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LES OMBRES DE LA NUIT DE PAUL DAKEYO UNE POESIE DE L’ABSENCE FONDATRICE
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Ethiopiques numéro 63 revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1999

Auteur : Fernando d’ALMEIDA [1]

A l’origine de cette poésie de l’intimité avouée, s’inscrit le visage d’une femme aimée et connue au sens biblique du mot.
Dans Les ombres de la nuit [2] qui reprend et prolonge les subjectivités tour­mentées inaugurées dans le précédent poème La femme où j’ai mal. Paul Dakeyo s’absorbe dans la réinvention du vécu, dans l’expérience affective d’une vie à l’in­térieur de laquelle se vérifie toute nostalgie. Longtemps perçue comme être d’in­clination, la femme devient du fait des méandres de la vie, celle qui s’en va, qui s’en est allée expérimenter à ses dépens d’autres mimétismes. Aussi, est-elle sai­sie à distance amoureuse, là où le temps fortifie le sentiment de la fêlure. L’écriture vigoureuse du poème totalise toutes les angoisses, explore des instants de vacui­té qu’irradient les malentendus de la vie. L’absence devient l’accouplement des mots, Dakeyo fait se déplacer les signes de l’apparence pour nous permettre d’exa­miner en sa compagnie, sa propre douleur. A aucun moment, celle-ci n’est feinte mais déclenchée par l’ordinaire d’une vie menée sans tambour ni clairon. Une vie qui aurait dû gagner en harmonie, sous le protectorat de la vérité partagée.
Essayons de faire corps avec cette poésie qui sait que « les gestes d’absence (...) entament la distance » (p. 54). Ici, les mots grandissent, s’élongent dans l’absence. Paul Dakeyo, poète accédant à la géographie du sensible se dévoile à nos yeux en fondant sa quête amoureuse dans la présence de l’absence. L’absence suppose une présence initiale, semble suggérer ce lyrisme dont la constance thématise l’ex­pression de l’échec à l’intérieur d’une parole qui se fixe pour horizon l’approche existentielle de soi, sous l’impulsion d’une réalité fluctuante.
Le poète s’adresse à une personne absente, assurément, sous une forme sou­veraine, amplificatrice du moi dont le dynamisme crée une osmose entre le poète et l’anciennement aimée. De cela, naît un mouvement obsessionnel d’oscillation. Ce mouvement se prête au constat d’un échec amoureux, saisi en ses nervures brisées :
Les étincelles de ton regard silex
Me parviennent en pluie de pépites
(p. 62)
Il s’agit, à n’en pas douter, d’une femme absente mais non diluée dans l’infini. Dans cette poésie de la peine consommée, l’absence sécrète une inspiration du mal-être-au -monde. Les interrogations se multiplient, par-delà la volonté de trou­ver l’intelligible mesure de soi dans les souvenirs :

Où es-tu
Même les murs de la maison
Contemplent le printemps
Enfoui dans nos souvenirs
(p. 76)

L’absence de la femme aimée, rapproche davantage le poète de lui-même. Dans cette création de l’absence proclamée, le poème suit les digressions du réel, for­mule à voix pleine l’avènement de l’étrange :

J’arrive même à disséquer l’absence (p. 84)

articule Dakeyo dans une sorte de conquête de soi sur toutes sortes de clôtures. Née d’une écriture dépouillée de vertiges langagiers, cette poésie délimite tel espa­ce fait de « champs d’épis lourds » (p. 86), de « ronces » (p. 88), de « chemins profonds » (p. 89), au détour de l’absence :
Laisse-moi demeurer près de toi
Là où se tisse le chant
Les soirs de pleine lune
Sur la transparence du désir
(p. 101)

La poésie devient le lieu de la distance incarnée quand plus rien n’associe le poète à la femme aimée. L’absence donne au poète l’occasion de multiplier les jeux d’espérance et de désarroi.


