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SAGESSES BARBARES LIMITES DE L’HELLENISATION D’ARNALDO MOMIGLIANO PARIS : F. MASPERO, 1980, 197 P. (COLLECTION TEXTES A L’APPUI)
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Ethiopiques numéro 39
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
4e trimestre 1984
Nouvelle Série volume II N°4

Auteur : Henry GRAVRAND

On sait que Xerxès attribuait la défaite de l’armada perse engagée dans la seconde Guerre Médique, non à la supériorité des Grecs, mais à une transgression des lois divines, à un débordement coupable de l’hybris, ce qui était au demeurant une idée-hellène. Mais on ne sait pas ce qu’il advint d’Atossa, celui qui avait conseillé à Xerxès, selon Hérodote, la conquête de l’Hellade.
Sur les problèmes historiques ou culturels posés par la rencontre de l’hellénisme et des civilisations dites « barbares », le livre du Pr Arnaldo Momigliano, « Sagesses barbares », apporte la contribution du meilleur spécialiste vivant de l’Antiquité gréco-romaine. Cet essai, qui porte sur l’acculturation dans le monde antique, ne peut manquer d’intéresser ceux qui observent, particulièrement dans l’Afrique des temps modernes, le triomphe apparent de cultures étrangères et les résistances ouvertes ou souterraines qu’elles suscitent
Si l’inculturation est l’insertion d’un humanisme ou d’un message religieux dans une autre culture, pour la transformer en une démarche qui se veut endogène, l’acculturation est l’appropriation progressive d’une nouvelle culture. Elle peut être destruction. Elle devrait plutôt être enrichissement mutuel. Il s’agit là d’une activité propre à l’Homo Sapiens. Au lieu de viser à la destruction, comme l’Homme de Néanderthal, l’Homo Sapiens a souvent donné sa préférence au métissage biologique et culturel, à la rencontre des cultures, et son succès a été assez probant jusqu’à présent. Le Bassin méditerranéen et le Moyen-Orient ont été le théâtre de multiples brassages de peuples et de civilisations. Ce foyer de civilisation a retenu l’attention du Professeur Momigliano, qui a limité sa recherche à la période hellénistique qui se situe entre l’Achsenzeit (période axiale, selon Karl Jaspers), - Ve, et l’avènement du christianisme, plus précisément de la mort d’Alexandre le Grand (323) au règne de l’empereur Auguste.
Une étrange aventure ! Cinq civilisations vont se rencontrer à l’époque hellénistique, au hasard de la constitution des royaumes des Dialogues, des transformations du monde méditerranéen et des voyages des explorateurs ou des émules d’Ulysse : les Grecs, les Perses, le Romains, les Juifs, les Celtes. Les Grecs sont au cœur de cette aventure, car ils ont atteint leur maturité politique et culturelle avant leurs quatre partenaires. Arnaldo Momigliano se livre à une pertinente analyse des grands épisodes de ces rencontres et, chemin faisant, il évalue l’impact de l’hellénisation sur les uns, et les autres. Impacts combien inégaux ! Celtes et Juifs se montreront plus réfractaires à l’hellénisation, malgré une poussée phocéenne dans le sud de la Galilée, et une réelle avancée en Palestine. L’hellénisation connaîtra, par contre, des développements inattendus dans l’espace perse, surtout dans l’espace romain.
Tant que la Grèce demeure maîtresse du jeu et que Rome et Carthage sont considérées presque comme des cités grecques, au même titre que Marseille, les Grecs ignorent à peu près tout des « sagesses barbares ». Leur « ethnocentrisme » comme nous le disons aujourd’hui est total. Ils ne semblent pas manifester le moindre intérêt pour la littérature et l’art de vivre leurs sujets ou de leurs voisins Momigliano.
Le cas des Celtes est particulièrement éclairant. Si l’on considère que la géographie et l’histoire sont des disciplines grecques et que les chercheurs hellènes étaient doués pour l’ethnographie, on reste étonné du peu d’intérêt manifesté par les Grecs phocéens à l’égard des Celtes qui entouraient leur fondation de Marseille. La rencontre débute pourtant par une histoire digne de l’Odyssée. Le fils du chef des immigrés grecs se marie avec la fille du roi ligure. Mais après ce roman d’amour, Grecs et Celtes vont s’observer pendant des siècles, voire s’attaquer par surprise sans chercher à se connaître davantage. Marseille aurait pu contribuer activement à l’hellénisation des Gaulois. Il n’en fut rien. Cependant ces Grecs étaient au contact permanent de la redoutable tribu des Cénomans, aux branches multiples, celle des Cénomans Brixia, en Espagne, qui soutint la révolte d’Hamilcar, celle des Cénomans Aulerques, mes lointains ancêtres, dont Caton a traité dans son livre « Origines », et dont la ville du Mans porte le nom, celle des Volsques qui entouraient Marseille. En sens inverse, y a-t-il eu pénétration culturelle celtique dans la cité phocéenne ? Ce n’est pas impossible. Momigliano remarque judicieusement que l’on n’a pas assez étudié l’influence celtique sur Marseille, sur le monde grec.


