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JEAN-MARIE ANDRE, LES LOISIRS EN GRECE ET A ROME, P.U.F., PARIS 1984
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Ethiopiques n°48-49
revue trimestrielle
de culture négro-africaine
Hommage à Léopold Sédar Senghor
Spécial les métiers du livres
1e et 2e trimestre 1988
- volume 5 n°1-2

Auteur : Etienne TEXEIRA

Le problème des loisirs en Grèce et à Rome a préoccupé nombre d’auteurs modernes. J.-M. André tente, à son tour, de l’aborder sous un jour nouveau.
D’entrée de jeu, l’auteur attire l’attention du lecteur sur le fait qu’il convient de tenir compte d’un certain nombre de facteurs, si l’on veut étudier le loisir et les loisirs de l’Antiquité classique. On ne saurait négliger, en effet, le substrat socioculturel, la sociologie de l’activité et du travail, pas plus que les données ethniques de tempérament et les mentalités spécifiques.
Alors que la skolé grecque fournit à la vie intellectuelle son cadre et même son vocabulaire, l’otium romain révèle des strates primitives qui ont justifié la spéculation étymologique : joie primitive, pastorale ou rurale, repos du guerrier, tout en se chargeant progressivement de sens intellectuel.
Dans un premier chapitre. J.-M. André nous présente héritage du loisir grec et hellénistique.
Depuis Homère, en effet, une large place était accordée aux loisirs des dieux et des héros, ainsi qu’aux fêtes qui scellaient la familiarité de la divinité et de l’humanité. Le banquet humain faisait pendant aux festins des dieux, et l’on peut dire que le festin homérique était égayé de divertissements divers. Le kômos, cortège désordonné d’ivrognes qui chantent et dansent, a été légué à la civilisation classique par la Grèce archaïque.
Avec Hésiode, l’on découvre une humanité qui affronte pour sa subsistance la terre et les saisons. Chez lui, la place est faite au farniente hivernal, au répit domestique, aux joies simples du naturalisme estival. L’Athènes classique renoue, elle, avec les traditions homériques et maintenant le lien entre religion et fête. Le citoyen athénien est un être de loisir : Platon le rappelle à plusieurs reprises dans les Lois. L’agora se présente comme le centre de la vie sociale et de l’oisiveté : à cet égard, il n’a pas très bonne presse. Les jeux et les banquets, qui firent pendant longtemps partie des divertissements d’intérieur, s’insèrent dans les loisirs de la ville.
Dans la Grèce hellénistique, des capitales célèbres comme Alexandrie. Pergame, Antioche, sont érigées en centres de fête. Les souverains y développent les équipements socioculturels, mais Athènes demeure un centre de ferveur religieuse et de loisir. C’est ainsi que l’on assiste à une prolifération considérable des fêtes et des activités sportives, ces dernières étant prises en charge par l’évergétisme officiel. On n’oubliera pas que le théâtre se révèle un art civilisateur. Néanmoins, les penseurs de l’époque se penchent de plus en plus sur la philosophie du loisir individuel. C’est ainsi que Platon esquisse l’idéal de l’homme élevé dans la liberté et le loisir, et qu’Aristote édicte la nécessité sociale d’un bon usage du loisir. Ce faisant, il définit une qualité de loisir liée au niveau culturel.
Par ailleurs, on assiste à la naissance des loisirs princiers, notamment chez les rois d’Egypte et d’Orient qui lancent un style de vie somptueux et raffiné, mec la création de « clubs royaux », voués à la vie de plaisir, une propension bien nette à la navigation de plaisance qui enregistre des progrès considérables, ainsi qu’à la chasse qui connaît un essor certain.


