaient l’objet, chacun, d’un texte de présentation critique et autobiographique. Ce ne fut pas toujours un travail aisé. Nous tenions à remettre à Senghor un travail inspiré, lucide, prospectif. Nous tenions des poètes solides dont les chants, résisteraient au temps. Le plus difficile toujours pour les poètes, à bien y réfléchir, n’était pas d’écrire mais de se faire lire. Nombre de poètes et d’écrivains de par le monde commettent de belles pages de littérature. Méconnus, ils sombrent bien souvent dans l’anonymat. Pire encore pour la poésie si dédaignée malheureusement du grand public. Mais n’est-ce pas là le lot d’un Grand Art ? En voudrait-on à ceux qui ne sont tenus à aucun devoir, que dis-je : aucun don d’émerveillement ? La poésie c’est l’essentiel lien avec l’Ange. Ne monte pas aux hauteurs de l’Ange qui veut !
L’Anthologie de 1948 de Sédar avait été comme un phare dans la longue nuit où on voulait tenir enfermés les poètes, écrivains et intellectuels noirs et noirs de toutes les couleurs. Senghor avait choisi les braises les plus ardentes pour allumer la nuit. Les poètes de son Anthologie avaient incendié jusqu’aux horizons les plus ténébreux qui leur fermaient le soleil. Ils marchaient avec leurs chants sur le monde et la cadence de leurs pas faisaient danser jusqu’aux loups ! Léopold, avec son Anthologie, avait ouvert une voie royale aux poètes nègres. La préface, l’inoubliable préface de Jean Paul Sartre Orphée Noir, avait puissamment ajouté à la magie des tambours nègres qui réveillaient ainsi le monde.
Le débat a eu déjà lieu. Nous ne nous y attarderons pas. On en a voulu à Sédar d’avoir choisi le grand Blanc Sartre pour préfacer une oeuvre aussi importante qui célébrait le génie nègre en plein racisme. Pourquoi cette demande, pourquoi surtout avoir choisi un blanc pour sa préface ? Même un nègre moins coloré, tiens ! un métis par exemple, aurait fait l’affaire. Oh ! surtout pas un blanc !
Ceux qui avaient nourri et soulevé ce débat impur, en eurent pour leur compte pour avoir mal lu Senghor qui avait fait des concepts de « métissage culturel » et de « civilisation de l’universel » qui n’est autre que notre « mondialisation » d’aujourd’hui, Sédar ayant précédé depuis bien longtemps ce concept apparemment nouveau mais hélas bien vieillot - sa lutte et son crédo pour réconcilier les peuples et les races, les civilisations et les hommes. Bref, mettre l’homme quel qu’il soit d’où qu’il vienne dans le monde de tous les hommes ! L’approche existentielle de Senghor était une approche existentielle de citoyen du monde ! Léopold avait un mépris très sûr pour toutes les formes et toutes les expressions de haine et de racisme.
Le sens de la prise de parole de Sartre était éminemment politique dans le contexte de l’époque. Il suffit de relire Orphée Noir pour s’en convaincre. Le choix des textes de Senghor ne l’était pas moins, même si la beauté et la puissance littéraires avaient du mal, comme le souhaitait l’auteur, à masquer la valeur politique des chants offerts. Qui s’en étonnera d’ailleurs ! Le fait que le préfacier de l’Anthologie ait été un grand blanc, et pas n’importe lequel, ajoutait sans détour à la fraternité de combat. L’essentiel, c’est ce qui avait été dit. L’apostrophe de Sartre était un véritable tremblement de terre face à ses frères de race. L’Anthologie de Sédar, quant à elle, a eu la force et le temps des détracteurs de la Négritude entendue et comprise comme la défense et l’illustration de la civilisation noire. Et elle a gagné, au regard du chemin parcouru depuis. La plus belle preuve est son cinquantenaire que l’on fête aujourd’hui ici.
