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SENGHOR ET UN POETE L’ANTHROPOLOGIE:LE POEME LIMINAIRE D’HOSTIES NOIRES ET SON DÉDICATAIRE
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Ethiopiques 59
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1997
Senghor 90, Salve Magister
Hommage au Président Léopold Sédar Senghor
A l’Occasion de son 90e anniversaire
(Octobre 1996)

Auteur : Amadou LY [1]

« Faut-il donc, en ces jours d’effroi,
Rester sourd aux cris de ses frères ? »

Victor Hugo, Odes et Ballades,
Livre 1er,
Ode première :
« Le Poète dans les révolutions »
(1821)

La présentation que Senghor fait de Damas, dans l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, comporte, dans le jugement porté sur l’écriture du poète guyanais, des épithètes dont l’une peut surprendre : « Poésie non sophistiquée ; elle est directe, brute, parfois brutale ». Le dernier attribut qui qualifie la poésie de Damas aux yeux de Senghor semble de nature à attirer l’attention, puisqu’il est le seul, des quatre de l’ensemble, à ne pas entrer dans le champ sémantique de la forme, et à comporter un jugement de valeur, à apprécier quant au fond.
Or, il est intéressant de noter qu’entre Senghor et Damas, il y a eu une sorte d’échange de bons procédés. En 1947, dans l’anthologie de Damas, Poètes d’expression française, figurent deux poèmes de Senghor. Ce dernier, pour sa part, publie quinze (15) poèmes de Damas (contre treize (13) de Césaire, treize (13) de lui-même [2], et entre douze (12) et deux (2) pour les autres poètes de tous horizons, parmi lesquels Birago Diop, Flavien Ranaivo, Etienne Léro, Guy Tirolien et David Diop, C’est dire en quelle estime Senghor semblait tenir la poésie de Damas.
Ailleurs, dans la préface qu’il donne à l’ouvrage de Daniel Racine consacré à Damas [3], Senghor écrit : « ... parmi la poignée d’étudiants qui, dans les années 1930, lança le mouvement de la Négritude, Damas fut le premier écrivain engagé (...). Damas fut, en un certain sens, le plus nègre des écrivains de la Négritude » [4].
Ces jugements semblent expliquer le traitement de faveur dont Damas a été l’objet dans l’Anthologie senghorienne. Mais il y a plus : en 1948, Senghor fait de Damas le dédicataire du « Poème liminaire » d’Hosties noires. Il peut donc être éclairant de chercher à trouver ce qui, sans avoir jamais été formulé par écrit, justifierait le fait que Damas ait pour ainsi dire polarisé l’attention de l’anthologiste et du poète, en 1948.
Hosties noires occupe une place à part dans l’oeuvre poétique de Léopold Sédar Senghor, non seulement parce que ce recueil introduit une rupture dans la continuité thématique, par sa situation en une période charnière dans la vie littéraire et politique du poète futur président de République, mais encore et surtout par une particularité formelle liée à son paratexte.
Senghor a jugé lui-même ce recueil dans une lettre de réponse à un critique [5], insistant sur l’aspect particulier à ce livre, qui est d’être de la poésie liée à des circonstances trop récentes au goût de l’auteur. Cela est important, et explique en partie la place à part dont il a été fait cas en ce qui concerne les « thèmes » [6].
La particularité formelle qui achève de donner à Hosties noires son originalité n’est pas réellement liée à l’écriture elle-même : d’abord parce que si on observe des différences par rapport à Chants d’ombre, il n’y a rien que de normal car, dans les poèmes les plus récents, Senghor évolue vers sa propre écritures [7] de poète affirmé, et que les circonstances évoquées dans Hosties noires sont totalement différentes de celles que, trois ans plus tôt, on découvrait dans Chants d’ombre [8].
Ce qui fonde réellement l’originalité d’Hosties noires par rapport à tous les autres recueils (le premier et tous les suivants), c’est d’abord que l’auteur ouvre ce recueil par un « poème liminaire », et ensuite que ledit poème a pour dédicataire Léon-Gontran Damas.
Hosties noires poésie de circonstance ? Assurément, si l’on en croit trois sources différentes mais convergentes : Senghor lui-même se confiant à Renée Tillot [9] ; Robert Jouanny, qui voit dans le recueil « plusieurs groupes de poèmes, liés à des circonstances historiques précises, [qui] se juxtaposent, même si les thèmes sont corrélarifs » [10] ; et enfin P. Matrejevitch [11].
On peut convenir que, d’une certaine manière, Senghor n’a pas suffisamment « mûri » les poèmes d’Hosties noires - il dit lui-même « porté », puisque, à ses yeux, la « naissance » d’un poème est une véritable parturition [12]. Cela justifierait que ces poèmes soient « à bien des égards (...) en retrait » [13] par rapport aux promesses de Chants d’ombre. On n’en comprend que plus difficilement que ce soit justement ce recueil-là, Hosties noires, qui apparemment trouve le plus de faveur [14] auprès du public !