Les choses vont changer lorsque les Grecs ne seront plus les maîtres du feu. Ils vont alors s’intéresser au monde barbare et découvrir ses valeurs. C’est un Grec, Poseidonios, qui réalisera l’une des meilleures études des sociétés celtiques, géographique, historique, religieuse. Pendant la conquête des Gaules, César aura dans ses bagages le livre de Poseidonios. Il y puisera plusieurs des descriptions anthropologiques que nous lisons dans le « De bello Gallico ». Mais surtout, l’impression de faiblesse qui se dégageait de l’analyse de la société gauloise, renforcera la résolution de César aux heures d’hésitation. Poseidonios a peut-être contribué autant que Labienus à la victoire de César en Gaule. Or c’est en battant les Celtes, en Italie, en Gaule, en Espagne et en Bretagne, que l’empire romain devint une puissance mondiale.
Arnaldo Momigliano ne pense pas que la civilisation celtique fut balayée pour autant. Elle fut simplement condamnée à la clandestinité. Les traces du celtisme vont reparaître dans l’imaginaire des aristocrates gaulois, dans les révoltes armoricaines, dans les résurgences religieuses traditionnelles et les vaticinations des Femmes-Druides... Notre auteur, qui manie l’humour avec bonheur en s’enfonçant dans les brumes nordiques, évoque le célèbre rêve de Maxime, relatif à une victoire des Britanniques, qui avaient mangé plus tôt que les légionnaires parfois alourdis aux heures chaudes. Ici, l’helléniste renvoie dos à dos les Barbares, non sans noter la supériorité du breakfast britannique sur la sieste latine.
Si les Juifs connaissaient les Grecs, appelés Yawan dans la Table biblique des Nations, on ne trouve pas de trace du judaïsme dans la littérature grecque antérieure à l’époque d’Alexandre. Momigliano reprend même à son compte cette affirmation surprenante : « Rien, jusqu’à présent, n’est venu démentir l’affirmation que les Grecs ignoraient jusqu’au nom des juifs, avant Alexandre le Grand ». Et Pourtant, navigateurs, marchands et soldats n’étaient pas absents de la Méditerranée orientale, de la Phénicie à l’Egypte, bien avant le roi Salomon. De nombreux contrats montrent les relations entre Grecs et Juifs. Le nom de Yawan était souvent associé dans la pensée juive, au trafic des esclaves. La vérité est que les Grecs libres ne parlaient que leur langue, alors que les Juifs, déjà bilingues en Palestine, avec l’hébreu et l’araméen, langue de communication dans le Moyen-Orient, parleront grec sans difficulté dans la diaspora.
Pendant la période hellénistique et tout au long de l’empire romain, la pénétration de l’hellénisme ne cessera de s’intensifier. Les Tétrarques et princes hérodiens iront loin dans ce sens, jusqu’à la création d’un ensemble urbain, entièrement hellénisé : la Décapole. C’était un ensemble de cités offrant l’image des villes grecques, avec gymnase, stade, therme, amphithéâtre, acqueduc, portique. On remplaçait les défroques juives par d’élégantes toges ou péplum. Les jeunes juifs subissaient des opérations esthétiques, afin de cacher leurs circoncisions rituelles et paraître nus sur le stade, comme des éphèbes. Les juifs pieux détournaient le tête devant ces abominations. Momigliano n’a pas beaucoup abordé cet aspect de la rencontre de l’hellénisme et du judaïsme. Il a plutôt abordé le mythe du « philosophe juif ». Dès que l’attention des intellectuels grecs fut retenue par le judaïsme et la révélation biblique, les philosophes d’Athènes y virent en premier lieu une philosophie et une sagesse. Le premier « juif grec » fut un esclave juif, Moschos, initié à la culture grecque par ses maîtres, au temps de Qoeleth, vers 250.
