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Ethiopiques n°61
revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2e semestre 1998
1948-1998
Cinquantenaire
de la l’Anthologie
de la nouvelle poésie nègre et malgache
de langue française
de Léopold Sédar Senghor

Auteur : Gisèle PINEAU [1]

Enchaînés.
Naomi les avait vus, enchaînés. Et sa vue s’était brouillée. Elle avait serré Omar plus fort dans ses bras, comme si on allait le lui enlever, l’emporter dans ce monde de terreur, de chaînes et d’effroi.
Une femme pareille aux autres, déguisée en esclave, l’avait regardée avec insistance. Sur la peau de son corps et de son visage, un maquillage de plaies ouvertes, sanguinolentes, se défaisait à cause du soleil et de la sueur. Elle avait posé ses yeux sur Naomi, elle l’avait piquée juste avec son regard, qui se voulait digne et martyre et en disait long sur ce qu’elle était aujourd’hui, ce qu’elle représentait dans son accoutrement de toile rêche.
Naomi avait baissé les yeux et puis tourné la tête. Elle avait repoussé des gens pour s’ouvrir un chemin dans la foule. La place de la Victoire à Pointe-à-Pitre grouillait de badauds. Comme elle venus au spectacle. Spectateurs d’une histoire qui remontait des temps pour leur sauter à la figure.
Cent cinquante ans.
Il y avait tout juste cent cinquante ans que les bourreaux, ceux qui écrivaient et votaient des lois avaient fait l’aumône de la liberté aux Nègres esclaves. Oui, l’heure était venue d’entrer dans le genre humain, sortir du rang de l’animal, ou de la chose ou de l’instrument. Les ancêtres qu’ils appelaient le bois d’ébène ou les manches de pioche s’étaient relevés des ténèbres, avec dans le creux de leurs mains cette liberté concédée après des guerres rudes où les mots et les armes s’étaient tenus côte à côte, dans la fumée de l’orgueil et le souffle de mille désespoirs.
Naomi avait éprouvé de la honte. Et pour eux et pour elle. Tous ceux qui se tenaient là, Noirs et Blancs, cachés derrière leurs caméras et leurs appareils photo, pour qu’on ne voit pas leurs yeux mouillés de larmes, qu’on ne lise pas les pensées qui se heurtaient dans leurs têtes.

L’humiliation
La révolte
La haine
L’accablement...

