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ORPHEE NOIR SATRE AVANT LA COULEUR
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Ethiopiques n°61
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2e semestre 1998
1948-1998
Cinquantenaire
de la l’Anthologie
de la nouvelle poésie nègre et malgache
de langue française
de Léopold Sédar Senghor

Auteur : Philippe GOUËT

Orphée noir que J-P. Sartre écrivit en guise de préface à l’Anthologie de la Nouvelle Poésie Nègre et Malgache de Senghor, a sans doute contribué, du fait de la réputation de son auteur et de la qualité littéraire du texte, à faire connaître de par le monde la poésie africaine et malgache de langue française, ainsi qu’à étendre l’usage du concept de « négritude ». Ainsi Sartre participe-t-il à sa manière à la lutte légitime entreprise par des intellectuels aussi éminents que Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire pour l’indépendance des peuples colonisés, et pour la reconnaissance de la civilisation négro-africaine.
Cependant, à lire ce texte aujourd’hui, on ne peut se départir d’une impression étrange, semblable à celle que l’on éprouve parfois à revoir un vieux film en noir et blanc.
Pour ce qui concerne le cinéma d’une certaine époque, en effet, quelle que soit la qualité de l’image, du scénario, de la prestation des acteurs, rien n’y annonce, en effet l’avènement de la couleur. Tout s’organise autour de l’axe contrasté qui oppose le noir et le blanc en une lutte pour s’approprier la lumière : à tour de rôle, l’un l’absorbe, la contourne ou la recouvre, alors que l’autre la reflète, la résorbe ou la renvoie. Entre les deux, le mouvement, celui du récit et de l’action, des personnages qui poursuivent leur destin, des regards qui se croisent, des images qui se succèdent, scande une alternance qui se dédouble, selon la profondeur du thème ou de l’histoire racontée, en des couples tragiques : positif-négatif, amour-haine, victime-bourreau, joie-déception, comédie-drame... Mais rien n’est jamais résolu au-delà de la limite sur laquelle l’histoire se referme. Car en fait tout est déjà résolu, à l’instar du récit tragique, dès les premières images, les premiers échanges de regards, les premières séquences de l’action.
Le blanc et le noir sont renvoyés à eux-mêmes, c’est à dire pour chacun d’eux, à l’improbabilité de la couleur : ils ne sont ni couleur, ni promesse de couleur.
Il résulte de cette lutte pour la lumière une mise en perspective quasi géométrique des sujets, de leurs aventures et de leurs destins. Et il faut le talent des plus grands cinéastes, pour faire surgir de chaque situation prise au piège de cette géométrie, de ce graphisme, l’émotion d’une authentique présence humaine. Ainsi J. Renoir surtout dans « La grande illusion » en 1937, ou M. Carné dans « Les visiteurs du soir » et « Les enfants du paradis », et plus particulièrement J. Cocteau, qui, avec « Orphée » en 1950 assume pleinement le graphisme contrasté, binaire, qu’impose le cinéma en noir et blanc, en opposant un rival, Cégeste, au poète Orphée dans sa tentative pour sauver Eurydice des Enfers.
Que l’intensité de cette émotion soit proportionnelle à l’âpreté du contraste entre le noir et le blanc, à l’immense difficulté technique de soumettre la lumière à la scansion du noir et du blanc, alors qu’elle ne peut que s’y refuser puisqu’elle ne se donne pleinement qu’à réaliser la couleur, c’est en cela précisément qu’il y a prétexte à chef-d’oeuvre. La beauté de ce premier cinéma tient à cette résistance de la lumière à l’encontre de la finitude arbitraire du noir et du blanc qui la voudrait emprisonnée et soumise.
Dans le texte de Jean Paul Sartre, nous avons l’impression d’une intention esthétique mais surtout d’un dispositif graphique semblables.
Chacun des poèmes proposé dans l’Anthologie est comme une étincelle lumineuse, chargée de violence, d’espoir et de peur mais aussi de tendresse et d’amour, qui troue la nuit de l’oppression et de l’ignorance. Et la trace puissante qu’elle laisse dans le cerveau de qui lit ces poèmes avec l’intelligence du coeur, impose un véritable partage de saveurs, d’odeurs, de couleurs, partage mêlé d’amertume, de souffrance et de rébellion. C’est qu’en vérité ce qui motive la publication de l’Anthologie, dont Senghor précise, dans son introduction, qu’elle est réalisée à l’occasion du centenaire de la Révolution de 1848, et donc des décrets qui abolissent l’esclavage et instituent l’instruction gratuite et obligatoire dans les colonies, c’est un « souci de l’Homme ». Et. à goûter les mots de ces poèmes, comme « le sucre du mot Brésil au fond du marécage » [1] , à se laisser initier par le partage de vie et d’humanité que force en nous récriture des poètes, nous ne pouvons que demander : « Qu’avons-nous fait de la vie ? Qu’avons-nous fait de l’Homme ? ».
Ainsi, par exemple, à la lecture de ces vers de Léon-G. Damas :
« Ils me l’ont rendue la vie plus lourde et lasse.
La liberté m’est une douleur affreuse »
 [2]
ou encore de ceux-ci d’A. Césaire :
« Mon amie, mon amie est-ce ma faute si par bouffée du fond des âges, plus rouge que n’est noir mon fusc, me montent et me colorent et me couvrent de honte les années, le rouge des années et l’intempérie des jours » [3] nous saisissons à travers la force et la violence de révocation poétique, ce désarroi, ce sentiment d’impuissance et d’abandon face à un avenir qui, pourtant, comme en témoigne le centenaire de l’abolition de l’esclavage, commande la lutte, l’espoir, la fierté et la confiance. Car dans le même temps cet avenir est presque totalement aveuglé. parce que grevé par un passé lourd d’infamie et d’horreur.
Le sens de l’Homme est enjeu, et il n’est pas surprenant de voir la poésie en entreprendre la quête.
Mais l’épaisseur du trait de l’analyse sartrienne délimite catégoriquement, cruellement deux régions de l’être, deux terres humaines : l’une où toute l’énergie des hommes se cristallise en un dur caillot noir de souffrance et d’exploitation, et l’autre où elle s’étiole, blancheur livide d’une impuissance crispée sur le pouvoir de sa brutalité. Entre les deux, à l’instar du récit et de l’action qui structurent un film en noir et blanc, le mouvement de l’Histoire, dans la version dialectique que nous en donne J.P. Sartre, rythme les secousses d’une lutte où s’affrontent deux races, deux couleurs de peau, l’une noire, l’autre blanche. Dès le premier paragraphe d’Orphée Noir, deux bornes humaines sont posées, limites d’un dispositif au-delà duquel rien n’est annoncé rien n’est visé : « Voici des hommes noirs debout (...) et, notre blancheur nous paraît un étrange vernis blême qui empêche notre peau de respirer... » [4] Et entre ces deux bornes, il semble n’y avoir pour Sartre qu’un renversement de perspective historique : « Aujourd’hui, ces hommes noirs nous regardent... ».
Par ce changement la perspective n’excède pas ces bornes qui voudraient limiter la signification de la poésie rassemblée dans l’Anthologie.
Ainsi, les « deux termes couplés noir-blanc (qui) recouvrent à la fois la grande division cosmique jour et nuit, et le conflit humain de l’indigène et du colon ». Pour Sartre donc, la poésie nègre de l’Anthologie épuise tout son sens dans l’inversion, le renversement de la hiérarchie abominable qui s’est imposée dans l’Histoire entre le blanc et le noir. Voilà pourquoi il affirme que la saveur que « nous goûtons à toutes les pages de ce livre » est identique à celle que l’on peut imaginer à prononcer « des locutions comme la noirceur de l’innocence ou les ténèbres de la vertu ». Il resterait pourtant à démontrer l’origine raciale de certaines expressions ainsi que l’intentionnalité raciste qu’il paraît leur pré­supposer. Et il faudrait aussi encore justifier la légitimité sémantique et la portée d’une telle inversion.
Mais il y a plus important, car dans la généralisation qu’il propose de sa réflexion sur la poésie contenue dans l’Anthologie, Sartre laisse voir les limites du dispositif graphique d’interprétation qu’il met en place. Et d’une certaine manière montre qu’il se trompe de combat, ou tout au moins qu’il donne à cette lutte une orientation, une perspective qui l’enferme dans une impasse.
S’inspirant de Mallarmé et des Surréalistes, Sartre désigne négativement l’essence de la création poétique comme échec et destruction de la prose et du langage. « ... le langage, dit-il, est prose par essence et la prose, par essence, échec ». Et aussi, plus loin : « De Mallarmé aux Surréalistes, le but profond de la poésie française me paraît avoir été cette auto-destruction du langage ».