Faire l’épreuve amère de l’absence, c’est ce qui laisse dessiner dans cette créa­tion qui engendre les cris rentrés, les plaintes muettes :

Ne ferme pas la porte ce soir
(...)
Il fait froid dehors
Je vais rentrer à la maison
(p. 75)

Que pour Dakeyo la réalité soit désormais lestée de plomb, atteste qu’il y a dans la voix du poète une juste amertume que balise l’amour désabusé. Jour après jour, le poète succombe au mirage de la solitude, de la nostalgie :

Revenons aux premières heures
Où la vie se noue à la joie
Pour ne pas abolir les repères
Et jaillir au plus haut du chant
(p. 111)

Solitude dévorante, nostalgie récurrente ne cessent de nous raccorder aux « abîmes d’un amour profond d’absence » (p. 134). Nostalgie qui se maintient, que la mémoire distille au fur et à mesure que la parole poétique accueille et médite les « multiples silences » (p. 52) que l’amour restitue de proche en proche. La parole trouve ainsi sa vérité dans l’exposition de soi soumise à la contrariété, au terme de discordes successives.
La tension en avant que crée une telle absence, se développe à travers « les contradictions et les peurs des hommes » (p. 8), lesquels s’emploient de manière intempestive et futile à élucider le drame sentimental ainsi survenu en la demeu­re du scribe moderne. En lâchant la bride à l’évocation, en « éventrant les portes closes du temps » (P, 9), Paul Dakeyo s’interroge sur l’envers de cette présence fémi­nine, organise de nombreuses formulations métaphysiques avec des accents par­fois brisés, accents enfantés par les déchirements d’un amour imparfait, imper­fectible. Un amour dont l’itinéraire oblique renvoie aux confusions du quotidien, sous l’emprise de la dilution de soi dans la contingence, l’éphémère, la vision parcellaire des choses :

La nuit a englouti le jour
Et je vois ces rivages d’hiver troués d’étoiles filantes
(p. 11)

La vision engendre un ordre excessif de tendresse que le poète manifeste à l’en­droit de celle qui fut l’élue, naguère. Cet ordre ambigu signifie qu’enracinée dans l’absence, cette vision ignore l’aiguillon du bon sens, se logifie dans l’imaginaire chaque fois que reflue l’image contrastée de cette femme dont on sait fort bien qu’elle a fait son lit dans l’étrangeté, en se maintenant à l’écart des propos léni­fiants du poète désormais incapable de vivre sans elle :

La nuit est encore capable d’embrasement
Mais où conduire ma main
Avec ce mur qui sous sépare
(p, 85)
La méditation sur l’absence s’avive toutes les fois que le poème cherche à s’équilibrer, à se définir rigoureusement en fonction de cette même absence. Mais la méditation exprime la permanence de la distance telle qu’elle se creuse inlassablement dans l’hallucination des « déserts et voyages infinis » (p. 86) lesquels concluent un cycle de cheminements de soi en soi, dans la question même de l’in­fini :

Mais pour quel infini es-tu la rive (p.88)

Ailleurs, le questionnement s’inverse en affirmation, le poème ébauche, rejoint une absence durable :

Tu es la nuit et l’absence (p.95)

Dans cette ivresse de l’absence, dans cette démesure du silence, le drame retombe sur l’ambiguïté douloureuse quand « (...) s’avive ma soif d’amour un soir d’été » (p. 97). Si les « mots de la terre » (p.97) qui se métamorphosent en « pierres sèches » (p. 97) se constituent en une affirmation angoissante de l’existence, c’est que cette création déplace, à propos, les données de l’amour vers l’épaisseur para­doxale du réel qui implique l’hétérogénéité des choses. Or, ces choses qui ne sont rien que des « signes effacés du jour » (p.98) doivent s’achever sur l’évocation des forces de la vie qui recomposent l’expérience vécue, entamée avant que la femme n’inscrive elle-même dans l’auto-dérision, dans le discontinu d’un temps et d’une histoire qui prennent forme dans l’illusoire, sous un éclairage sombre :
Tu auras déserté même ton ombre (p. 116)
Cette absence d’attraction de soi, cet éloignement de soi implique conséquem­ment la réprobation, l’évanouissement de soi. Devant apparaître bientôt comme la somme de toutes les négations, de toutes les forfaitures, cette femme se sépare d’elle-même, refusant par là son propre accomplissement. Elle ne sait plus que « hanter les dédales » (p. 116), «  (...) le jour et les instants » (p. 117) désormais parés des prestiges de ... l’absence ! C’est qu’en vérité, cette femme ne se donne guère dans la clarté mais dans les marges, les interstices du réel. Cessant d’être elle-même, elle finit par déserter son moi en dévoilant à ses propres yeux, l’imperson­nalité de son existence absurde. Voici donc une femme ivre de fatuité qui déborde d’elle-même son propre corps, qui subit l’épreuve de l’absence lors même qu’elle saisit et manifeste sa propre durée dans la fragmentation, la brisure :
Tu es le miroir brisé
Où se déroule mon visage tendu
(p. 114)