« Quinze ans, c’est pas un âge pour faire un enfant, m’avait crié ma mère en agitant les bras au ciel. Quand est-ce qu’elle va chercher une autre proie que les Nègres, la malédiction » ? Et tandis qu’elle pleurait et riait de dépit, s’adressant à un Dieu qui vaquait à d’autres affaires plus urgentes, toujours plus pressantes que la cause des Nègres, je m’imaginais cette graine qui grossissait dans mon ventre, promettait un enfant.
Quinze ans, non ! c’était pas un âge pour faire un enfant ... Derrière ces paroles d’autres questions s’élevaient de toutes parts, cernées par des jurons, des imprécations et l’envie d’asséner des coups, briser en morceaux la fatalité qui s’attachait au destin du Nègre depuis que le Monde était Monde.
Quinze ans ! c’était surtout pas un âge pour se trouver dessous un mâle affamé de chair !
C’était pas un âge pour jouer à des jeux de grandes personnes ! Et frémir et gémir. Et remuer les reins et prendre du plaisir comme une nourriture volée.
C’était pas un âge pour entrer dans ce chemin qui menait vers le néant ou seulement vers la honte et le déshonneur, la misère et le tourment ! Un chemin qu’empruntaient trop de femmes et qu’arpentaient leurs filles depuis des générations. Depuis le temps de l’esclavage comme si y avait pas d’autre issue.
Quinze ans c’était pas un âge pour découvrir que le corps avait ses magies, sa propre musique et qu’il vibrait comme un instrument quand il s’accordait à un autre corps. Et que c’était un don de Dieu même si les belles mélopées des premiers émois se transformaient parfois en une musique funèbre.
Naomi avait fui la foule de la Place de la Victoire, ce théâtre de rue où les acteurs débarqués d’un négrier à l’allure authentique, arboraient des visages pathétiques pour rappeler d’où ils venaient... La cale du bateau. L’océan traversé d’Est en Ouest. La terre africaine.
Elle avait couru comme cette femme folle qui prenait ses jambes à son cou, parce qu’elle se croyait poursuivie par des ennemis invisibles. Enfant, Naomi se tenait les mains sur les côtés, avec d’autres négrillonnes à se tordre de rire jusqu’à ce que ses rires se décomposent en hoquets, puis s’achèvent en sanglots. Et c’était bon de se savoir la tête bien faite, debout sur ses deux jambes, et sûre de ne pas connaître un tel destin.
Elle avait couru. Sur sa figure, des perles de sueur glacée rejoignaient des mets de larmes chaudes.
Elle avait détalé afin de fuir le spectacle de la souffrance qui semblait contagieuse. Omar s’était mis à rire parce qu’elle le serrait frot contre sa poitrine comme dans un jeu. Et tandis qu’elle courait, il passait le bout de ses doigts sur ses joues et goûtait le sel de ses larmes. Accroché à sa nuque, Naomi sentait le regard de la femme. Elle entendait des paroles imprécatoires qui résonnaient et cognaient dans son crâne, identiques à celles de sa mère, deux années plus tôt.
« Quinze ans ! T’avais le feu aux fesses, ma pauvre Naomi ! Et tu crois que je vais accepter ça ! Tu crois que je vais rester là sans rien faire, à supporter la fatalité, à attendre la déveine comme un salaire que j’ai pas mérité ! Non ! toi, tu vas prendre tes paquets et disparaître de ma vue ! Toi et ton ventre, vous allez sortir de ma vie ! ...
Naomi avait échoué dans un centre qui, jusqu’à leur accouchement, recueillait les enfants enceintes. Il y en avait de plus en plus, ce qui désolait les politiciens.