Que la poésie surgisse, prenne en quelque sorte la parole aux limites de ce que produit la prose, tient à une théorie relativement banale. Mais dire qu’elle consacre un échec de la prose, auquel elle participe par un dynamitage du langage, c’est là une exaspération, une mise en hystérie du travail et de l’inspiration poétique qui, d’une part ne lui rend pas justice, et d’autre part, fait rapidement et arbitrairement l’économie de l’originalité de la parole humaine dans les divers discours en prose. Faut-il considérer que la philosophie, la parole mystique, les discours politiques, le texte des traditions, les études scientifiques, les cohérences logiques et mathématiques sont marqués du sceau de cet échec ? N’est-il pas plus juste de les considérer comme autant d’approches singulières de l’Etre, autant de complicités, de liens tissés avec l’Etre ? Que la poésie puisse éclairer le langage et la prose de l’intérieur, et donner l’impression d’y introduire le feu d’urgences certaines, on peut en avoir la preuve dans la difficulté à distinguer l’une de l’autre et la limite censée les séparer : il y a par exemple sans conteste une poésie philosophique nietzschéenne, une poésie religieuse propre aux textes sacrés et l’on peut aussi développer l’hypothèse d’une intentionnalité commune à la poésie et aux mathématiques, et supposer avec A. Graterie « qu’en son essence, la géométrie est aussi vraie que la poésie ». Mais rien n’autorise à saisir l’essence de cette dernière dans une rivalité agressive à l’encontre de la prose, ni à lui accorder le privilège d’une relation exclusive avec l’Etre.
Si échec il y a, et si la singularité poétique est cette juste et belle clameur revendiquant une victoire, il s’agit de l’échec de l’Histoire, et d’une victoire de l’Etre sur l’Histoire. L’Histoire bâillonne les hommes, c’est ce que nous disent les opprimés de toutes races. Elle tente de briser en eux le fil tendu du devenir humain par lequel ils visent une proximité toujours plus grande avec l’Etre, une participation authentique à la vie de l’Etre. Et lorsqu’elle semble réussir à briser ce fil, c’est que sa cause est entendue et défendue comme celle de sa coïncidence avec le devenir humain. L’Histoire serait, depuis la conception dialectique dont nous avons hérité de Hegel, l’unique vecteur susceptible de supporter la réalisation de cette approche de l’Etre. En fait elle n’est que la digestion lente et patiente du concept qui enveloppe, anime et protège pour un temps ce qu’il va dissoudre. Voici déjà une « race transmuée en historicité », et voici bientôt le moment où, l’Histoire ayant fait avouer au nègre qu’il est « lui-même un accident géographique, (....) la Négritude va disparaître tout à fait ».
Mais la poésie arrache le devenir humain, ce « devenir homme » qui est désir et nostalgie de l’Etre, à la discipline anthropophage de la dialectique historique. Les textes proposés par Léopold Sédar Senghor en témoignent. Entre le devenir et l’Histoire, ils glissent le scalpel des mots, annulant toutes les perspectives quand bien même elles seraient inversées, déjouant le piège de ce « racisme anti-raciste » qui, au pire enferme chacun des protagonistes dans son acte, laissant là, le blanc et le noir dans un face à face tragique, ou, au mieux, annonce sous la forme d’une lettre de mission prolétarienne, l’aurore grise d’une récupération historique réussie.
La poésie en ces textes convoque et impose les couleurs, et ce sont celles de l’amour que l’homme se doit de porter au Temps. Alors, ce n’est pas la « race qui est transmuée en historicité », mais l’Histoire elle-même qui est débordée, incendiée, démembrée par le flux de ces mots comme autant d’Avis de tirs [5] pour la contraindre à s’ouvrir et à libérer le Temps humain qu’elle tenait aliéné. Et « le vrai pouvoir opératoire de la négation » est celui qui fait jaillir des « cris de révolte jamais entendus » [6] , exploser « des bouteilles de temps perdu » [7]. Ces poèmes nous disent que l’Histoire n’est rien d’autre que le Temps déshonoré.
L’interprétation sartrienne de la poésie contenue dans l’Anthologie fait problème parce qu’elle relève plus d’un souci de l’Histoire que d’un souci de l’Homme. Sartre veut sauver l’Histoire, et c’est donc par un coup de force qu’il contraint la poésie à en revêtir les oripeaux.