Notre travail achevé, nous avions porté le manuscrit fini à Léopold. Sédar avait longuement apprécié la tâche accomplie. Nous avions proposé comme titre à l’ouvrage : La nouvelle anthologie de la poésie nègre et malgache de langue française. Senghor, à notre grande surprise, nous demanda de signer nous-mêmes l’oeuvre. Malgré notre insistance et nos prières répétées pour qu’il signât l’ouvrage inspiré de sa propre oeuvre et qui n’en était qu’un modèle enrichi et amélioré, Sédar souhaita plutôt, sans démordre lui aussi de sa décision, que Charles Carrère et moi la signions.
Nous lui proposâmes d’en signer alors, au moins, la préface. Nous finîmes, par tout signer selon ses voeux.
Aujourd’hui encore, personnellement, je cherche une explication à cette surprenante décision de Léopold. N’avait-il pas au fond, sans vouloir nous le dire, apprécié nos choix dans ce difficile travail de réactualisation que lui avait réclamé ses collègues professeurs, amis et admirateurs ?
Je ne crois pas avoir trouvé dans cette interrogation la vraie raison. J’avoue avoir manqué de vigilance pour ne pas lui avoir demandé, plus tard, beaucoup plus tard, dans nos moments de silence et de partage, les raisons profondes qui, finalement, avaient nourri sa décision de ne pas signer le travail qu’il avait demandé de faire. Charles Carrère, non plus, ne semblait pas connaître les motifs qui avaient conduit le Président. comme il rappelle affectueusement, à nous demander de signer le « formidable travail accompli » selon ses mots.
Et si la véritable raison, la plus acceptable, la plus évidente tout simplement, était que Sédar ne pouvait pas signer une telle anthologie après avoir signé celle de 1948 ? Nous avions sans doute mal interprété son invitation à travailler à la réactualisation de son Anthologie.
Il s’agissait certes de le faire mais de le faire pour nous pas pour lui. Senghor, généreusement, nous offrait un cadeau royal, une occasion pour nous aussi de signer une oeuvre qui marquerait son époque. Comme ce fut le cas de son « propre travail » de 1948.
C’était aussi simple.
Et c’est Charles Carrère qui trouvera au Luxembourg un riche éditeur qui n’hésita pas un seul instant à publier en livre de luxe ce qui est devenu La nouvelle anthologie de la poésie nègre et malgache de langue française.
Cette Anthologie, fort belle dans sa conception, reste hélas encore très méconnue du grand public. elle n’a pas eu pour le moment l’écho qu’on en attendait. Publiée au Luxembourg aux Editions Simoncini (hôtel français, 14 Place d’Armes BP 431) elle était distribuée au moment de sa parution à la FNAC à Paris. Elle peut être directement commandée chez l’éditeur.
Puisse t-elle avec le temps faire son chemin et exaucer le voeu généreux et sincère de Senghor de voir ses auteurs être récompensés de leur travail. Avoir été choisi par Sédar pour conduire cette oeuvre, n’est-ce pas déjà la suprême récompense ?
L’anonymat donc dans lequel est presque parue cette Nouvelle anthologie dans les années 80, donne à s’émerveiller devant ce gigantesque coup de tonnerre qui a accompagné l’Anthologie de 1948 de Senghor à sa parution dans les années 40, à Paris. Aujourd’hui que la revue Ethiopiques fête ce cinquantenaire autour d’éminents hommes de culture, on mesure avec respect et admiration ce que continue de représenter Léopold Sédar Senghor pour nous Sénégalais, pour nous Africains, pour les diasporas de toutes les couleurs dans le monde. Son nom comme son aura plus que jamais, chaque jour, s’amplifient sans cesse. Même les hurlements des loups jadis sont devenus de doux chants de rossignols devant ce monument tranquille et irréductible de la pensée universelle !
L’actualité de Sédar c’est encore aujourd’hui et déjà demain... comme si l’homme et le poète nous précéderaient toujours dans le temps et ouvraient pour nous le prochain siècle naissant. Et pourtant, il aura près de cent ans bientôt, Senghor. Quel émerveillement !
Qui disait que les conquêtes de l’esprit sont plus durables que celles de l’épée !
L’actualité de son Anthologie ne finit pas. Elle commence. Comme lui.


[1] Poète, Président de la Maison Afiicaine de la Poésie Internationale




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie