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LA LITTERATURE ORALE ET LE LIVRE
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Ethiopiques n°48-49
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
Hommage à Léopold Sédar Senghor
Spécial les métiers du livres
1e et 2e trimestre 1988
- volume 5 n°1-2

Auteur : LILYAN KESTELOOT

S’il est un secteur crucial dans l’édition c’est bien celui qui concerne la littérature traditionnelle orale de l’Afrique.
Je dis bien traditionnelle et non orale tout court, car en vérité il serait bien plus aisé de publier les chansons de Youssou NDOUR ou des Touré Kunda que l’épopée du Kajoor ou des poèmes peuls du Fouta !
Car les chanteurs modernes sont déjà portés sur le disque et leur répertoire connu sur le plan international, et donc le marché des lecteurs hors de nos frontières étroites, est somme toute « préparé ».
Tandis que la littérature traditionnelle pâtit d’un double handicap : non seulement elle est orale comme celle des chanteurs de variétés, mais encore elle est quasi ignorée hors des frontières linguistiques où elle se développe. Ainsi l’audience de l’épopée Samba Gueladio s’arrête aux foulaphones, celle d’Issa Korombe, aux Zermaphones du Niger et celle de Lianja à l’ethnie Mongo du Zaïre.
Nous évertuant depuis vingt ans à tenter de faire publier des œuvres de ce patrimoine traditionnel africain, nous avons pu constater les extraordinaires résistances des éditeurs. Et cette curieuse attitude est, à notre avis, le principal obstacle à l’enseignement comme à la diffusion des langues et littératures nationales africaines.
Pour s’en convaincre il suffit de constater dans le débat qui anime aujourd’hui « les littératures nationales » sur trois numéros de la Revue Notre Librairie (nos 83, 84, 85) que les œuvres composées en langues africaines (écrites comme orales) sont totalement exclues. Paradoxe, lorsqu’on sait qu’elles sont évidemment dix fois, non, cent fois plus nombreuses que les œuvres francophones ou anglophones !
Ainsi les professions de foi et les nombreux colloques et séminaires consacrés à ce sujet sont restés lettre morte.
Ainsi rien ne bouge et ne bougera aussi longtemps que les éditeurs seront « paniqués » - le mot n’est pas trop fort - dès qu’on leur propose un ouvrage écrit en langue africaine.
Mais au fait pourquoi cette panique ? Pourquoi cette phobie, cette terreur devant ces langues ? Car c’est bien d’une question de langues qu’il s’agit.
En effet si l’on questionne les éditeurs, ils n’ont rien, à priori, contre la littérature traditionnelle du continent noir. Du moment qu’elle est traduite en français.
- Mais le bilingue direz-vous, soit le texte et sa traduction, rencontre-t-il une même... allergie ?
- Eh bien oui ! argument : la moitié du livre (à savoir le texte original) est du « papier perdu » car le nombre des lecteurs qu’il touche est infime.


