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QUELLE CAPITALE POUR LA LITTERATURE DE LANGUE FRANCAISE
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Ethiopiques numéro 39
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
4e trimestre 1984
Nouvelle Série volume II N°4

Quelle capitale pour la littérature africaine de langue française ? [1]

Auteur : Mohamadou KANE

Le concept de capitale littéraire est étranger à la littérature traditionnelle africaine au point de friser le simple paradoxe. On n’y peut concevoir de lieu privilégié d’où rayonneraient la pensée littéraire, les idées, le goût, qui secrèterait des formes de sensibilité. Aucun lieu, dans le contexte de l’oralité africaine, n’a le monopole de la création, de l’initiative littéraire ou artistique : aucun lieu, ville ou village, n’a pour vocation de concevoir les œuvres littéraires, de concentrer dans ses limites les concepteurs de la littérature, de regrouper les plus doués des producteurs et les plus sensibles, les plus ouverts, des consommateurs, ni de concentrer des moyens d’investigation, d’élucidation des œuvres, des moyens de communication.
La littérature traditionnelle africaine est inséparable d’un contexte rural ou d’une urbanisation pour le moins assez faible. Ici, la notion de capitale reste relative tant la précarité du pouvoir est évidente, tant la capitale s’avère changeante. En fait, elle se trouve là où est celui qui incarne l’autorité. On n’y relève ni centre de création ni centre de diffusion de la culture. Si l’on considère la littérature sacrée, ses détenteurs, marabouts ou prêtres, sont disséminés dans le pays et, qui veut s’instruire, s’abreuver à leur savoir, doit aller à leur rencontre. Pour ce qui est de la littérature profane, les créateurs, connus, consacrés, voyagent incessamment à la recherche de leur public. En fait, la littérature circule avec l’homme qui la porte, la diffuse.
L’absence de capitale de la littérature traditionnelle procède aussi d’une conception assez originale de la littérature qui la coupe du pouvoir, des pouvoirs de la politique comme de l’argent. Collective et fonctionnelle , elle n’est pas confisquée par une classe ou une catégorie sociale, elle n’est pas confinée à quelques manifestations. Elle prend racine dans le patrimoine du groupe social, de l’ethnie. Elle épouse la vie tout entière. Toutes les activités de la vie recèlent une dimension littéraire, tels les métiers et corporations, les activités des chasseurs, les moments les plus significatifs de la vie, de même : naissance, mariage, mort... Senghor le note fort judicieusement qui assimile la littérature traditionnelle à une « technique d’essentialisation de la vie », « c’est, (écrit-il), dans les activités sociales, sous-tendues ar la sensibilité religieuse, que s’intègrent, très naturellement, la littérature et l’art... Elles n’occupent pas seulement « le dimanche » et « les soirées théâtrales » mais pour prendre exemple de la zone soudanienne, les huit mois de la saison sèche » [2] et de citer les fêtes innombrables... de semailles, moissons, initiations funérailles... Il n’y a pas de lieu où créer des œuvres littéraires ou en prendre possession. Il n ’y a pas non plus de théâtre, la scène se trouve partout et toute l’année.


Enfin pour rendre compte de l’absence de capitale littéraire dans la société traditionnelle africaine, il faut se référer aux conditions de création des œuvres, aux rapports des auteurs et artistes, d’une part, et du public de l’autre. L’auteur se présente plus comme un continuateur de la tradition que comme un novateur. Le devoir de fidélité au patrimoine culturel de son groupe social lui est imposé. Un grand conteur n’est pas forcément celui qui fraie des voies nouvelles, qui initie des contes que son public connaît parfaitement. Les conteurs n’éprouvent aucun besoin de se regrouper ne serait-ce que pour se libérer de tout souci de concurrence. Ils sont desservis, en outre, par le fait que leur public est casanier et qu’aucun moyen de diffusion n’est mis à leur disposition. Ce public jouit d’un profil, culturel précis et épouse les contours de son ethnie. Dans ces conditions, c’est l’évidence, il ne saurait y avoir la capitale littéraire.
Cette situation, imputable à la nature, aux origines de la littérature se retrouve quelque peu dans la littérature moderne. Le critique Janheinz Jahn [3] le souligne fort bien. Il passe en revue la terminologie gui désigne une littérature aux contours si vagues. En effet, on parle de littérature africaine, de littérature nègre, de littérature négro-africaine. Elle est de langues française, anglaise, portugaise, arabe. Cette débauche terminologique, où la détermination se trouve fondée sur des considérations aussi bien culturelles que politiques, montre à souhait la complexité du problème de la capitale littéraire.
En fait, ce problème prend un relief particulièrement favorable, aujourd’hui, puisque tout a commencé au Sénégal, à Saint-L