Le problème est d’importance car ce coup de force maintient et confirme les pires préjugés que l’histoire coloniale de l’Afrique a laissé s’écouler jusqu’à nous.
Le plus saillant de ceux-ci, qui semble conditionner pour une bonne part l’analyse sartrienne, est cette primitivité à laquelle on veut à tout prix rattacher la vie intellectuelle, spirituelle de l’Homme noir : « Le poète se prescrira pour exercice spirituel de se laisser fasciner par les rythmes primitifs ». Le plus grave n’est pas dans la désignation d’une source d’inspiration, danse, rythme ou proclamations royales. Il est dans la passivité recommandée de l’exercice spirituel que constitue la poésie à l’égard d’un passé, où Sartre veut voir le regard du poète cloué, et où primitivité rime avec féodalité. Pourtant, à lire attentivement certains de ces poèmes, nous ne voyons pas que « les Noirs d’Afrique sont encore dans la grande période de fécondité mythique ». Ce que nous lisons, c’est qu’effectivement ils affirment que « c’en est fait aussi de la vieille géographie », mais surtout qu’ils initient l’esprit de ceux auxquels ils s’adressent à dire : « C’en est fait aussi de la vieille Histoire ». Et, si certaines de ces tentatives poétiques peuvent avoir « quelque chose de crispé, de tendu et de désespéré », ce n’est pas comme le dit Sartre « parce qu’elles visent à rejoindre la poésie folklorique plus qu’elles n’en émanent ». Comme l’homme au fond de l’eau donne un coup de talon afin de remonter à la surface, elles cherchent dans ce passé toute l’énergie et la générosité indispensables pour franchir le mur d’ignominie, d’humiliation et de mort, pour s’arracher du passé lui-même et répondre à l’appel du Temps. Ces poèmes disent la douleur et l’angoisse de cet arrachement. Il ne s’agit pas pour les poètes de « rejoindre la poésie folklorique » ou d’en émaner. Il s’agit d’évoquer, de convoquer les forces de vibration et de propulsion qui, d’emblée jetteront l’homme dans le Temps, par une méthode qui n’est en lien primitive, « magie » ou « charme », mais surdétermination affolante du réel.
D’autres images, dans ce qui apparaît beaucoup plus comme une « mise en scène » que comme un commentaire de la poésie contenue dans l’Anthologie, relèvent de préjugés connus. Ainsi cette « grande idole noire et muette » entrevue « derrière la chute enflammée des mots » ne désigne-t-elle pas l’immuable religiosité primitive dans laquelle il est convenu de reconnaître l’âme noire ? Et cette image de l’Homme noir indéfectiblement enchaîné à sa terre, (« le noir est d’abord un paysan », qui permet à Sartre de renforcer son perspectivisme, (« une poésie d’agriculteurs s’oppose ici à une prose d’ingénieurs ») ne confirme-t-elle pas ce naturalisme naïf abondamment plaqué sur les cultures africaines ? Ou encore cette métaphore de l’acte sexuel comme « célébration du Mystère de l’être », appliquée au travaux de la terre (« le noir reste le grand mâle de la terre, le sperme du monde »), ne confirme-t-elle pas cette opinion d’un monde noir étranger et indifférent à toute technique ?
Finalement quelle différence y a-t-il entre la démarche de Levy-Bruhl enfermant les « primitifs » dans la catégolie du « prélogique », et celle de Sartre les stigmatisant d’une « grande patience végétale » ?
Dans cette mise en scène en noir et blanc, les préjugés servent à renforcer les contrastes. Et, s’il serait tout à fait injuste de soupçonner dans l’intention de Sartre la volonté d’appuyer les contrastes afin de soutenir ces préjugés, il n’en reste pas moins que le trait de l’analyse qu’il propose dans cette Préface est lourd. C’est que, tributaire d’une conception de l’Histoire obsédée par l’idée que toute vie humaine relève d’un processus visant à une synthèse, il lui faut construire cette visibilité graphique, cette cinématographie d’avant la découverte de la couleur, du parcours de l’Homme noir dans l’Histoire : « Il est celui qui marche sur une crête entre le particularisme passé qu’il vient de gravir et l’universalisme futur..... »
Et pour finir le concept de « négritude » est lui-même embarqué dans la grande machinerie de l’Histoire. Tenu pour dialectique en son essence, auto-dépassement, il est condamné à disparaître, et ne doit sa valeur et son efficacité qu’à « la chance historique » de coïncider avec l’élan révolutionnaire qui, « aujourd’hui », lui accorde légitimité et reconnaissance.