Quels sont les lecteurs du luba, du zerma, du bulu, du wolof ? A peine quelques dizaines d’alphabétisés, qui du reste, vu leur formation européenne, préfèrent encore lire en français.
Bien sûr il y a 2 ou 3 langues dont les lecteurs sont plus nombreux, en fonction soit de leur dynamisme culturel (les Peuls par exemple) soit d’une politique des langues plus « nationales » dans leur pays ; ainsi le kiswahili en Tanzanie ou le Yoruba et le Haoussa au Nigéria.
Il est remarquable que dans les pays de l’ancienne OCAM, ancienne « communauté française », plus ancienne encore AEF et AOF, les efforts pour tenter de sortir du strict enseignement francophone sont restés vains, les tentatives pour introduire les langues nationales à l’école sont demeurées inefficaces, et les rarissimes pays (Guinée) qu’elles ont abouti l’ont exécuté de manière si discutable qu’ils se sont déjà rétractés, revenant dans le giron d’une francophonie sans condition.
Mais pourquoi ces lourdeurs, cette passivité, ces échecs maladroits, nous demandera-t-on encore ? En général on reçoit deux types de réponses à cette question, deux interprétations de l’Histoire...
1 - Côté africain (nationaliste de gauche ou de droite) : c’est la France qui bloque tout le processus, car elle craint que les langues nationales n’évincent le français. Or comme c’est la France qui détient le quasi-monopole des manuels scolaires et qui de plus « nous aide » comme chacun sait en toute autre occasion, les tentatives locales d’édition ou d’implantation des langues à l’école échouent par manque de moyens financiers. (Je schématise pour faire saisir l’essentiel).
2 - Côté français (progressiste ou non) : les langues africaines pour riches et imaginées qu’elles soient, ne peuvent intégrer la technique, la science ni même les concepts et abstractions nécessaires pour y parvenir. Bref, ce sont des langues archaïques inaptes à la modernité, et de portée réduite (un ou deux pays africains maximum) ; enfin il y en a tant, que cela est décourageant (on revient toujours aux deux cents dialectes), « et puis ils ont bien davantage besoin d’une langue de communication internationale, plutôt que de ces idiomes qui les enferment dans leurs villages ».
Ici, aussi je schématise, car bien sûr il y a les linguistes français les uns passifs les autres actifs voire militants (je pense à J. Calvet et son dernier livre [1] mais qui tous œuvrent consciencieusement à des lexiques, des grammaires, des études sur le statut du verbe, du groupe nominal, du déterminatif, des langues à classes ou à tons, fussent-elles en voie d’extinction et parlées par 20.000 locuteurs perdus au fin fond de la brousse. Il y a toujours existé des explorateurs. Il en existe encore parmi les linguistes et le plus célèbre fut naguère Dumézil qui jouissait d’exhumer une langue dont il ne restait plus qu’un seul et dernier locuteur !
Cependant l’intense activité scientifique sur les langues africaines ne semble pas avoir d’influence sur l’édition de ces langues. Elle ne semble point convaincre ni les gouvernements africains, ni les coopérations, ni les éditeurs qui restent sur leurs positions d’il y a près de 30 ans, et ce, qu’ils soient africains ou étrangers.
Certes là aussi il y a quelques efforts. Signalons les très érudites collections de Oxford University press, ou de Julliard, puis Armand Colin (Les classiques africains) qui ont, dans des présentations prestigieuses et des tirages limités, fait paraître chacune une trentaine d’ouvrages fort chers que seules (ou presque) peuvent se procurer les bibliothèques universitaires.
Signalons aussi l’initiative plus populaire du CILF-EDICEF, et plus récemment du CEDA qui admettent depuis quelques années des recueils de contes en édition bilingue.
Mais que ce soient livres de luxe, ou livres bon marché, il est instructif d’observer que ces ouvrages sont toujours subsidiés par des institutions scientifiques (CNRS), internationales (UNESCO, ACCT), ou culturelles (Commissariat international de la langue française).
Ajoutons, dans ce cadre, l’aumône qui est faite au CELTHO siégeant à Niamey où l’on prévoit généreusement 4 ouvrages par an, 2 pour l’Afrique française (14 pays) et 2 pour l’Afrique anglaise. A ce train chaque pays africain francophone pourrait éditer un ouvrage de langue africaine... tous les sept ans !
Certes il y a aussi les éditeurs privés, ou semi-privés du type NEA, Présence Africaine, Karthala, l’Harmattan, Nubia... mais là aussi la loi subside est inexorable : pas de subvention, pas d’édition de texte en langues africaines.
Même s’il est très beau, même s’il est extraordinaire.
Le meilleur exemple ? Celui de Soundiata. Les seules versions qui circulent de ce texte pourtant célèbre sont des versions en français. Le texte bilingue de la version de Kita établie par Massa Makan DIABATE écrivain notoire n’a jamais pu trouver un éditeur.
Jusqu’à présent les deux seules éditions bilingues n’existent qu’en malinké-anglais [2] dans des institutions scientifiques. Et pourtant la traduction de Tamsir Niane est connue depuis 1960 et se trouve au programme de la plupart des collèges d’Afrique ; elle a déjà été traduite en anglais. Mais ni en France ni en Afrique francophone on n’a trouvé nécessaire de publier le texte dans sa langue d’origine.
Autre exemple : les épopées Bassa recueillies par le professeur Nguijol, n’ont pu trouver éditeur, jusqu’à ce qu’un subside de son université lui permette de les imprimer à Yaoundé. Mais un ouvrage sans éditeur, et sans diffuseur, demeure inaccessible au public. D’où personne n’a lu même dans les universités voisines, les textes si hauts en couleur des épopées bassa.
Ainsi s’accumulent dans les universités d’Afrique les corpus de textes dans tous les genres littéraires et dans toutes les langues du continent, travail patient et pieux d’étudiants, de professeurs, de chercheurs qui enregistrent, transcrivent, traduisent, commentent et analysent leur patrimoine ancestral.


