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« DIT D’ERRANCE » D’AIME CESAIRE OU LA SORTIE D’ENFANCE
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Ethiopiques numéro 63 revue négro-africaine de littérature et de philosophie
2ème semestre 1999

A la mémoire de Joseph « Lagro » Suréna (1908- 1998) Facteur et Poète à Case-Pilote

Auteur : Guillaume SURÉNA [1]

« Dit d’Errance » [2], est pour moi un des poèmes les plus importants d’Aimé Césaire, il est paru dans un recueil bien nommé Corps perdu qui lui-même est un élément, avec « Soleil coup coupé », du livre Cadastre.
Ce poème est de nature à nous éclairer sur le Surmoi poétique d’Aimé Césaire. Je veux dire le Moi du poète qui est capable à la fois de dénier la déchirure ou la mutilation du monde qui l’a élevé et de désavouer le plaisir qu’il tire de cet état des choses. Ce Surmoi est capable de souffrir pour annuler toute adhésion immédiate au monde et pour rechercher un plaisir épuré qui devient conscience verbale à l’état naissant, langage poétique.
Dans un autre poème du même recueil, il avait offert le sens de sa démarche :
Parmi moi
de moi-même
à moi-même

Tout est là jusqu’à aujourd’hui.
Sans nier la pluralité de significations de ce poème, je veux affirmer l’originalité de ma réflexion : en écrivant ces vers, l’auteur reprend un long travail intérieur qui vise depuis la fin de sa prime enfance à refaçonner les modes d’existence de son Moi, à dénouer les liens invisibles de sa dépendance infantile.
Et c’est ainsi qu’il nous offre ce vers :
j’abats les arbres du Paradis

Tentons le commentaire. Les trois mots clés de ce vers sont donc : paradis ­abats - arbres.
Le « paradis » se trouve toujours dans ces grands poèmes que sont les livres sacrés. Le paradis, lieu de félicité et de bonheur absolu, est souvent perdu mais est toujours à reconquérir, par le détour d’une longue ascèse régressive.
Ce paradis est l’enfance du poète. Si c’est le bonheur, c’est aussi la dépendance à l’égard des parents. Ce type de lien nécessaire devient fatalement incompatible avec la croissance du Moi. Sauf que les choses ne changent pas d’elles-mêmes.
« Abats » précédé du « j’ » est le signe de l’effort pour supprimer les obstacles. C’est un mouvement qui aboutit au plaisir, à l’assimilation, à l’intériorisation de ces aides qui ne sont plus indispensables.


Les « arbres » sont les parents,
Corps nocturnes vif de lignage
arbres fidèles ...

Dans la forêt de symboles dans laquelle nous évoluons, les parents, qui élèvent, sont des piliers, à la fois pour servir de points d’appuis et pour être sciés.
« J’abats les arbres du paradis », est un vers qui se trouve à la fin du poème et résume le travail accompli par la sonde de mots lancée pour racler le fond de ce passé qui échappe. L’alchimie réussie qu’est le poème (qui aurait pu échouer) est la transformation de matériaux bruts, divers, inscrits à différents niveaux de la mémoire. C’est sous la forme d’un mélange composite que ces différentes strates nous apparaissent conscientes, en tant qu’unité stable. Mais il n’en est rien. Le tri s’impose. Et c’est ainsi que le poète s’interroge :
Que te reste-t-il du temps ancien
Décomposons ce vers « Reste » ? Tout le passé de l’homme est conservé à différents niveaux de son cerveau. Mais ce ne sont que des bribes. Comme Saint-Pierre de la Martinique, notre ancienne capitale, où tout le passé d’avant l’éruption de 1902 a été balayé, notre vie psychique réduit ce qui n’est plus nécessaire à son présent à l’état de ruines. Ce qui est refoulé fait retour sous des masques d’induire en erreur notre entendement. Il reste
à peine certains sens
« Le temps ancien » est le gouffre d’où sortent tous les fantômes qui font« trembler ». Ces monstres jaillissent dans
la pluie de la nuit de chauvir
Les souvenirs individuels, les souvenirs familiaux, mais aussi les souvenirs hi­toriques. Ces derniers sont à reconstruire par delà la mystification coloniale, c’est-à-dire la conscience satisfaite que nous avons de nous-mêmes.
Sortir de l’enfance suppose une récapitulation et non l’abandon des sentiments infantiles. C’est une nouvelle assimilation et une élaboration secondaire : un effort ultime pour les sauver et du même coup pour conserver la continuité historique du Moi.
Et le poème se met à se souvenir :
Voici le jour le plus court de l’année
Le poète raconte l’acte d’écriture du poème : un jour qui dure le temps de transcrire ce mot. Il se souvient de ce jour qui est la condensation de nombreux jours. Ce jour résume des événements d’une époque précoce de l’existence, le stade oral :

Le jour avait du goût d’enfance
de chose profonde de muqueuse

Ce retour en force du passé oral est la conséquence d’une insatisfaction :
(...) une gare vide
où pour prendre rien
s’enrouait à vide à toujours geindre le même bras

Cette prise de conscience gustative s’associe à des souvenirs historiques appris et bien conservés dans le préconscient :
(...) courbe écorchée
de dos d’esclaves justigés

Le lien entre l’insatisfaction d’un lieu vide, le goût reconstruit, mais intime de son propre corps d’enfant et la fustigation d’esclaves, forme une boucle qui enserre le Moi, le déchire, le mutile. Et le poète avoue son impuissance
j’interroge mon passé muet
Mais le poème continue à se souvenir. Un autre moment de régression peut être décrypté :
Eaux figées de mes enfances
Stagnation, sources d’excitation contraire au plaisir. Et :
Corps souillé d’ordure (...)


