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Ethiopiques n°48-49
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
Hommage à Léopold Sédar Senghor
Spécial les métiers du livres
1e et 2e trimestre 1988
- volume 5 n°1-2

Auteur : Cheikh Aliou NDAO

Avant de voir la place qu’occupe le livre dans notre société, il serait peut-être indiqué d’examiner le genre de groupe humain dont il s’agit. Quels sont les moyens employés par les individus pour transmettre le savoir. Ont-ils eu besoin du livre pour cela ? En ont-ils usé dans les temps, et qu’en est-il aujourd’hui ? C’est alors que nous découvrons que notre société repose sur la Tradition Orale. Tout se noue, se dénoue et se meut autour de la Parole. Elle est au début des événements, et accompagne, symbolise l’homme de sa naissance à la tombe. Le nouveau-né est reçu par les premiers mots soufflés à son oreille le jour de son baptême ; adulte, il rejoindra le monde des ancêtres en « écoutant » les discours de ses parents et alliés debout au bord de sa dernière demeure. En général l’Africain distingue l’enveloppe des choses de leur noyau : ce qui est accessible à l’ensemble du groupe de ce qui ne peut être révélé qu’aux initiés. Il en est de même de la Parole. Lorsqu’elle est ésotérique, les formules qu’elle renferme ont des fonctions religieuses, curatives, magiques, surnaturelles. L’homme s’en sert pour rétablir l’ordre des choses et rendre son équilibre à la Nature quand elle est perturbée par des causes physiques ou difficiles à saisir. Voilà pourquoi l’on trace une ligne entre : la Parole Profonde et la Parole Légère. Dans un milieu pareil l’individu grandit en donnant son importance à chaque mot, en pesant ses effets bénéfiques ou maléfiques. Selon le corps de métiers auquel il appartient et le degré de son initiation, il apprendra le sens véritable de la Parole utile capable d’attirer la chance ou d’éloigner la guigne. Ainsi le tisserand, le cordonnier, le forgeron, le guerrier, le bûcheron, le cultivateur doit connaître les mots qu’il faut prononcer avant d’entreprendre une action liée à son métier. Ceci est encore plus vrai pour le chasseur et le pêcheur qui eux ont à demander la permission à la Nature, aux génies avant de prélever juste ce qu’il faut. La Parole est respectée pour elle même parce qu’on la craint. Autant elle conduit au succès, autant il lui arrive d’être à l’origine d’un malheur. Et les gens de murmurer : « la Parole est une décharge de fusil ; lorsqu’elle sort, rien ne peut plus la rattraper ». La société vous juge sur votre Parole puisqu’elle est censée révéler votre caractère, votre statut, le milieu qui vous a vu naître et l’éducation que vous avez reçue. Un proverbe dit bien : « Ku wax feeñ » : « celui qui parle se découvre ». Si nous abordons le domaine du profane nous voyons que tout enseignement dispensé provient de l’oralité. Le chemin parcouru par le clan depuis les temps les plus reculés est montré à ses membres par une chaîne continue de faits remarquables mais aussi d’échecs, contenus dans des mythes, des légendes, des tranches d’histoire, restitués par la Parole des anciens et des griots. Dans une telle société l’homme qui maîtrise le Verbe joue un rôle primordial. D’où la nécessité de confier l’essence de la Parole au griot reconnu comme le plus apte à la conserver au bénéfice de l’ensemble du clan. Maître de la Parole, le voilà conseiller du roi, ambassadeur, représentant du peuple auprès de lui. Se sachant respecté pour ce qu’il « signifie » il ose dire sa pensée au souverain le plus tyrannique. Il est invulnérable car la Tradition le protège. A côté de lui il y a d’autres gens de la Parole qui ont le privilège d’être les censeurs de l’autorité sans aucun risque par exemple le Toole et le Biset. C’est au-delà des apparences qu’il faut chercher l’explication de l’importance accordée à la Parole par notre société. Derrière la beauté du mot et le rythme des phrases se trouve le souille humide qui les enveloppe, la salive, élément liquide qui symbolise l’eau, source de tout. Nous comprenons pourquoi le prêtre animiste ne se limite pas à marmonner quand il invoque la grâce divine, il éprouve le besoin de cracher ou de souiller pour poser une partie de la parole prononcée sur l’objet des prières. Il est intéressant de noter que la pratique est passée au marabout. Pourquoi une si longue digression sur la Parole dans une communication qui porte sur le Livre dans la Société me demandera un critique à l’esprit cartésien. Je répondrai qu’elle nous aidera à saisir le comportement des gens face au livre qui est un phénomène nouveau dans la transmission des connaissances pour ceux d’ici. Le coran a été le premier livre connu à cause du contact avec l’Islam qui nous est venu au 8e siècle. Bien