C’est que l’attitude qu’adopte le poète à l’égard de la poésie de circonstance est ambiguë : autant, dans la lettre à Tillot, Senghor semble se reprocher des poèmes dictés par les événements vécus par lui et les siens (ses « frères d’armes » et « de sang »), rejoignant par là la position la plus commune aux poètes de ce siècle [15], autant, dans ces mêmes poèmes, il insiste sur le nécessaire utilitarisme de la poésie qu’il devait produire, ainsi que tout poète nègre de l’époque. En voici quelques exemples [16] :
- « Je ne laisserai pas la parole aux ministres (...) (ni ne laisserai) les louanges de mépris vous enterrer furtivement » (« Poème liminaire »)
- « (...) je forge ma bouche vaste retentissante pour l’écho et la trompette de libération » (« A rappel de la race de Saba », §lV).
- « O Martyrs noirs race immortelle, laissez-moi dire les paroles qui pardonnent » (« Assassinats »).
- « Mbaye Dyôb ! je veux dire ton nom et ton honneur » (« Taga de Mbaye Dyôb »)
- « Notre noblesse. nouvelle (...) / (...) mais bien sa bouche et sa trompette » (« Poème liminaire »).
Il ne s’agit pas, dans cet engagement, de se faire l’instituteur du genre humain, de se dire le « prophète » ou le « rêveur sacré » de Hugo [17] ; plus modestement, il s’agit de répondre à la profession de foi de Césaire qui, quelques années plus tôt, disait qu’il allait se faire, en adéquation avec la situation socio-historique de l’heure, « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » [18].
Senghor a vécu, quelques longs mois durant, la vie difficulteuse et dégradante des prisonniers noirs, et ses biographes en rendent un compte plus ou moins romanesque [19]. Il ne pouvait faire moins que témoigner, lui que le sort a doté d’une « bouche vaste retentissante », quitte à pardonner au nom des siens. D’où une poésie qui ne pouvait ne pas être engagée, et qui ne pouvait être que de circonstance.
Elle pouvait d’autant moins ne pas l’être que Senghor, dès Chants d’ombre et dans des écrits ou allocutions antérieurs à Hosties noires, a beaucoup insisté sur son appartenance à une culture de l’oralité [20]. Or, dans de telles cultures (et pas seulement en Afrique), la poésie dite de circonstance est la règle, la poésie épurée, détachée de tout substrat factuel étant l’exception [21]. Au reste, il suffit de lire les autres recueils, à la notable exception de « Chants pour Signare » dans Nocturnes et de Lettres d’hivernage, pour conclure qu’en réalité la majeure partie de la poésie senghorienne relève bien du circonstanciel.
Mais tout cela ne suffit pas à expliquer que Senghor ait pour ainsi dire renié son « enfant » Hosties noires, pourtant né dans la souffrance. Il faut donc chercher ailleurs ; il y a une cause plus profonde, et le poème liminaire - et par conséquent le dédicataire de celui-ci-peuvent aider à la cerner.
Le poème liminaire peut être perçu, selon la perspective où l’on se place, comme partie intégrante ou au contraire comme extérieur au texte, puisqu’il appartient au pararatexte (encore appelé para-texte, métatexte ou pré-texte par les uns, pièces liminaires par les autres [22]).
L’importance de l’élément de paratexte (ou de la pièce liminaire, selon la terminologie adoptée) apparaît, dit l’Introduction aux études littéraires, dans le fait qu’elle peut être riche en « données concernant l’histoire du texte (rédaction et édition) et celle des milieux littéraires ». En outre, selon G. Jacques [23], « la conscience de l’écrivain risque de s’être davantage investie » dans le paratexte.
C’est dire donc que si Senghor a choisi de dédicacer son unique poème liminaire - triple connotation ! - à Damas et non à Césaire ni à quelque autre de ses amis, c’est bien parce qu’il y avait comme une nécessité...
En 1937, Léon-Gontran Damas, le Guyanais de la désormais fameuse triade des pères fondateurs de la « Négritude", ouvrait littéralement le feu en faisant publier Pigments, titre parlant s’il en fut. Cette oeuvre est donc très importante, puisque l’histoire la retient comme étant le texte inaugural de la littérature nègre militante. [24]
On peut croire avec quelque raison que Léopold Sédar Senghor n’a pas été peu sensible au fait que le tout premier poème. « Ils sont venus ce soir », lui était dédié [25], surtout que ce poème, par son allure (répartition spatiale, prosodie) et son contenu (apologie du rythme du tam-tam qui communiquerait sa « frénésie » même à « des pieds de statue », face à des visiteurs apparemment inattendus et non désirés), ce poème recoupait des préoccupations propres à Senghor,
Un fait qu’en revanche ce dernier a dû beaucoup moins apprécier est que le dernier poème du recueil, qui avec le « sien » fait en quelque sorte office de « serre-livre », et que sa place somme toute privilégiée destinait à attirer l’attention du lecteur, soit « Et Cœtera ».
Cette disposition éditoriale crée comme de fâcheux parallèles : de même qu’« ils » étaient venus perturber le rythme et la frénésie du tam-tam au tout début-ce pronom désignant vraisemblablement les Blancs (on n’ose penser que ce soient les mêmes personnes que dans le poème final !), de même dans « Et Cœtera », les Anciens Combattants Sénégalais allaient encore se livrer à toutes sortes d’exactions sur « Les bords antiques du Rhin ». En somme c’était là, intentionnellement ou non, renvoyer « dos à dos » les « Boches » et les « mercenaires futurs anciens » !
« Et Cretera » est un violent réquisitoire [26] contre les soldats, engagés volontaires ou conscrits, des troupes coloniales d’Afrique Noire. On est, en 1936-37, au point culminant de ce qu’on a convenu d’appeler la « montée des périls », avec, notamment en 1936, la réoccupation de la Rhénanie - Damas parle des « Bords sacrés du Rhin » - qu’allait suivre, un an après la parution de Pigments, il est vrai, l’Anschluss ou occupation de l’Autriche, sans compter les propos de plus en plus bellicistes d’Hitler...
Il y a donc, de la part de Damas, une volonté délibérée de scandaliser, de se démarquer aussi de l’attitude commune marquée par les jérémiades de nombreux Cassandres. Il serait intéressant de chercher à quel point le pacifisme, qui trouve son expression littéraire dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux par exemple, a pu avoir une influence sur Damas [27]. On peut noter en tout cas un parallélisme, entre Damas et Giraudoux, dans les motivations réelles qui poussent les uns et les autres à la guerre : sadisme, pillage, vol, viol, vaine gloriole aussi...
On dispose de peu de témoignages sur le rôle des tirailleurs sénégalais lors de la Grande Guerre ; c’est aussi une injustice que Senghor voudra réparer dans Hosties noires, comme en réponse au « à nouveau », de Damas, mais certains clichés les présentent montant sus à l’ennemi, au « Boche » justement, coupe-coupe au clair et tuant (se faisant tuer aussi) avec beaucoup d’ardeur et de courage. Ils ont dû, tout comme les Français (et les Allemands), « piller, voler, violer ». On sait peu de guerres où ces trois types d’action n’ont pas suivi une victoire, si peu que ce soit.
Il est par conséquent apparemment inexplicable que Damas, co-fondateur et militant sincère [28] d’un mouvement dont le but avoué est de faire l’apologie systématique » [29] du Noir (rebaptisé Nègre par bravade), dût-on pour cela travestir la vérité historique, changeant les tares en qualités ; que Damas, dès cette première oeuvre poétique qui porte la littérature de la Négritude sur les fonds baptismaux, s’en prenne avec une telle violence, et surtout de façon aussi gratuite, à des frères de race. Cela est d’autant plus paradoxal qu’il se fait, consciemment, le défenseur d’une entité blanche au possible, et dont l’idéologie clairement affirmée est de dénier à quiconque n’est pas blanc et aryen toute dignité d’homme ! « Et Cretera » est une véritable flèche du Parthe !
De fait, le caractère gratuit et comme auto-destructeur (masochiste et suicidaire) de la philippique de Damas contre les « Anciens Combattants Sénégalais » cède la place à de réels motifs de rancune, qui n’ont aucun lien avec l’Allemagne, pour peu qu’on aille chercher chez Damas, c’est-à-dire en Guyane, la clef de l’énigme.
En 1938, Damas fait publier son Retour de Guyane [30] ; il y jette un regard plein de gouaille et de cette ironie amère que l’impuissance donne aux êtres très intelligents, sur le sort misérable fait à la Guyane, pourtant « riche, riche, riche » et pas seulement de son « fabuleux métal », par une administration métropolitaine routinière et bornée.
Sur les habitants de cette colonie, ses compatriotes, il écrit : « Le Guyanais se sépare de ses congénères [de la Mer des Antilles] par le caractère tenace et insoluble de sa rancune : le souvenir d’un tort, d’un affront reçu ne s’efface jamais de son esprit » [31]. En écrivant « Et Cretera », était-il au moins partiellement motivé par une rancune tenace et insoluble à l’endroit des tirailleurs sénégalais ? Avait-il à l’esprit d’autres exactions commises par ceux-ci, au détriment de... la Guyane ?