Mais tous ces corpus, toutes ces œuvres, parfois chefs-d’œuvre, tout ce travail, demeurent condamnés à dormir dans les tiroirs, et ne sont pas jugés dignes d’être proposés à l’enseignement dans nos écoles, encore moins à la diffusion internationale.
L’Occident, pourtant, garde pour sa part le respect des langues anciennes, latin, grec, hébreux, sanscrit... Imagine-t-on l’Iliade dont on ne connaîtrait qu’une traduction, sans jamais avoir la possibilité de recourir au vers homérique ? Et que penser de toutes les éditions de la Chanson de Roland soigneusement accompagnées en regard du texte en ancien français ?
Ce soin toujours apporté à la conservation et l’enseignement de la littérature antique et médiévale d’Europe n’est-il pas aussi indispensable à la conservation et à l’enseignement de la littérature médiévale africaine ?
Alors comment se fait-il que ces épopées, ces contes, ces poèmes initiatiques et lyriques, ces épithalames, ces romans d’amour courtois ou d’aventures fantastiques, bref ces trésors de l’imaginaire de la civilisation d’un continent restent ainsi méconnus et occultés dans des cassettes ou des manuscrits, alors qu’un éditeur osera prendre des risques pour le roman ou la pièce d’un inconnu, pourvu qu’il soit écrit en français, en anglais ?
Est-ce un hasard ou une conjuration si aujourd’hui encore le récit de Lat Dior en wolof et même en bilingue n’a aucune chance d’être retenu dans aucune collection régulière, s’il n’a bénéficié d’une subvention au préalable ? S’il n’est prévu dans son programme régulier par aucune institution officielle ou privée de publier cette littérature traditionnelle et de la diffuser en Afrique et dans le monde ?
Quel est l’élément décisif dans ce cercle vicieux que compose la méfiance des éditeurs, le mépris des bailleurs de fonds, et l’indécision des politiques culturelles ou éducatives ?
Et que signifient enfin les déclarations emphatiques sur le nécessaire ressourcement de nos jeunes aux valeurs de civilisation ancestrales, si on les prive du recours concret aux documents qui véhiculent et traduisent le plus excellemment ces valeurs ?
Enfin quel est le danger réel que courrait la langue française si les Africains avaient la possibilité de lire aussi leurs langues nationales ? Ne sont-ils pas les premiers conscients de l’absolue nécessité d’une langue de communication internationale ? Et pourquoi ne pas supposer qu’ils se serviraient des textes bilingues pour mieux apprendre le français ?
A-t-on jamais fait un sondage ou une étude de marché sur ce sujet ? A l’heure où l’on fait des sondages sur tout, sur l’emballage des petits pois comme sur l’adhésion à un parti politique ou le Hit parade de la chanson - variété.
Pourquoi ne s’est-on jamais soucié de savoir, le niveau du français baissant régulièrement dans nos écoles et nos universités depuis l’indépendance, s’il n’y avait pas de blocages psychologiques expliquant ce phénomène ?
S’est-on jamais soucié de savoir s’il ne s’agissait point d’un refus plus ou moins inconscient, d’une désaffection de cette langue rendue responsable de l’occultation des langues maternelles ?
Car nos étudiants en 1988 ont pratiquement fait un choix : entre eux ils parlent leurs langues et non plus le français. Auto-défense culturelle ?
Quoiqu’il en soit l’édition ou plutôt la non-édition et le non-enseignement des langues africaines met en péril la francophonie, beaucoup plus sûrement que ne l’aurait fait une politique loyale et généreuse de diffusion du patrimoine africain traditionnel, au fur et à mesure de sa fixation par le média du livre.
Lorsque les instances qui président aux destinées de l’Afrique, au dedans, comme au-dehors, auront compris ce mécanisme de la psychologie des peuples, peut-être alors quelque chose bougera-t-il dans l’édition des livres en langues nationales.
Peut-être alors que les résolutions prises au Colloque récent (décembre 87) de l’Association des Facultés de Lettres et Sciences humaines, sous l’égide de l’Aupelf, ne seront pas la énième déclaration d’intentions purement verbales, sans aucun souci de les voir jamais appliquées....
Parmi toutes ces résolutions consacrées aux études francophones nous avons relevé et rassemblé celles qui touchaient la littérature orale :
1 - « Il convient que les Facultés de lettres... s’impliquent dans le processus d’alphabétisation dans les langues du pays, et dans l’étude scientifique de ces langues. « L’action consiste à promouvoir l’enseignement des langues vernaculaires de grande diffusion et la formation de maîtres [3] de ces langues.
2 - « L’espace culturel francophone est multiculturel... il convient d’en tirer parti pour développer la connaissance des littératures d’expression française ou nationales dans lesquelles s’affirme l’identité de ces cultures. L’action consiste à donner une impulsion à l’étude des littératures nationales... et à encourager les publications.
3 - L’effort portera en particulier sur les registres suivants :
- recueil des littératures en péril
- transfert sur un support « moderne »
Alors... une bouteille à la mer en direction de messieurs les éditeurs ?


[1] J. Calvet - La guerre des langues.

[2] J. Clavet - La guerre des langues

[3] Jusqu’ici aucune école normale secondaire ou supérieure n’a jamais eu une filière de formation de maîtres destinés à enseigner les langues africaines.




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