qu’il soit plus conforme à la vérité de considérer le 11 e siècle comme l’époque de la véritable pénétration par le nord et aussi sans doute par l’Est. Que va-t-il se passer dès lors ? Un mode d’acquisition des connaissances va remplacer l’ancien, mais il n’atteint pas la grande masse. Il se limite à une minorité qui doit s’efforcer de déchiffrer une langue étrangère dans des caractères d’autant plus étranges qu’ils représentent la voix du Dieu Unique. Il va falloir apprendre à décortiquer l’arabe du 7e siècle pour pouvoir interpréter les versets. Comme il n’est pas donné à n’importe qui de tenter de percer la signification des « aya », les gens capables de lire le Saint Livre ne seront pas nombreux au début. Peu à peu d’autres ouvrages vont suivre le Coran, tous écrits en arabe et ne traitant que de religion. Ensuite il y a eu la grammaire, le Droit Musulman, l’histoire, la poésie, l’Astronomie, l’Arithmétique et les Hadith ! Seuls quelques exemplaires parvenaient difficilement des pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient grâce aux pèlerins rentrés de la Mecque. Les néophytes faisaient montre d’une grande soif d’apprendre et avaient trouvé une solution devant la rareté des ouvrages : ils devenaient des « copistes ». Un érudit était obligé de se faire accompagner par un disciple doué en calligraphie pour aller passer des mois chez un ami qui avait une bibliothèque personnelle. Il avait ainsi le loisir de rentrer chez lui avec des exemplaires entièrement recopiés à la main. Chaque centre ou université tout en enseignant diverses matières avait une spécialité et attirait des gens qui voulaient l’assimiler. La tradition des copistes existe encore et beaucoup de gens en font une profession. Parmi les endroits reconnus pour leurs bibliothèques appartenant à des familles ou des marabouts la ville de Ndar a occupé une place enviée à cause de son ouverture sur la Mauritanie, le Maroc et d’autres pays. L’intérieur du Sénégal paradoxalement, tout en étant éloigné de la côte a quand même conservé des villages dont la renommée a dépassé nos frontières grâce à leur intense activité culturelle et le nombre de livres en leur possession. Nous citerons Coki, Diamal, MBacké Kajoor et le Pakaw, le Fouta Toro. Plus tard avec les confréries religieuses chaque famille maraboutique se procurera une grande quantité d’ouvrages pour que l’enseignement atteigne les endroits les plus reculés. Une tentative d’écriture des langues africaines avec des caractères arabes a donné des livres en Pulaar, Wolof, Soninké et Manding. Il s’agit très souvent de conseils, de poèmes, ou des pages d’histoire copiés à la main et circulant entre connaisseurs. Ce n’est que tout récemment que les écrits de grands poètes mystiques tels que El Hadj Omar, Ahmadou Bamba, El Hadj Malick Sy qui sont en même temps des guides spirituels, ont été imprimés. Le livre en arabe, qu’il soit local ou qu’il vienne de l’étranger, se caractérise par un parti-pris. Les connaissances qu’il véhicule ne doivent pas sortir du cadre religieux. Tout savoir qui ne conduit pas à une meilleure approche du culte est pure futilité. Le contenu est resté longtemps archaïque ne transmettant rien du renouvellement de la pensée moderne. Aucun discernement ; il suffit qu’un livre soit écrit en arabe langue sacrée pour qu’il soit bénéfique. Ce n’est qu’après les années 50 avec le retour des anciens étudiants dans les pays du Proche-Orient et d’Afrique du Nord qu’un tri fut établi. Les jeunes ont introduit des livres traitant de sciences, de sociologie, de philosophie et de politique, et parlant d’événements actuels. Avant ce mouvement réformiste introduit par ces intellectuels arabophones nouvelle manière, un pan important était laissé de côté. Seulement nous sommes obligés de constater que le livre écrit en arabe, à cause de l’origine de son introduction chez nous est symbolisé par des personnes qui, parce que capables de lire la langue du Prophète (P.S.L.) sont censées, posséder toutes les vertus. Dans un tel contexte le pouvoir de pénétrer le secret des signes relève du mystère, du mysticisme ou d’un univers qui nous est interdit. Le livre est appréhendé comme le moyen d’interpréter l’influence des forces capables de nous nuire ou de se mettre à notre service selon l’approfondissement de nos études. Les « lettrés » s’enferment dans une espèce de soufisme qui tourne le dos au monde sensible pour s’élever à un degré d’absorption de fusion dans la lumière divine. Les moins préparés d’entre nous attribuent tout cela à la fréquentation des livres et s’abandonnent à la psychose du papier de l’isolement et de la lecture. L’on entend souvent : « il lit trop, ce n’est pas normal ; toujours dans ses bouquins, pourvu qu’il ne devienne pas fou ».