Dans un ouvrage récent, un auteur guyanais évoque, entre autres circonstances ayant marqué l’histoire de son pays, des faits de rentre-deux guerres qui jettent un éclairage peut-être décisif sur la motivation profonde d’écriture à l’origine du poème de Damas hostile aux Combattants africains.
C’est dans le chapitre « Révolte de garnison » que l’historien guyanais [32] aborde la question.
Après des incidents consécutifs à la mort du célèbre Jean Galmot, le gouverneur Maillot obtint de la rue Oudinot renvoi à Cayenne de « troupes sénégalaises ». Quelque cent cinquante tirailleurs noirs en instance de départ pour leurs foyers furent embarqués à Fréjus pour Cayenne.
« Pour les décider à partir, écrit Henry, on avait fait miroiter à leurs yeux quelques barouds substantiels » (S.N.). Non seulement il n’y eut aucun baroud, hormis quelques rixes avec les civils, mais encore, bien que l’ordre ait été rétabli très vite, ils étaient toujours à Cayenne deux années plus tard. Bien pis, leur chef, un capitaine métropolitain, se disposait à rentrer en France sans plus songer à tenir la promesse faite à ses hommes de les ramener avec lui quand il devrait s’en retourner. Un tirailleur, ulcéré par une telle défection, poignarda le capitaine avant d’être lui-même tué d’un coup de fusil par un Blanc.
Tout cela culminera, après l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale, sur des événements extrêmement graves, qui feront des morts dans les rangs des « Sénégalais » comme surtout dans la population civile, laquelle fut terrorisée, pillée, violentée, violée ; on ne s’y appesantira pas ici, vu que ces événements sont postérieurs à 1937 [33].
Au moins pour la première partie de leur séjour forcé en Guyane, il est évident que les "Sénégalais » n’ont pas été bien vus des Cayennais, puisqu’ils étaient venus chargés d’une mission de répression : « Il s’agissait de mettre à la raison les Cayennais, les soldats créoles ne lui ! [i-e. au gouverneur] semblant pas devoir se prêter à cette besogne », écrit Herny.
Si l’on considère le peu d’enthousiasme des tirailleurs à la perspective de différer leur retour à leurs foyers, la frustration certaine et la probable mauvaise conscience qu’ils en ont éprouvées, et enfin l’hostilité que les populations ont pu nourrir à leur endroit, on conçoit aisément que les rapports entre Africains et Guyanais n’ont pas dû être très chaleureux.
D’autre part, les convictions politiques de Damas ont été heurtées par cette intervention militaire due au bon vouloir d’un gouverneur tout-puissant, sans compter que, tenant de la négritude (même si celle-ci n’a pas encore, de manière datable en tout cas, dit son nom), l’auteur de Pigments n’a sûrement pas apprécié que des Africains acceptent de jouer le rôle peu reluisant de « dogues de l’Empire ». [34]
Car « Et Cretera », si on le considère à la lumière de la personnalité de Damas, manifeste une forme de pitié pour ces pauvres diables utilisés à la perpétuation de leur asservissement et de celui de leurs frères de race ou encore d’autres hommes comme eux soumis au maître européen. C’est bien pourquoi Damas exhorte les « Sénégalais » à envahir le Sénégal. Le paradoxe n’est qu’apparent, puisque le Sénégal (entendre l’Afrique [35]) n’appartient pas aux Sénégalais,
Cet état d’esprit de Damas fonde Kesteloot à penser que le poème scandaleux est un appel à la révolte, dû à « l’angoisse du colonisé » qui habitait son auteur ; il y a aussi « la souffrance de l’exil, la colère contre le Blanc qui le brimait et (...) contre le Noir qui se laissait faire » [36],
Quoi qu’il en soit, si l’on en revient à Senghor, on se trouve en présence d’un indice très important. Quoique cela paraisse a priori d’une grande audace, on peut se demander si « Et Cretera » n’est pas, à tout prendre, sinon la cause première, du moins l’une des raisons essentielles de la survenue, en 1948, d’Hosties noires.
On va essayer de prouver le bien fondé de cette assertion en s’appuyant sur des éléments extérieurs au texte comme sur d’autres arguments tirés du texte lui-même ; dans ce dernier cas, on privilégiera les aspects relevant de l’intertexte.