« C’est comme une épidémie ! disait chaque jour la directrice qui était une vieille fille à la mine désenchantée. Malgré les efforts qu’elle déployait chaque fois pour créer l’enthousiasme, l’optimisme et l’espérance, l’ampleur des combats à mener l’avait déjà vaincue sans qu’elle veuille l’admettre ». Croyez en vous-mêmes ! Rien n’est perdu !
Vous allez construire vos vies qui seront belles ! La Guadeloupe est malade, mais nous vaincrons ! » Elle se démenait tant qu’elle pouvait mais les enfants qu’elle recueillait avait déjà le coeur racorni et leurs corps en savaient plus long qu’elle sur les plaisirs de la chair et les jeux de l’amour.
Longtemps Naomi avait eu le sentiment d’être victime de cette maladie qui gagnait la Guadeloupe, comme le répétait Madame la directrice. Les premiers temps, elle avait pleuré parce que Steeve l’avait abandonnée, sa mère rejetée. Elle rêvassait dans la salle de classe où les filles de son âge aux ventres déformés remplissaient des pages vierges en priant la Sainte Mère du Christ de leur donner l’inspiration d’une rédaction réussie, ou bien, dans le cours de mathématiques, se battaient avec des chiffres, des théorèmes et des problèmes comme s’il s’agissait de leurs amants disparus, de leurs illusions perdues.
La nuit, seule dans sa chambre, Naomi tardait à trouver le sommeil. De longues heures durant, elle cherchait à recomposer le visage de celui qui l’avait ensorcelée, couchée dans un lit d’herbe au pied d’un gros manguier avant de prendre possession de son corps. Elle avait gardé les yeux ouverts un moment et commencé à compter les mangues qui se balançaient au-dessus de leurs têtes. Et puis, quelque chose dans son corps s’était réveillé, étiré comme un chat et elle avait été ébloui par ce qui se passait en elle. La fête. Des feux pétillaient. Des vagues blanches grossissaient sous un ciel jaune et rose. Des fruits mûrs éclataient comme des ballons dans les arbres. Des éclairs zébraient la nuit.
Parfois, elle se disait qu’elle avait aimé Steeve, le père de Omar, comme elle aimait le sorbet au coco, la pluie sur le toit de tôle de la maison de sa maman, le vent du soir, les bains de rivière, la tarte à la goyave, le gâteau-banane que préparait si bien sa grand-mère Tina.
Elle l’avait aimé pour son grand corps qui luisait d’une huile odorante, pour sa démarche cadencée, ses yeux d’airain. Mais les traits de Steeve s’étaient peu à peu effacés de son souvenir comme disparaissait sur sa langue le goût de la banane ou de la goyave. Steeve n’était pas unique en son genre. D’autres hommes détenaient ce même pouvoir... Les éclairs, les ballons, les vagues... la fête du corps.
Deux années avaient passé depuis la naissance de son fils Omar. Deux années où elle avait appris à reproduire les gestes des mères qui caressaient, nourrissaient et nettoyaient leurs enfants. Deux années à entrer dans son corps de femmes.
Et puis, des petits boulots, des heures d’attente dans les couloirs de l’agence pour l’emploi, les bureaux des aides sociales.
Des moments d’amour avec des hommes qui sentaient la goyave et la banane mûre, apparaissaient dans sa vie comme s’ils avaient l’éternité à partager avec elle, et puis s’envolaient à jamais ravis par le vent d’autres désirs. Elle ne pleurait pas. Elle oubliait leur noms, ne gardaient sur le corps aucune empreinte de leurs étreintes. Et le temps se chargeait de les démolir dans ses rêves comme des châteaux de sable sur la plage.

