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PREMIER PRIX : LA COMPLAINTE EPARSE DU TEMPS SOLITAIRE
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Ethiopiques numéro 39
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
4e trimestre 1984
Nouvelle Série volume II N°4

La voix des poètes : Concours de poésie [1]

PREMIER PRIX :

La complainte éparse temps solitaire

Auteur : Malick SISSOKO

Mais la dérive irréversible et perverse
titille encore l’horrible cicatrice
des peuples
et, du vent âpre de la force des choses
trifouille l’immonde blessure du souvenir

nègre anonyme,
j’écoutais un nègre homonyme
dire un poème de larmes
sur ]a tombe du nègre inconnu

il disait :
j’écris
mon âme est libre et pure
j’écris qu’en moi les jours se lèvent et les temps ne se rident
mon dieu merci
j’écris
que s’égouttent les globules ambigus de ce mal avide
mal acide
qui s’écoule et mugit comme un ventre sans terre
sans graine, sans pluie
sans souffle ni mer

il disait :
j’écris ce vide
qu’évide et scrute la peine aride
je mords à plein mal
à plein râle
ce chant torride que trame l’amère traque
de l’équilibre
équipeur
équipaux
équimaux
comme les mots se ressemblent
mais les buts et les termes se discourent
se discutent, se disputent
j’ai mal, j’écris
la douleur se partage
comme le pain se pétrit
je sue la glace
et j’urine le sang de ma gorge
ce n’est qu’une plaie dans mon visage
un sillage de plus dans les feux d’un regard
hagard enserré qui dégorge les veines cassées
de temps égarés, partis, morts, venus, absents
futurs, immenses, enfouis sous les gorges désertes
et nues de l’amer
l’unique : le mal-être


il disait :
j’écris, je veux mourir
et vivre
je ne sais que subir
et je n’y peux mais
seulement
mon âme est libre
mon dieu merci
je la sens, je l’attends
l’espère, la crois, aveugle sans oreille
que celle de ma peine à peine mûre
je ne suis pas libre
je suis ma liberté comme je suis ma gamelle
j’écris, je crie
je ris, je larme
larme sans arme, foulée
comme une faute impardonnée
larme inconnaissable
l’arme inécoutée
larme inopportune, larme infortunée
qu’importe
je dois survivre

il disait :
je saigne
dévore ma sueur et bois ma douleur
j’inculpe de ma pulpe
le métal informe et sourd de mon impôt
c’est ma ressource
et ma détresse
mon image et ma défense
mon âme est pure
mon âme est libre
mon âme est belle
O dieu merci
j’écris, je suis le mal-écrit
le mal-vécu
qu’importe, je serre mes lignes
je crois bien qu’un jour se lève
et telle s’élève et s’étanche ma peine
ainsi le temps s’élonge
comme une paume sous les cieux éperdus
sourire, je suis le mal-rire
je creuse le mal qui m’enserre
ce mal
je suis le mal-acquérir
le mal-posséder
le mal-silence
ou le mal-connaître
et le mal-entendre
mais ce mal
c’est le mal-liberté
c’est ma foi
c’est le mal-exister

il disait :
longtemps
il a plu sur la terre fumante
et voici mes yeux encore
au-delà des prisons de mes lèvres
sourde morsure
elle s’épanche comme un spasme analphabète
au creux des bribes
de ma chair entachée
en aller sans retour
aux cliquetis de l’aube émasculée
piqûre innombrable de pestilence
à l’atroce aorte béante éclatée
dans ma gorge béante éclatée
dans ma terre ouverte et souillée
non
je n’ai pas oublié
je ne veux pas oublier
je ne sais plus oublier

il disait :
mes yeux encore
quand il a plu sur la terre
des armes frémissent
alors je regarde, frissons
fièvres lointaines au travers du sang percé
une flaque de chants perdus
s’épine où le vent n’a de gorge
des cris inextricables dénudent
l’ordre acerbe du silence
et la terre éparse recueille en ses loques
le temps hébété
qu’étreint un souffle humide et rauque de bris
et mes yeux, encore, et mon corps, et mon sang
jusqu’au bord de l’histoire
alors les bourreaux éperdus
marcheront sur leurs crimes immondes
et chanteront les troupes encore au pas de charge
chants de deuil
chants de flammes
chants de terreur
chants d’horreur
chants de nostalgie
chants d’agonie
chants de mort
chants d’oubli

il disait :
et mes yeux, encore, et ma sueur, et mon souffle
non
je n’ai pas oublié
dans ces combles et décombles convulsions de mon âme
larmes hors-souvenir
moi, dieu, moi
je cherche...


[1] Nous publions ici les textes des deux premiers lauréats au Concours de la « Voix des Poètes » organisé par Mme Jacqueline Lemoine.




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