ELEMENTS EXTRA-TEXTUELS

Robert Jouanny [37] s’est attaché à retrouver les dates de composition ou de première publication des poèmes de Chants d’ombre et d’Hosties noires non explicitement datés par Senghor. On peut noter avec ce critique, d’une part que le manuscrit confié par Senghor à Pompidou par l’entremise d’un humaniste autrichien qui se trouvait être de ses geôliers [38] ne pouvait être celui d’Hosties noires, puisque « huit poèmes sur vingt, datés (par l’auteur) ou aisément datables sont postérieurs à sa libération », et que d’autre part, le recueil contient des poèmes écrits entre 1936 et 1945. Il est donc à noter que « A l’appel de la race de Saba », §I, II et III, alors intitulé « Héritages », et « Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France » ont été primitivement publiés dans la revue Volontés, en août 1939 [39].
La déception dont Senghor fait montre à l’endroit des poèmes d’Hosties noires, et qu’on a évoquée plus haut, Jouanny l’explique par le fait que le recueil présente un caractère composite que les « thèmes sous-jacents corrélatifs » n’arrivent pas à masquer. De fait, on constate, écrit cet auteur, une juxtaposition de « plusieurs groupes de poèmes, liés à des circonstances historiques précises » [40].
On est en droit de se demander, au vu de tout cela, s’il n’y a pas une possibilité de concilier les constatations de Jouanny et les affirmations des biographes de Senghor. Si le manuscrit confié à l’obligeant Autrichien ne pouvait être celui d’Hosties noires dans sa mouture de 1948, pour des raisons évidentes, il reste que Senghor avait, malgré tout, une matière suffisamment étoffée pour penser en tirer un recueil : dix poèmes sur les vingt définitifs étaient disponibles avant sa libération, compte tenu des deux poèmes publiés juste avant la guerre.
En outre, et cela est important, en avril 1940, date de l’écriture du « Poème liminaire », on est sept mois après la libération de Senghor du service militaire pour « raison de santé », et neuf mois avant que le poète, rappelé sous les drapeaux, ne soit fait prisonnier par les Allemands, pendant la « drôle de guerre ». Cela signifie que Senghor, comme tout le monde en ces moments-là (on a vu ce qu’il en est de Damas), vivait dans l’attente de l’inévitable conflagration, et savait ou pressentait ce qui attendait les Africains pris dans la tourmente : n’avait-il pas obtenu, selon ses biographes, d’être affecté plus au sud pour son service militaire parce qu’à Verdun il n’arrivait pas à supporter les rigueurs de l’hiver ? Et on était encore en temps de paix ! [41]
Et surtout, le « Poème liminaire » - on peut raisonnablement penser que Senghor lui a donné dès avril 1940, sinon son titre définitif et son dédicataire, du moins cette destination d’ouvrir un recueil futur - est antérieur à au moins douze poèmes d’Hosties noires. Cette antériorité milite bien en faveur d’un projet.
La personnalité et un aspect de l’oeuvre du dédicataire achèvent de convaincre que Senghor a pu, de longue date, avoir eu l’idée de poèmes consacrés à l’apologie des tirailleurs sénégalais ; les circonstances ont donné finalement matière à tout un recueil.

ELEMENTS TEXTUELS

Dès le premier verset du « Poème liminaire », Senghor apostrophe les « Tirailleurs Sénégalais, (ses) frères noirs (...) sous la glace et la mort ». On ne saurait mieux insister sur la place prépondérante qu’occupe dans le coeur et dans l’esprit du poète le triste sort de ces « frères d’armes » anonymes, qui gisent sur et dans les froides terres d’Europe. Que Senghor choisisse de s’adresser aux morts [42] dans ce poème comme dans « Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France » avant de se faire l’intercesseur des vivants (« Prière des Tirailleurs sénégalais », « Camp 1940 », etc,), établit bien que le but du poète est de montrer que les combattants noirs ont offert leur sang, leur vie, « pour l’honneur catholique de l’homme » : ils se sont faits « hosties noires » et « victimes noires paratonnerres » [43].
Senghor insiste beaucoup sur l’honneur, comme pour absoudre les siens de toute suspicion : ils combattent pour la bonne cause, et non pour on ne sait quels desseins inavouables. On peut citer, à titre d’exemple, nombre de passages du recueil :
- « Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur » (« Poème liminaire »)
- « Il ne demandait même pas les cinquante centimes [44] - pas un centime/(...) /
Seulement son identité d’homme, à titre posthume » (« Désespoir d’un volontaire libre »).


[1] Maître de conférences au Département de Lettres Modernes de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal).

[2] - Si Aimé PATRI a présenté Senghor aux lecteurs de l’Anthologie, on peut penser que le poète n’est pas étranger au choix de ses poèmes qui y figurent.

[3] - RACINE (Daniel), Léon-Gontran DAMAS, l’homme et l’oeuvre, Paris, Présence-AfricaIne / ACCT, 1983.