Enchaînés.
Ceux-là étaient enchaînés.
Des enfants.
Des femmes.
Des hommes...

« Un bon prix ! pour cette marchandise de première qualité ! » hurlait le maquignon du théâtre devant ses figurants.
Est-ce que le regard que lui avait lancé la femme était dans son rôle ? Est-ce qu’elle avait le droit de dévisager les gens pendant qu’elle incarnait une esclave qui avait existé deux siècles plus tôt ?
Elle avait bousculé des gens.
Elle était persuadée que l’oubli viendrait déposer son ombre sur le spectacle de la rue. Sûre que le temps émousserait le regard de la femme enchaînée en plein soleil sur la Place de la Victoire afin que les jours d’hier et d’aujourd’hui se troublent, ne fassent qu’un seul.
L’infirmière qui se tenaient près de Naomi, lorsqu’elle avait accouché de Omar, lui avait soufflé que la souffrance et le plaisir c’était pareil. On finissait toujours par oublier. Et celui qu’on avait aimé se trouvait rarement là quand le temps des douleurs arrivait à son heure. Naomi avait enfoncé ses ongles dans la main qui se voulait apaisante.
Longtemps, le regard de la femme enchaînée resta planté dans la nuque de Naomi, pareil à un couteau.
Et pendant de nombreuses années, certains jours de Carême, quand le soleil cuisait la terre jusqu’à fendre sa croûte, les acteurs du théâtre de la rue débarquaient dans sa tête vide. Elle les voyait un à un quitter la cale du bateau négrier, trébucher à cause de la lumière violente du jour et se poser là, bois d’ébène, manches de pioches, mis en vente sur un des marchés de la Traite.
Elle avait vingt-sept ans lorsqu’elle rencontra l’Afrique, au milieu de l’hiver de l’année 2003, dans un squat du XVIIIème. Elle habitait Bobigny et servait des repas à la chaîne dans une cantine scolaire. Omar avait quatorze ans. Elle était partie en France pour travailler, laisser derrière elle le spectacle des enchaînés qui se remontait tout seul dans sa tête, se défaire du couteau planté dans sa nuque.
Omar avait disparu depuis trois jours. « Une fugue, avait dit le policier, un Martiniquais bedonnant d’une cinquantaine d’années, j’en vois délier des parents aux abois, vous pouvez pas savoir, ma pauv’ dame ! » Il avait soupiré en notant son nom et son adresse. Et puis, il lui avait fait la leçon, lui avait parlé de l’éducation qu’on donnait autrefois aux enfants... « Et on marchait droit ! Mais maintenant, c’est le monde moderne et son cortège de malheurs... »
Une voix au bout du fil avait murmuré l’adresse du squat. Et elle s’était aussitôt jetée dans la rue, engouffrée dans le métro. Elle avait grimpé des escaliers sans néon, poussé des portes sans verrou, vu apparaître des visages scarifiés de femmes noires entre des pagnes africains mis à sécher sur des lignes tendues à travers les pièces, au-dessus de canapés avachis, de marmites gigantesques et de ribambelles d’enfants suçotant amoureusement des biberons aux tétines molles. Personne ne connaissait Omar. Personne ne l’avait vu. Beaucoup ne parlait pas un mot de français. Ils ne pensaient qu’au froid qu’il faisait dehors et en dedans, aux vitres cassées qui invitaient le vent froid malgré ce qui faisait office de rideau : une couverture à carreaux jaunes et bleus, en polyester et fausse laine de chez TATI.
Omar avait consommé de la drogue.
Pourquoi ? se demandait Naomi. Pour le rêve d’un autre monde, peut-être. Pour l’espérance qu’on voyait plus nulle part ! A cause de la haine, des films policiers, des meurtres, des guerres, des morts, qu’il avait vus chaque jour sur le petit écran pendant qu’elle repassait, cuisinait, lavait, astiquait le linoléum, époussetait ses bibelots en faïence grossièrement peints. Et rêvait de lui construire un avenir de médecin ou d’avocat.
Il était couché dans un coin sombre. Une femme accroupie à ses côtés lui soulevait la tête et l’obligeait à boire un thé revigorant. Une Africaine. Elle portait un pull col roulé sous un large boubou brodé jaune et vert. Elle avait regardé Naomi comme si elle la connaissait, la reconnaissait. Ses lèvres noires étaient sèches, fendues, et saignaient, à cause du froid. Ses mains étaient longues et cendreuses.

- « Il a dit ton nom toute la nuit. Je l’ai ramassé au pied de l’immeuble. Et tu es là...
- Comment va-t-il ?
- Bien maintenant. J’ai passé la nuit à son chevet
- Qu’est-ce qu’il cherche ?
- Rien que tu ne possèdes.
- Qui es-tu ?
- Celle qui n’oublie pas. C’est ainsi qu’on m’appelle.
- Qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre ?
- Il voyait des gens. Débarqués d’un bateau. Vous êtes des Boat-people haïtiens ?
- Une ambulance ? Tu as téléphoné à l’hôpital ?
- Et toi, tu l’as fait ?
- Je suis allée à la police
- Elle ne pourra rien pour toi, la police ».

Naomi avait emmené Omar en Guadeloupe quelques jours plus tard. Pour briser la chaîne, le transporter dans un autre monde, loin de Paris et des dealers qui guettaient les enfants à la porte des écoles.
Elle trouva sa mort à Pointe-à-Pitre, le jour de son arrivée. Un coup de couteau planté dans la nuque, pour son sac qui contenait trois cent euros, une Master Card, deux billets d’avion et une lettre que Steeve lui avait écrite quand Omar avait eu dix ans.

Ma Naomi,

J’étais trop jeune.
J’ai regretté.
Voudrais-tu me revoir ?
Dis-moi oui. S’il te plaît.
Je n’ai aimé que toi
Je ne t’ai jamais oublié.

Steeve.


[1] Ecrivain (Guadeloupe)




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