Le deuxième chapitre du livre de J.-M. André est consacré aux loisirs de la Rome primitive et de la République.
L’auteur insiste en premier lieu sur les loisirs de la collectivité. Le loisir, joie des hommes et hommage aux dieux, se confond avec l’heureuse vacuité des feriae. Face aux festivités rustiques, où l’on retrouve une sorte d’éden à la fois rural et pastoral, dominé par le travail heureux et non par l’inactivité luxuriante de l’âge d’or, le théâtre révèle l’essence primitive du loisir. En outre, l’on tente de restructurer la vie politique et de réorganiser les loisirs. Ainsi, au fur et à mesure que les jeux se laïcisent, ils deviennent un devoir civique, pour le spectateur comme pour l’organisateur : le cursus honorum du magistrat en dépend, en fin de compte.
J.-M. André ne manque pas de souligner l’importance des spectacles du cirque : gladiature, chasse, hippisme et course, athlétisme militaire et sport. A cet égard, à la fin de la République, on oppose encore très nettement aux habitudes grecques, de mollesse ou d’athlétisme, la tradition militaire romaine.
Parallèlement aux loisirs de la collectivité, le loisir individuel connaît un développement prodigieux. Mais l’influence de l’épicurisme dans ce domaine n’est pas négligeable. Ainsi, cabarets et lieux de plaisirs, banquets et divertissements prolifèrent.
Fait nouveau à Rome, on assiste à la naissance de ce qu’il convient d’appeler le loisir lettré, « otium litteratum », sous l’impulsion d’hommes politiques tels que Marcellus. Scipion l’Africain, qui n’hésitent pas à fréquenter les gymnases ou les palestres de Syracuse, pour y parler de philosophie. L’influence grecque est, ici, assurément indéniable. Il suffit en effet d’évoquer les esclaves-pédagogues grecs, les riches bibliothèques des rois de Macédoine, etc.
Quant à l’empire romain, que J.-M. André présente comme un système mondial des loisirs, et qui fait l’objet du dernier chapitre de son livre, il est marqué par un fossé entre les loisirs de masse, régis par une organisation sociale, et le loisir individuel, objet d’une quête réfléchie, lequel fossé se creuse définitivement et donne au monde romain son unité politique et culturelle.
L’auteur présente la Ville comme un symbole de grandeur et de réussite inscrit dans la pierre. Il n’oublie pas pour autant d’évoquer les bas-fonds d’une capitale où la faune famélique et désœuvrée est une quête de flânerie et d’amusements.
En théorie, le prince devient seul « éditeur » de spectacles - avec ses proches. Il monopolise les combats de gladiateurs donnés lors des jeux funèbres, organise les chasses et les naumachies. Dès l’époque augustéenne, on voit les grands prêtres régionaux donner des jeux en l’honneur de Rome et de César. La civilisation du spectacle entraîne la montée de l’amateurisme, à tel point que l’on peut dire que la haute société se retrouve dans l’arène : à preuve, des chevaliers connus combattent comme gladiateurs et comme bestiaires ; d’après Tacite, on voit descendre dans l’arène plusieurs sénateurs et de grandes dames.
L’on prend de plus en plus goût aux voyages, sous l’Empire. Les évocations exotiques de la poésie augustéenne entraînent vers les contrées fabuleuses l’imagination du lecteur. Les repoussoirs poétiques de l’Italie, l’Orient des mausolées et des pyramides, l’Arabie, le Nil, le Gange mystérieux travaillent insidieusement l’imagination. Le roman grec des Ile et Ille siècles peint sous d’assez riantes couleurs l’Asie hellénisée, l’Ionie et les îles, etc. Or, seul le tourisme aristocratique prolonge la culture et la lecture : l’empereur Hadrien a voulu visiter le monde pour vérifier ses découvertes livresques. L’Egypte va canaliser la curiosité archéologique et scientifique.
Le voyage de pur loisir achoppe sur la précarité de l’hôtellerie. Les médecins et les sophistes voyagent le plus, pour leur formation et pour la communication du savoir. Mais la préférence pour le petit voyage se fait nettement sentir.
D’autre part, la chasse s’insère dans le loisir romain : elle acquiert la première place dans les loisirs princiers, à l’époque antonine. On retrouve également la pratique des banquets, qui se distinguent, assez souvent, par leur fonction récréative, voire culturelle : tout dépend du niveau de la « société ». Les bibliothèques publiques prolifèrent jusqu’au 4e siècle ; de nombreuses conférences sont données çà et là. Mais il y a lieu de noter le contraste qui existe entre les misères des littérateurs professionnels, mal nourris par la littérature, et les amateurs distingués, qui y trouvent l’enrichissement de leur activité ou l’ornement de leur retraite. Les grands prosateurs du Haut-Empire sont des amateurs qui prolongent leur activité en création littéraire. Enfin, les pastiches poétiques, forme d’admiration pour l’héritage littéraire, attestent un désir de renouvellement.
Le livre de J. M. André, d’une lecture agréable, permet d’établir à la fois les caractères spécifiques des formes de loisirs de la Méditerranée classique et une certaine évolution, qui opère un brassage. Les sociétés antiques vivent de loisir, elles peuvent mourir d’oisiveté et d’ennui. Le temps libre crée le temps creux, avec ses écueils, la propagande et le parasitisme social.





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