[4] - Signalons que, selon Daniel Racine (« Chronologie », op. cit., p 27), c’est en 1930 que Damas a été présenté à Senghor par Soulèye Diagne, « futur magistrat sénégalais », soit deux années avant l’arrivée de Césaire à Paris.

[5] « Je n’ai pas de préférence parmi mes poèmes. Je dirai simplement que c’est le recueil intitulé : « Hosties noires » qui me plait le moins. Sans doute parce qu’il est de circonstance et que mes impressions n’ont pas eu le temps de se sublimer ni, d’abord, de s’approfondir... » (TILLOT. Renée, Le Rythme dans la poésie de Léopold Sédar Senghor, N.E.A.. Dakar. 1979. p. 115).

[6] - Terme entendu ici au sens courant - et fautif selon certains thématologues - de concepts non encore individualisés (cf., TROUSSON (Raymond) : Thèmes et mythes-Question de méthode. Éditions de l’Université de Bruxelles, Arguments et Documents, Bruxelles, 1981, « Thèmes ou motifs ? » p. 22 et suiv.).

[7] - Chants d’ombre est, par bien des aspects, une oeuvre d’apprentissage : l’influence de Baudelaire, de Claudel et de quelques autres la marque très fortement.

[8] Même si on admet avec Robert Jouanny que quatre poèmes : « A l’Appel de la race de Saba », le « Poème liminaire », « Chant de printemps » et « Prière de paix » s’inscrivent dans une réflexion idéologique amorcée dans Chants d’ombre et que trois autres : « Méditerranée », « Ndessé » et « Luxembourg 1939 » traduisent, comme nombre de poèmes du premier recueil, les « états d’âme du poète devant l’Afrique ou la France », il reste que treize poèmes sur vingt ont trait entièrement à la guerre telle que vécue par les Noirs (Les Voies du Lyrisme dans les « Poèmes » de Léopold Sédar Senghor, « Collection Unichamp », Librairie Honoré Champion. Parts, 1986. pp. 28-31). Du reste. cet auteur avance que les poèmes d’Hosties noires ont été composés pour l’essentiel entre 1936 et 1945 (p.29). Cette assertion est renforcée par un auteur qui, dans sa chronologie-bibliographique de Damas, signale qu’en 1945, « les éditions du Seuil publient en un recueil : Chants d’ombres et Hosties noires de Léopold Sédar Senghor ». (Daniel RACINE, Léon-Gontran Damas, l’homme et l’oeuvre Présence Africaine - ACCT, Collection « Approches ». Paris, 1983, p.33. Cette date va à l’encontre de la plupart des bibliographies qui donnent 1948 pour Hosties Noires.

[9] Cf, supra, note 1. Senghor émet un autre jugement, a contrario, qui marque son rejet de la poésie de circonstance : « En général, les critiques mettent l’accent sur les poèmes dans lesquels ils voient l’expression de ma théorie de la négritude (...). Une jeune Française (...) a trouvé le meilleur titre à donner à mes poèmes : La Poésie du Royaume d’Enfance. Eh bien, elle met l’accent sur les poèmes d’amour, sur les poèmes les plus gratuits. Elle pense que ce sont les plus beaux. Je le pense aussi. Je brûlerais tous mes textes en prose pour sauver un seul de ces poèmes (S.N.). Cf, : Léopold Sédar SENGHOR : La poésie de l’action-Conversations avec Mohamed Aziza, Paris, Stock (collection « Les Grands Leaders »), 1980, p.152 (et aussi p.137).

[10] - JOUANNY (Robert), Les Voies op. cit., p.29.

[11] MATREJEVITCH (Pedrag), La Poésie de circonstance-Etude des formes de l’engagement poétique. AG. Nizet. Paris, 1971.

[12] - « Je dis : amour et parturttion. Le voilà maintenant, le poète, au bout de son effort, amant-amante, baveux, glaireux, reposant sur le flanc, non pas triste ah ! non, mais triomphant : léger, détendu et caressant son fils, le poème, comme Dieu à la fin du sixième Jour » (« Comme les lamantins vont boire à la source », postface d’Ethiopiques (1954). Cf aussi « Chaka » (Ethiopiques) : « Je ne suis pas la mère, mais le père qui le [le poème] tient dans ses bras et le caresse et tendrement lui parle ». On peut rapprocher cela de Diderot : Second entretien sur le fils naturel. « Dorval et moi ».

[13] - JOUANNY (R.). Les Voies op. cit... p.28.