Les Juifs de la diaspora cherchèrent à susciter l’intérêt de l’intelligentsia hellène sur la Sagesse juive, afin de multiplier les prosélytes non-juifs. Vers 260, les Septantes traduisirent la Bible en grec. A la même époque, une littérature sapientiale en langue grecque se développa dans le monde hellénistique. Le parcours méditerranéen de la Bible commençait. Prévu pour les Juifs hellénisés, le Livre connaissait une nouvelle : audience et les Juifs devenaient le peuple d’un livre grec. Cependant, notre auteur pense que ce défi de la sagesse juive à la sagesse grecque n’eut aucun succès profond. Selon lui, l’échec des Septantes au IIIe siècle signifie la fin du mythe du philosophe juif. La tentative d’hellénisation du judaïsme n’alla pas plus loin, jusqu’à Saint Paul.


Tout le monde connaît l’impact de la culture grecque sur la civilisation romaine. « Sagesses barbares » offre des pages très denses sur ce thème. Eh oui, les Romains étaient rangés parmi les barbares, pour les Grecs de l’époque classique ! Mais des Barbares ayant le plus d’affinité avec le modèle grec de civilisation. L’alphabet latin découle de l’alphabet grec. Le théâtre latin ne commence qu’avec la venue à Rome des otages et des esclaves grecs, parmi eux, celui qui deviendra le plus talentueux des dramaturges hellénisés de langue latine, Térence. L’architecture romaine monumentale s’est inspirée des monuments de l’Hellade. La religion latine sera transformée dans ses croyances et dans sa spiritualité par les Dieux de l’Olympe et le culte à mystère que se déroulait dans les Temples de Delphes et sur les haut-lieux spirituels de la Grèce. On verra plus tard le général romain Publius vaticiner en langue grecque, en plein temple grec de Naupacte, qu’un loup rouge (mythe romain) lui dévorerait la tête. Un loup lui dévora la tête, en effet.
Malgré ces affinités, les relations commerciales qui avaient été importantes entre la Grèce et la cité du Latium au VI siècle, s’étaient progressivement réduites au Ve et au IVe, signe du peu d’intérêt des cités grecques pour les « Barbares de Rome » situés au nord de la Grande Grèce (Italie du sud). Aucun auteur, selon Momigliano, ne fit le voyage de Rome ou n’écrivit une histoire un peu suivie. Ce fut la conquête de la Grande Grèce, vers 330, qui donna aux responsables de la Rome antique, considérée comme une petite cité grecque, l’occasion de traiter par écrit avec les Grecs. Mais la poussée des Gaulois à Rome inquiéta davantage les archontes d’Athènes que celle des Romains dans la Grande Grèce. Les Grecs ne se réveillèrent vraiment que lorsqu’ils furent confrontés avec une puissance militaire de premier ordre, avec la défaite de Pyrrhos. Leur erreur fatale fut de ne pas soutenir Carthage et d’ignorer le système romain ou plus exactement la logique de l’empire romain, que Momigliano démonte en peu de mots.
L’empire athénien exigeait de ses « vaincus » des tributs en argent et le minimum de participation militaire. L’empire romain exigeait de ses « socci » (vaincus devenus alliés) une collaboration militaire intensive et étroitement surveillée, par des officiers romains et par les classes dirigeantes alliées. Il fallait que Rome aille de guerre en guerre pour tenir en main ses alliés, sous peine de les voir se retourner contre elle, comme cela eut lieu lors de la Guerre sociale (ou Guerre des Alliés), pour obtenir le Droit de Cité. La guerre était au cœur de l’organisation romaine, une bataille en entraînait une autre de 280 à 80 av. J.C. Mais pour comprendre le système romain, il aurait fallu parler le latin. Les Grecs ne le firent jamais, alors que les classes dirigeantes romaines apprirent le grec pendant les Guerres Puniques.
La période hellénistique créera un climat de compétition culturelle et de défi entre Romains et Grecs. Les classes dirigeantes romaines seront hellénisées. Les Latins assimileront la culture grecque, tout en conservant leur identité culturelle et le sens de la romanité. Ils payaient les Grecs pour leur enseigner les Lettres et la Sagesse, mais leurs écrivains sauront faire de la langue latine un instrument de pensée pouvant rivaliser avec le grec et exprimer les idées grecques avec une précision remarquable. Il y aura un hellénisme latin. L’empereur Hadrien sera à la fois un latin et un grec. Son favori, Antinoë, deviendra un dieu grec. Finalement, il y aura un hellénisme latin et un hellénisme grec, jusqu’au moment où la révolution chrétienne englobera les deux, dans le Nouveau Testament, d’abord, et l’œuvre littéraire des Pères de l’Eglise, puis dans la civilisation byzantine, et, de nos jours, dans les Églises latines et grecques. Clément d’Alexandrie ira le plus loin dans la rencontre de l’hellénisme et du christianisme.