Une telle altérité disséminante ne peut que susciter des interrogations tenaces :

(...) pour combien d’aurores encore
Les saisons bousculeront nos soleils
(p.119)

Les interrogations aggravent chez Paul Dakeyo la double exigence de répulsion et d’attraction que sa poésie connote, accueille « pour exorciser l’angoisse / exis­tentielle » (p. 141) par-delà l’ambiguïté faite à la femme :

(...) qui es-tu aujourd’hui
Es-tu toujours mon rêve de terre ferme
Et de vent
(p. 143)

Ce qui s’affirme ici, c’est bien l’ordonnancement d’une vie offerte à l’éloigne­ment, à l’effraction de l’amour. Refusant d’être la complice du poète, de lui appar­tenir, cette femme très singulière l’entraîne malgré lui, en dépit de lui, à se résoudre à vaticiner « dans la chambre de l’oubli » (p. 21), à sillonner à son tour les venelles, les dédales, les lieux de l’équivoque d’où cette voix se densifie :

J’ai choisi ici de dire ma peine
Pour que tu regardes mes blessures
Avant que la nuit ne tombe sur ma mémoire blessée
(p. 7)

Dans cette poésie, l’absence de la femme institue l’absence de l’homme. En ce sens, ce déchirement à double motivation se résout-il dans la « soif d’absolu / Qui nous plonge dans l’illimité » (p. 103). De là, conçoit-on qu’une telle philosophie de l’absence maintienne le poète lui-même hors du foyer conjugal :

Il fait froid dehors
Et j’ai hâte de regagner la maison
(p. 7)

Absent de la demeure profonde où s’illumine sa progéniture, Paul Dakeyo s’en­tête à ne pas s’absenter de soi. Aussi, lui faut-il énergiquement

(...) effacer l’absence
Qui (l’) envahit comme un linceul
(p. 31)

Une certaine maîtrise de soi accompagne cette poésie qui célèbre l’absence en cherchant à redécouvrir son propre visage de migrant :

Je ne suis qu’un voyageur
Portant sa blessure de silence
pour camper sa mémoire
(p. 9)
« Nu à la proue des jours naissants » (p. Il), Paul Dakeyo fait l’amère expérience du froid depuis qu’il a été obligé, sommé de mener plus loin sa vie. Au moment où cet homme de parole créatrice se rend à l’évidence que toute raison est suspendue, qu’elle est en délire, il a déjà conspué de son horizon sentimental, la femme aimée, naguère :

Je ne veux plus me souvenir de ton visage (p. 16)

Rejet impératif, exclamatif du fait de la conglutination qu’incarne et témoigne l’absence. La juxtaposition des souvenirs communs, leur imbrication répétée ne fait pas des événements engrangés, un tri qui ne conserverait que des perles. Tout est admis dans cette recherche d’anciens archétypes : les jours d’antan sont réduits à la précarité de l’amour, à la pâleur :

(...) tu es devenue un pâle souvenir
Perdu dans ma mémoire
(p. 19)

Paul Dakeyo, vraisemblablement, fait du souvenir sa mansarde, sa demeure. Il sillonne l’enfance, rassemble les séquelles de l’amour de manière à pouvoir accé­der à une existence mieux accordée à ses hantises primordiales. En ce sens, l’amour constitue l’objet de sa repossession, dans la familiarité mystérieuse de la nuit. Le poète exhume l’enfance, éprouve l’absence en perpétuant paradoxalement le visage de l’aimée :

Ton visage porte les nuages du ciel
A perte de vue à perte d’amour
Mais prenant cap sur l’infini.
Tu veilles l’absence
(p. 15)


Servante de l’absence, cette poésie personnelle évoque les « lèvres de braise meurtries » (p. 17) qui ont grandement fonction d’effacer pour toujours « les men­songes du temps » (p. 23).
Celui qui parle, qui s’exerce à la parole fluide, on sait fort longtemps qu’il s’en est allé du foyer conjugal lourd de convictions profondes, de peine criarde. Il y a, en ce départ, une tension essentielle, décisive, une véhémence non contenue qui consiste en l’amertume que cause toute séparation. Le poète tient follement à sa demeure. Il ne veut point « danser avec le soleil » (p. 25), apprendre « à façonner le temps / Au gré du vent et de la pluie » (p. 26). S’il lui arrive de regarder derrière soi, c’est sans doute parce que l’amour, parce que « le feu aussi s’étiole » (p. 26). Mais l’imminence du départ se fait nuitamment. Or, l’errance entraîne un accroisse­ment de délires, de doutes et de songes que le poète ne voudrait guère subir :