[14] - Affirmation assez gratuite : aucune donnée objective ne permet de la soutenir. Du moins peut-elle ètre valablement rapportée au public sénégalais. Quelques indices (le choix d’un seul texte d’Hosties noires, « Tyaroye », avec « Femme noire » de Chants d’ombre, pour des « récitations » dans les écoles, l’enregistrement sur disques et bandes magnétiques, avec accompagnement musical, de « Femme noire » par Lamine Konté et de « Tyaroye » par Ouza, les réactions de nos étudiants...). N’y a t-il pas, de la part de Senghor, une manifestation de cette coquetterie d’auteur qui feint de ne pas aimer ce qu’aime un vain public peu au fait des arcanes de la littérature « vraie » ? Le fait est vieux comme les lettres !

[15] - Cf MATREJEVITCH P, La poésie de circonstance, op. cit. p.69-74.

[16] - A noter toutefois que, dans Chants d’ombre, Senghor se donne pour mission première de « chanter les ancètres et les Princes légitimes » (« Lettre à un poète »), de « manifester » l’Afrique comme le sculpteur de masques au regard intense » (« A la morf »). Le poète proclame : « J’ai choisi mon peuple noir peinant (...) ! Pour être ta trompette ! » (« Que m’accompagnent koras et balafong » § III). Ainsi donc, dans Chants d’ombre, Senghor avait plutôt opté pour le passé - l’authenticité - de l’Afrique, tempéré il est vrai de préoccupations du présent, mais d’un présent moins contingent que celui d’Hosties noires.

[17] - HUGO (Victor) - « Fonction du Poète », Les Rayons et les ombres, I (1839).

[18] - CESAIRE (Aimé) - Cahier d’un retour au pays natal (1939).

[19] - Cf., par exemple MILCENT (E.) et SORDET (M.), Léopold Sédar Senghor et la naissance l’Afrique moderne, « Evénements », Editions Seghers, Paris. 1969, p. 70-74.

[20] De nombreux articles conférences, préfaces dans Liberté I : Négritude et Humanisme Paris Seuil 1964) et dans Liberté III, : ibid., 1977.

[21] Voir MATREJEVITCH (P.), La Poésie de circonstance, op. cit., IIe partie, chap. 2 : « Les partis pris de la poésie de circonstance » ; et Paul ZUMIHOR, Introduction à la poésie orale, « collection Poétique », Ed. du Seuil, Paris, 1983, IIIe partie, « Un discours circonstanciel », p. 147 et suiv.

[22] Cf., Introduction aux études Littéraires - Méthodes du texte : sous la direction de Maurice Delcroix et Fernand Hallyn, Editions Duculot, Paris-Louvain-la-Neuve, 1987, chap., XIII, p. 202 et suiv. : « Titre (de l’oeuvre ou des parties qui la constituent), sous-titre, épigraphe, préface, table des matière... » (p.204). Quant au Dictionnaire historique, thématique et technique des Littératures-Littératures françaises et étrangères, anciennes et modernes - Sous la direction de Jacques Demougtn, Librairie Larousse, Paris, 1985, il fait état d’un terme plus classique, « pièces liminaires », ainsi déftni : « dédicace, préface, tntroduction, avertissement, avis, distribution d’une pièce de théâtre, poèmes à la louange de l’auteur, table des matières, privilège, approbation, etc (...). Textes placés en tête d’un volume, avant le texte principal qui constitue le corps même de l’ouvrage (...). Leur rôle est trop souvent sous-estimé, alors même que la place qu’elles occupent peut être considérable... »

[23] - JACQUES (Georges), « Le discours intitulant », in Aspects du Paratexte, chapitre XIII de l’Introduction aux études littéraires..., op. cit., p. 204,

[24] - Il y a eu, bien sûr, des œuvres littéraires écrites par des Nègres avant Pigments, pour ne pas parler des Américains, des Haïtiens, etc., on pense à Batouala de René MARAN (1933) - Cf. Lilyan Kesteloot, Les Ecrivains noirs de langue française, naissance d’une littérature, Editions de l’Université de Bruxelles (1963) - 1977 pour la 7e édition, 1ère partie, chap, V et VI- On veut parler ici des seules oeuvres publiées sous le « label » de la Négritude, mouvement constitué ou en vole de l’être.

[25] - Les autres dédicataires importants sont Alejo Carpentier (« Il est des nuits », 7e poème), Mercer Cook (« Hoquet », 12e) Aimé Césaire (« Solde », 14e) ; Christiane et Alioune Diop (« Blanchi », 22e), Louis Armstrong (« Shine » ,25e), Jacques Howlett (« Regard », 27e)... En tout, quatorze poèmes sur les trente-deux du recueil sont dédicacés. Daniel Racine, dans son Léon-Gontran Damas...op. cit, estime en outre que « Ils sont venus ce soir » semble avoir été « le poème préféré de Damas, qui aimait souvent le réciter en public sur un ton grave et mélancolique »(p,62).