Je renvoie les lecteurs aux chapitres les plus importants de « Sagesses barbares », concernant la rencontre de l’hellénisme et de la civilisation perse, la moins connue du grand public. C’est ici que se joua la partie décisive de l’aventure hellénistique. A plusieurs reprises, la Perse avait failli absorber l’Hellade dans son projet d’Etat perse multinational, et elle n’avait pas manqué de Grecs pour collaborer à ce projet. Pour survivre les Grecs furent obligés de changer d’attitude à l’égard des Perses et de faire effort pour s’ouvrir à la culture parthe.
Momigliano évoque ces efforts. Philippe II crée un corps de pages macédoniens sur le modèle des pages perses. Son ministre, Eumène de Cardia, organise la chancellerie macédonienne en s’inspirant de l’organisation administrative perse, Xénophon et d’autres auteurs, consacrent des chapitres aux leçons de sagesse politique perse et à sa visée ultime, l’Etat universel. Dans sa célèbre pièce, Les Perses, Eschyle évoque l’humanisme perse. Après la victoire d’Alexandre le Grand, un vaste projet d’hellénisation fut mis au point par le conquérant pour édifier le monde hellénistique nouveau. Soixante dix villes allaient être construites dans l’empire gréco-parthe, pour être des centres de diffusion de la nouvelle culture. La langue officielle araméenne était remplacée par la langue grecque. La monnaie unique devenaient l’Attique. En principe, le décor était posé et il ne devait plus y avoir de limite à l’hellénisation. L’ultime héros parthe qui avait mené la résistance à son point extrême, Bessos, avait été condamné par la Justice parthe, elle-même, à être crucifié. La mort prématurée d’Alexandre allait sans doute être l’une des causes de l’échec partiel de son projet, mais l’auteur de « Sagesses barbares » a recherché les limites précises de l’hellénisation.
Selon lui, la période hellénistique, qui permettait une circulation des idées sans précédent dans l’espace méditerranéen, paraît bien sage et conservatrice, en comparaison du bouillonnement des idées de la période classique qui amenèrent la Grèce, l’Iran et l’Inde à se transformer par une certaine critique de l’ordre traditionnel. La période hellénistique sera une période de respectabilité et de sécurité. Mais ce qui est en sécurité est souvent perdu en liberté et en initiative.
La renaissance de la sagesse barbare va s’effectuer sous le couvert de la langue officielle attique, la Koiné. La langue parthe, qui était au stade de l’oralité, se structure et devient langue écrite, au su et au vu des intellectuels grecs et des princes Séleucides qui gouvernent. Les uns et les autres n’y voient pas les prémices d’une renaissance culturelle et politique. Sous le couvert de littérature, mythes et légendes iraniennes sont transcrites. C’est le début de la littérature perse. C’est la fin de l’hellénisation absolue. Cependant, les fonctionnaires grecs ne sont pas les seuls responsables de ce recul de l’hellénisation. L’intelligentsia grecque elle-même ne s’est pas engagée à fond. Les rhéteurs d’Athènes ne veulent pas venir. Amphicratès, invité à donner une conférence à Séleucie, refusa d’y demeurer en disant : « Une casserole ne peut contenir un dauphin ».
Le dossier religieux de la renaissance parthe est encore plus inattendu. Au lieu de porter un message spirituel aux Barbares, comme le fera St Paul ; lhellénisme n’apporte qu’une sagesse humaniste. Mieux, il vient en Asie pour chercher ses propres sources spirituelles. Les intellectuels grecs découvrent tout ce que la spiritualité grecque doit à la Perse et à l’Inde, Zoroastre revient à la mode. C’est le retour aux sources. Il faut lire tout cela dans « Sagesses barbares ».
Tel est l’ouvrage d’Arnaldo Momigliano, le premier traduit en français : un vaste dossier sur l’Antiquité. Pour prendre la mesure de tant d’influences culturelles il fallait être un historien et le produit d’un métissage culturel. Italien et Juif, chassé de sa chaire de Turin par le fascisme, il est devenu un homme international, un maître renommé en Angleterre, en Israël, en Amérique. Son ouvrage aurait gagné à situer les racines égyptiennes et africaines aux sources de l’hellénisme, mais c’était en dehors du cadre proposé. Ce livre est en même temps un message. Il nous montre que chaque peuple, chaque être humain porte en lui un héritage génétique et culturel, accumulé par ceux qui lui ont transmis la vie. Il doit le faire fructifier dans le creuset de sa culture nationale, comme une contribution à l’Humanisme.





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