Expulsion, source de plaisir.
Ce sont deux moments, tension et détente, de la régression anale
Ce retour en arrière dans sa propre petite enfance est provoqué par cette même insatisfaction dans cette « gare vide », de ce bras qui « s’enrouait à vide à toujours geindre ».
Ce double mouvement régressif est entrecoupé dans le poème par l’évocation de l’île et du corps féminin. C’est la même réalité.
C’est effectivement la différence anatomique du sexe de la mère qui est la fru­tration fondamentale de l’enfant. Jusqu’alors il désirait tout de ses parents ; il désirait père et mère, « même chair et même sang », pour parler comme Hamlet, notre immense contemporain.
Ils étaient sensés tous les deux posséder les attributs de la puissance. Et voilà que la mère ne les exhibe plus. L’enfant se trouve devant un renversement de situation : c’est la mère qui devrait désirer et pas lui ; ses désirs à lui ne sont plus fondés, ils sont interdits. Etre l’être phallique face à sa mère est source de frustration. La recherche du plaisir est désavouée. Les souhaits œdipiens sont inhibés, ils doivent être refoulés.
Le Moi du poète est déchiré, à l’image de la castration maternelle. Il s’identifie à la mère, démembrée comme Osiris. Le Moi-Osiris mutilé en quatorze morceaux se présente comme Ile qui n’est plus qu’un ersatz :
(...) sang de sargasses
(...) morsure de remora
(...) arrière-rire des cétacés
(...) fin mot de bulle montée
(...) grand coeur déversé
(...)
ivre lasse pêcheuse exténuée
(...)
(...) maljointe (...) disjointe
(...)
(...) veuve

Cette île-femme qui « appelle », tout comme le moi infantile, ne sait que désirer :
tendrons-nous toujours les bras ?
Cette terre riche d’Ophir (Bénin, Ifé, Zambèze) étant hors de portée, à cause des « Albuquerque ».
Le Moi-Osiris du poète est aussi représenté par « l’oiseau mâle » dont
la pierre dans son front s’est fichée
Face à cette situation catastrophique le Moi du poète va se défendre à cause de sa nature narcissique. Il cherchera à réhabiliter sa mère en niant la différence anatomique des sexes. Cette dénégation de la différence sexuelle entraîne la régression et le retour de la position active de la mère :
Elle pièce par morceau
rassembla son dépecé

Par cette opération le Moi se transforme en Surmoi, c’est-à-dire en Moi tout puissant. Le Moi-Osiris coupé en quatorze morceaux redevient Dieu Soleil, « le plus beau des soleils », « celui que toujours on attend ».
Le Surmoi du poète, qui est en fait une figure régressive du Moi, peut dès lors remodeler la réalité. Le corps féminin, au lieu d’apparaître châtré, redevient complet, tout comme le corps du poète. Cette renaissance du corps donne :
(...) île retournée
(...) bien nolisé
(...) écume né
(...) île retrouvée
(...)
(...) marche de palmier
(...)
Corps (...) savamment mué

Ce travail de transformation du Moi en Surmoi est transmutation de l’espace en temps. C’est la grande revanche du temps, et chez Césaire, de notre espérance sur
l’espace vent de foi mentie
espace faux orgueil planétaire

de la colonisation
Et le poème avait commencé son exploration par ces vers sublimes :
Tout ce qui jamais fut déchiré
en moi s’est déchiré
tout ce qui jamais fut mutilé
en moi s’est mutilé

C’est un travail permanent de destruction et de reconstruction qui marque l’activité verbale du poète... et de tout un chacun. Les illusions du paradis de la prime enfance doivent être remises en cause. Le prix est élevé : être torturé par les remords.
épée d’une flamme qui me bourrelle
La flamme est symbole de l’excitation sexuelle. La culpabilité n’est-elle pas un excès d’excitation ? C’est le bourreau inconscient du Moi qui devient permanent lorsque ce dernier se transforme en Surmoi.
Tous les poèmes du recueil « Corps perdu » portent en eux les traces de ce travail intérieur de sublimation des pulsions.


[1] Guillaume Suréna (Martinique) est psychanaliste.

[2] « Dit d’Errance », In Aimé Césaire, « La Poésie » (Paris) Le Seuil, 1994, pp. 237 - 240.




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