[26] Le vocabulaire de Damas, déjà très virulent, atteint ici des sommets inouïs, surtout pour l’époque et pour la poésie. Certes, depuis Hugo. Il n’y a plus de mot roturier ou sénateur, mais le mot de Cambronne, à qui un Jany doit faire subir une transformatlon d’effacement, (Michel Arrivé) pour le faire admettre, figure, si l’on peut dire, en toutes lettres dans ce poème. L’ironie mordante de Damas, loin d’atténuer la violence de ses propos, les hyperbolise au contraire.

[27] Senghor, parlant des courants de pensée qui l’ont marqué dans le Palis des années 1930, cite parmi les grands dramaturges, Giraudoux après Claudel et Montherlant. (Cf. La Poésie de l’action...op. cit. ; p.59). Il est possible que Damas, arrivé en France (à Meaux) en 1929, et qui a fait la connaissance de Senghor en 1930, ait été lui aussi impresslonné par Giraudoux.

[28] Non seulement Damas, comme Senghor, s’est interressé aux civilisations nègres (« De sang mêlé j’ai pris le parti de la race noire que je voulais mieux connaître », dit-il à Daniel Racine, p. 197), mais encore il a lu Frobenius, Maurice Delafosse, Westermann, Mauss, Paul Rivet ; il était en outre conscient, dès 1934, des dangers dont l’hitlérisme était porteur (« Nous avions à lutter contre le nazisme, le fascisme, Hitler, Mussolini et Franco. Nous avons pris conscience, nous nègres, de la situation dans laquelle nous serions demain, après avoir lu Mein Kampf dans lequel Hitler déclarait que la France est la honte de la race blanche et de l’Europe parce qu’elle était négrifiée... » (D. Racine, op. cit. ; p. 197-198). Page 199, à propos de la censure de ses poèmes, deux ans après leur parution. Damas indique qu’une commission rogatoire lui avait demandé la raison de son refus d’être créole pour se faire nègre. A quoi il a répondu :
« ...je ne connais que la race nègre. (...) je ne connais que les nègres ».

[29] CESAIRE (A) - Discours sur le colonialisme, Paris, Editions Réclame, 1950 (édition Princeps).

[30] - DAMAS (L. - G.) - Retour de Guyane., José Corti. Paris. 1938.

[31] - DAMAS (L. - G.) - Retour de Guyane..., op. cit.. p. 77. On serait tenté de verser cette pièce au dossier de intertextualité : justification a posteriori, consécutive à quelque remords ?

[32] - HENRY (Dr Arthur) La Guyane, son histoire : 1604-1946, Éditions Presse Diffusion, Cayenne, 1986, p. 216-220.

[33] Signalons toutefois que c’est seulement en février 1946 que les tirailleurs seront enfin rapatriés,

[34] L’expression est de Senghor (« Prière de paix », Hosties noires). Elle s’éclairerait ainsi de l’Inter-texte,

[35] On sait qu’on appelait « Tirailleurs sénégalais », comme par métonymie, les tirailleurs noirs ressortissants des colonies françaises d’Afrique au Sud du Sahara,

[36] - KESTELOOT (L), Les Écrivains noirs de langue française, naissance d’une littérature ; Éditions de l’Université de Bruxelles ;, 1977 (1963), p. 138-142,

[37] - Robert JOUANNY, Les Voies du lyrisme... op. cit. p.28-31.

[38] - On retrouve cet épisode chez M.SORDET et E. MILCENf. Léopold Sédar Senghor et 1s naissance de l’Afrique moderne, op.cit.. p. 72. et chez A GUIBERT. Léopold Sédar Senghor, coll. « Poètes d’aujourd’hui », Seghers, Paris, 1961, p. 27

[39] - JOUANNY (R). Les Voies... op. cit. p.28-29 (s.n.).

[40] - Id.. ibid.. p.29]. Ces circonstances sont : l’enrégimentement des tirailleurs sénégalais à la veille de la guerre, le comportement de ces tirailleurs au front et dans la captivité, la guerre d’Ethiopie en 1936 ; enfin, il y a le « Poème liminaire », écrit en avril 1940 et « dédié à Damas dont les violences verbales semblent peut-être excessives à Senghor »[[- Id.. ibid.. p.30

[41] - SORDT (E) et MILCENT, Léopold Sédar Senghor... op, cit., p. 56-57

[42] - Le fait n’est pas nouveau, on le rencontre dans de nombreux poèmes de Chants d’ombre et, avec une autre visée, dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux (1935)...

[43] - On notera qu’au plan du symbolisme religieux, « victimes paratonnerres » et « hosties » sont des synonymes : Il s’agit de sacrifices liturgiques.

[44] - Cette somme constituant (cf. l’article défini les) le prêt quotidien aux soldats : l’étymologie du mot soldat Incline à une telle Interprétation.




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