(...) je partirai avec les yeux de la nuit
Plein de songes
Pour écouter le chant de la pluie
Sur le trottoir mouillé de ma ville
(p. 19)
Le paradigme de l’absence implique l’errance. Le parcours débouche sur la consumation rendant aléatoire toute issue. Le feu de l’amour consume le poète désormais attiré par « la même énigme » (p. 35) d’être celui qui souhaite en son for intérieur, réconcilier « les harmonies blessées » (p. 40)
Voyez de quelle manière les mots établissent maintenant entre l’absence de la femme et celle de l’homme-poète, une fusion intime « jusqu’à la plénitude du silen­ce » (p. 40). Le silence, sans jamais être ici absence de parole, reproduit l’élan du poème « dans l’alliance de la chair et du temps » (p. 50). Le silence traduit tel degré de concentration nécessaire au poète pour « flirter avec le papier » (p. 28), pour don­ner forme à l’informe en renforçant la violence des contrastes qu’engendre l’ab­sence grosse de toutes sortes de mutilations :
Je n’ai plus que mes mots mutilés par l’absence (p.20)
dit tristement Paul Dakeyo dont la gravité du propos donne à comprendre l’inco­hérence d’un monde qui embastille l’écrivain dans l’oubli :
La porte s’est refermée
Et je peux enfin me défaire de ton masque sacrilège
Et me retrouver seul dans la chambre de l’oubli
Ivre du vide qui m’assaille
(p. 21).

Tout entier contenu dans l’absence, Les ombres de la nuit apparaît comme un poème pesamment chargé d’accusations, de récriminations pertinentes, toutes essentielles parce que se pliant à la logique constituant elle-même son versant illogique.
Les figures de l’absence parentale prédisposent celle des enfants. Tel enfant, jamais nommé en ce livre [3] est convoqué comme devant servir de refuge au poète devenu étranger dans sa propre demeure :

Laisse-moi mon enfant
Lorsque le jour là-bas aura sombré
Dans mon dernier poème
Pour changer la vie
(p. 10)

Par l’enfant sollicité, le poète entend se réconcilier avec l’espace et le temps. L’enfant représente donc ici l’aiguillon propice à l’équilibre du poète. Dans cette vie d’errance en soi, la présence de l’enfant devient magnétique, médiumnique. C’est une présence rayonnante, perçue dans un rapport de cosmicité :

Les étoiles sont toujours là
Et la lune si belle nous rapproche
Regarde les enfants sur le manège
Regarde mon coeur qui bat
Plus fort que la vague sur le rocher
Eclaboussure d’un seul amour
(p. 29)

L’enfant n’éprouve une réelle et belle existence que si la pluralité fonde cette existence en lui donnant sens plénier. La pluralité subsume, conduit à la redé­couverte de l’amour :

Je t’aperçois de mon vaste balcon d’été
Et je fredonne une berceuse pour mes enfants
(p. 38)


L’évocation des enfants est redéploiement de soi, multiplication de soi-même. Lyrisme de l’expansion ontologique, assurément. L’essence du poème va donc tenir en ceci que rien jamais ne pourra déposséder le poète dans le mouvement de sa propre quête. L’altérité grandit au creux de l’enfant ; elle s’agrandit traduisant ainsi une volonté de totalisation qui s’opère « dans la hauteur du matin » (p. 39) là où « le reflet des années accentue la courbe du temps » (p. 43). La seule altérité qui coïncide avec le paysage rêvé n’arrête d’être celle des enfants du moment que la femme a cessé d’être du compagnonnage du poète. Certes, ces enfants, la géni­trice les doit aussi revendiquer en dépit de tout :

Les enfants sont une partie de toi
Nés dans le désir d’un projet de vie
(p. 74).

Il arrive que cette double appartenance soit mieux soulignée par le poète­-migrant auprès de qui la tendresse des enfants appelle l’émotion :
Ils m’ont attendri de leur santé
Et de leur appétit de vivre
(p. 74).
Dès que cette poésie trouve amplitude en la figure sereine des enfants, l’espa­ce du poème s’organise, unifie le haut-mal du poète au regard de sa fille :

Je regarde ma fille
Les mains déchirées aux fenêtres de la maison
Et je traîne des pieds dans la cour
Sur des graviers hostiles

J’ai mal à ces moments de froid
Où les portes et les volets sont fermés
Et nous emprisonnent dans la tristesse des murs
Sur lesquels se dessine un soleil
(p. 79).