Notre rencontre avec l’Europe a donc trouvé ici une pareille ambiance. L’école coloniale introduit l’instruction, non la culture. Elle cherchait à former rapidement des auxiliaires efficaces et obéissants. Le livre fut donc « utilitaire ». Il transmettait ce qu’il fallait savoir pour mieux se mettre au service de l’Empire colonial. Ainsi interprètes, médecins et vétérinaires africains selon la terminologie de l’époque, instituteurs, infirmiers, commis, apprirent assez pour apporter une contribution appréciable à la consolidation de l’édifice colonial. Cependant une fois la porte du savoir ouverte, personne ne pouvait plus la fermer. Ces jeunes gens se jetèrent avec frénésie sur les ouvrages importés de France. Dès 1912 et les années 20, ils eurent même la surprise de compter des écrivains parmi leurs compatriotes des auteurs comme Dugay Clédor NDIAYE avec La Bataille de Guilé et Mapaté DIAGNE avec Les Trois Volontés de Malic. Pour disposer d’un plus grand nombre de sujets s’exprimant dans sa langue, le colonisateur était obligé d’encourager l’alphabétisation ; ce qui augmenta l’audience du livre. Cependant la tendance « utilitaire » l’emporte de loin. On ne lit pas par goût mais pour acquérir des connaissances aidant à améliorer son statut social. Il faut passer des examens professionnels et gravir des échelons. Pour la majorité, même de nos jours, il en est ainsi. En ce qui concerne notre société et les livres en français, elle donne l’impression dans son ensemble de ne pas être concernée par le contenu. Par rapport à notre population, la circulation du livre demeure timide. Il semblerait que l’écrit en arabe ou dans nos langues avec les mêmes caractères bénéficie d’une plus large audience, on en trouve dans des villages perdus en pleine brousse. Alors que la grande majorité des gens est prête à applaudir à la parution d’un ouvrage écrit en arabe par un de leurs compatriotes, un livre en français jouit d’un prestige plus grand à l’étranger. Il y a plusieurs entraves à la circulation du livre dans notre société et il n’est que temps de renverser la tendance. Nous ne devons pas nous cacher que les gens seraient immédiatement attirés par la lecture si le contenu leur était immédiatement accessible ; ce qui repose le problème des langues africaines. Je sais que cela ne suffirait pas et nous avons vu qu’il faut chercher les explications dans notre manque de « tradition » de la lecture. Ne serait-il pas bon de respecter le sens du groupe qui est à la base de notre civilisation en organisant des séances collectives de lecture ou de nombreuses émissions radio-télévisées consacrées à la même activité ? A voir combien les gens persistent à privilégier la Parole je me demande s’il ne faudrait pas suivre Raphaël NDIAYE dans son expérience de lecture audiovisuelle. Il a mis à la disposition d’un public analphabète le récit en images avec des diapos et une traduction en wolof du texte français. Des foules impressionnantes ont profité de cette initiative à Dakar et dans les villes de l’intérieur. Il y a eu une symbiose heureuse entre l’oralité et l’écriture. Nous savons bien que dans nos sociétés le prédicateur le plus populaire n’est pas forcément le plus érudit mais le plus éloquent. Ne vous est-il pas arrivé d’assister à des réunions électorales ? Le candidat s’adresse en français à la foule qui applaudit à tout rompre. Vous abordez un spectateur enthousiaste : « que vient-il de dire ? » « Je ne sais pas. C’est tellement beau. Ah le rythme des phrases ! » Pour lui il s’agit d’une musique qui sort de la bouche d’un orateur. Parlant du Livre dans la Société, il ne serait pas mauvais de voir comment « l’inventeur » d’ouvrage, l’écrivain est perçu. S’il écrit en arabe il est aussitôt assimilé à la sainteté donc entouré de disciples et admiré par le public. S’il produit dans sa langue sur des sujets religieux son nom deviendra immortel comme celui de Cheikh MOUSA KA. Même s’il aborde des choses profanes il peut atteindre la renommée de Serigne Mbaye Diakhaté en milieu wolof ou celle de Aliou THIAM chez les Hal Pulaar. Mais l’écrivain en français ? Il n’est pas pris au sérieux par ses compatriotes qui le voient passer à la télévision sans comprendre ce qu’il dit. Lui même ne se prend pas au sérieux. Il tient à