Lilyan Kesteloot, dans son Anthologie Négro-Africaine, s’insurge à juste titre contre cette « tendance de Sartre à réduire la négritude au mouvement historique de la révolte du Nègre contre le Blanc » [8]. Elle fait de la négritude une « constante culturelle » [9], refusant ainsi de réduire ce concept à l’efficacité d’un moment du processus révolutionnaire. Mais si le concept de négritude désigne « la spécificité, l’originalité des cultures africaines », et s’il a une vocation de constance, il faut aller plus loin et dire ce qui, dans le concept lui-même ou dans son usage véritablement, authentiquement légitime, permet de refuser l’idée que « l’universalisme sera le crépuscule de la négritude » [10].
Avec le concept de « négritude », L.S. Senghor ne poursuit pas simplement l’intuition des ethnologues qui, comme Delafosse avaient reconnu la singularité de « l’Ame noire ». Il forge dans une langue magistrale, et avec lui tous les poètes, les artistes, les intellectuels qui ont revendiqué ou qui revendiquent encore leur appartenance à ce mouvement, une stricte limite. La négritude porte le fer d’une alternative inévitable, sévère et digne, en un monde qui sait désormais l’ignominie, l’horreur et la honte dont sont capables les hommes. Il n’y a pas de bon usage de la notion de race, et la négritude, contrairement à l’ambiguïté que laisse entendre l’interprétation sartrienne, ne s’en réclame pas. La négritude est cette limite, cette alternative, qui commande de choisir. Par là elle relève d’une pédagogie et en appelle donc à la liberté : on peut tomber en-deçà, ou s’élever au-delà. C’est à dire, soit ne jamais la franchir et faire du concept une revendication particulariste, nationaliste ou pire raciste, soit en trancher le noeud et répondre aux exigences d’un avenir conçu comme cet « universel », que L.S. Senghor ne sépare pas de la négritude, plein des échos d’une explosion de couleurs. Le perspectivisme appliqué par Sartre aux poèmes de cette Anthologie, ce dispositif graphique où nous saisissons que le blanc et le noir ne sont en réalité que les deux ultimes bordures d’une vie peinte en gris, ne parvient finalement pas à résoudre ce qui dans ces poèmes, dans ce concept de négritude délivre tous les hommes « de la nuit de leur sang » [11]. Car, essentiellement, ces textes, ce concept, sont prospectifs.
Ils nous invitent à explorer cet avenir au nom duquel il faut apprendre à choisir librement le temps de la vie, le temps coloré, contre l’Histoire en noir et blanc.
Sartre ne répond pas à l’attente de sens qu’implique la référence mythologique à Orphée. Pourtant, bien avant lui, en 1913, Apollinaire l’avait fait en inventant le joli mot d’« orphisme ». Il voulait, par ce terme, dire l’exaltation de la couleur que signifiait la peinture de Delaunay, cette harmonie des couleurs qui pour lui est identique au « langage lumineux » de la poésie. « Orphée Noir » ne parvient pas à dire l’orphisme de l’Anthologie. Piégé par le rythme binaire d’une philosophie occidentale moins bien préparée qu’on l’imagine souvent, en particulier dans sa version dialectique, à affronter la vie au sein de ce village qualifié aujourd’hui de planétaire, une vie des contrastes, du mélange, du métissage, du jeu des couleurs, Sartre ne saisit pas l’intensité de cette lumière qui sourd du regard que le poète porte sur le monde, « entre le mulet de mes paupières » [12] nous dit Césaire, et qui pour notre avenir éclaire « un ballet chimique de terres rares » [13].


[1] - A Césaire, Les armes miraculeuses.

[2] -Léon-G Damas, La complainte du nègre.

[3] - A Césaire, Et les chiens se taisaient.

[4] -Toutes les citations de J-P. Sartre sont extraites d’Orphée noir, préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, P.U.F, 1997, 1° éd, 1948.

[5] A Césaire

[6] A Césaire. Barbare.

[7] E. Lero, Châtaignes aux cils...

[8] - Lilyan Keste1oot, Anthologie Négro-Africaine, EDICEF, 1987. p. 133

[9] -Idem.

[10] - Sartre.

[11] - L.S. Senghor, Congo

[12] - A Césaire, Avis de tirs.

[13] - A Césaire, Les oubliettes de la mer et du déluge.




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