préciser qu’il est avant tout magistrat, professeur, vétérinaire, journaliste avant de se dire écrivain. Il a honte d’apporter sa contribution à sa société par sa seule plume. Il a tellement peur de paraître ridicule dans son environnement où l’on ne parle que de développement qu’il finit par admettre qu’écrire des livres ne fait pas avancer une nation. Donc la société lui renvoie l’image qu’il se fait de son rôle et ne le lit pas. Les autres pays le réclament, les universités étrangères l’invitent, mais son public l’ignore. Les femmes préfèrent la littérature pour midinettes, les intellectuels avouent qu’ils n’ont pas le temps de lire de la fiction ; ils feraient une petite exception pour les essais confient-ils ; ceux qui préparent des examens se limitent au programme. Il n’y a pas beaucoup de bibliothèques malgré les efforts fournis par la Direction gérant le domaine du livre. L’état sachant le pouvoir d’achat peu enviable de la majorité, encourage la lecture en demandant au Ministère de l’Education de commander des quantités importantes d’ouvrages à mettre à la disposition des établissements scolaires tous les ans. Ce geste ne peut pas remplacer l’initiative individuelle. Pour en revenir à l’écrivain, l’on peut affirmer que le sort fait au livre par la société se reflète dans le statut de l’auteur. En Europe où les gens sont constamment penchés sur les caractères, dans le métro, les cafés, le bus, le train, l’on sait ce qu’il en coûte pour produire une œuvre de l’esprit comme le livre. C’est pourquoi les gens considèrent-ils l’écrivain. Il y a une chaîne continue depuis les siècles passés jusqu’au plus petit poète publié chez un éditeur amateur. Ici rien de pareil. Le producteur du livre, celui qui ajoute sa petite parcelle à la somme des connaissances de l’humanité est moins crédible que le dernier des politiciens. Il se sent désarmé parce que sa société lui demande de résoudre des problèmes de survie, de faire des interventions pour obtenir la nomination d’un tel ou des vivres pour tel village, une douzaine d’ouvrages et une centaine d’articles sortis de sa plume ne pèsent pas lourd devant un seul rapport sur la situation alimentaire à Mbadaxun. Le manque de tradition du livre dans notre société conduit au non respect de la chose écrite. Il suffit de griffonner n’importe quoi pour s’attribuer le « sobriquet » d’écrivain. L’on demeure sidéré devant l’audace de ces « créateurs » de la plume qui font des fautes que ne pardonnerait pas l’école primaire. Cela ajoute du poids aux arguments des intellectuels qui boudent ces livres trop vite édités et qui les éloignent tellement des textes d’Anatole FRANCE, de MAUPASSANT ou BALZAC. Les Français eux refusent de reconnaître leur langue, qui, sous prétexte d’africanisme a perdu les senteurs de ses forêts et la féérie des feuilles d’automne.
Malgré tout je suis optimiste quand je mesure le chemin parcouru par le livre dans notre société. Actuellement on assiste à l’introduction de l’alphabétisation chez les paysans des projets encadrés par des entreprises à vocation agricole. Des livres écrits dans nos langues et vulgarisant les techniques modernes sont entre les mains de villageois. Tôt ou tard cela dépassera ce cadre pour embrasser tous les domaines de la connaissance. Notre jeunesse fait preuve d’une plus grande curiosité et au vu des tirages des derniers romans sénégalais on peut penser que notre société s’installe dans la lecture. L’approfondissement de l’étude des langues africaines aiderait le livre à circuler davantage. Sans cesser totalement d’être une société à tradition orale, la nôtre est condamnée à adopter le livre pour être dans son siècle. Héritière d’une si grande richesse dans « des espaces culturels » encore vierges, elle n’a pas le droit de proposer des ouvrages au contenu terne, se contentant de répéter ce que d’autres civilisations ont déjà dit. Sur les traces de Amadou Hampâté BA, Birago DIOP, SENGHOR, Boubou HAMA et Cheikh Anta DIOP, en français, en arabe ou dans nos langues, nos livres ont le devoir de marquer la production de l’esprit du sceau de notre génie propre. Par delà notre société, ils s’ouvrent à tous nos semblables et offrent leurs pages à toute main fraternelle.





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