Subjectivité grandissante, délicate, jaillissement poignant, original, dans la succession des images qui atteignent leur expression la plus vigoureuse.
L’éclat de chaque mot enracine plus fortement le poète dans l’extrême tension de soi, dans une sorte de flambée de l’introspection. Dans la construction person­nalisante de soi, l’absence des enfants annule l’équilibre de l’altérité. Sous cette forme d’inachèvement, le poème favorise un retour à l’ampleur sur l’attachement à la demeure :

Il faudra parcourir des chemins
Pour regagner la maison
(p.91).

Ou bien :

Je consens à ta soif
Et m’invente un chemin qui conduit à la maison
Pour que le printemps triomphe
De nos années de misère
(p. 106)

Tout cela s’explicite bien entendu dans le rapprochement et fonde le lieu d’une connotation sentimentale avivée par la progéniture et le sursaut de la terre sacra­le parce que natale :

Les enfants sont là et j’erre
Dans le souvenir pour effacer
Les traces de la nuit
Et retrouver la terre prochaine
(p. 106)

La poésie se fond avec la terre et contient l’intensité d’une aventure menée à deux « dans l’urgence et dans la complicité du corps » (p. 89). Cherchant vaille que vaille « (...) l’accord et le lieu d’être » (p. 89), Paul Dakeyo assimile la morale, la sty­lisation des drames successifs qui ont ponctué cette altérité. « (...) Le chaos dans la maison » (p. 115) est annoncé pour que le couple surmonte désormais toute rela­tion compacte en privilégiant l’équilibre des enfants, en prenant de la hauteur par rapport à leurs égoïsmes respectifs :

Tu graviras la pente du matin clair
Comme un torrent dans le cri de nos enfants

Jusqu’à l’autre rive
Avec la seule force du soleil
Pour que reprenne la vie
Un jour nouveau
Là où le verbe rejoint le cri
(p. 102)


L’expérience négative que la séparation fait découvrir à Paul Dakeyo l’affecte profondément. Nul enrichissement de soi encore moins de l’anciennement élue lorsque l’écrivain cède aux mirages de l’échec. L’absence de la femme ainsi que celle du poète désertant malgré lui le foyer conjugal se combine avec l’absence du pays natal très exactement caractéristique de l’inflexion que la douleur installe dans cette création. A la jointure de la tonalité personnelle et de l’essentiellement public, cette poésie se nourrit de toutes les antinomies auxquelles la réalité prête un ordre d’oblicité. Si l’aspiration à l’équilibre par le biais du mariage est vite inver­sée, renversée, celle de la repossession de soi sous la dictée du pays devient éga­lement problématique si tant est vrai que l’homme qui s’éprouve ici totalise plu­sieurs expériences altérantes, confuses, diffuses. C’est un homme du Sud désor­mais voué à l’approfondissement des possibles, à la croisée du Sud et du ponant. L’exégèse de cette bipolarité amène les mots du poème à l’extrême de la duplicité :

(...) allonge ta racine en moi
Pour saisir le temps
Pour que dans la chaleur de ta résine
Je renaisse debout dans la senteur
Des forêts du Sud
(p. 147).

Femme du Ponant, telle, l’épouse confirmant une relation brisée, devenue hou­leuse à force de mimétismes sclérosants, à force de réactivation de complexes mal camouflés.

Il est pertinent qu’ayant perdu l’essentiel de sa quête fervente (la femme, les enfants), Paul Dakeyo en vienne à romantiser, à styliser subséquemment la terre natale. Perçue à distance mémortelle, celle-ci entraîne un mouvement centrifuge toujours alerté par le mal-dingue du quotidien, du vécu. Ainsi, la terre est re-créée, centralisée, consolidée, recherchée dans la rêverie :

Je chercherai longtemps la terre
Celle qui m’asile d’écume ardente
(p. 127)

C’est un homme d’exil qui parle, qui exerce sa parole rapatriante à seule fin de dépasser l’incohérence des choses et des êtres. Errant dans la réalité, il découvre la précarité de sa condition et s’en remet à la poésie en vue de s’affranchir des mailles de l’expatriation
J’abreuverai ma solitude de poésie
De poésie seule pour scruter
Les abîmes d’un amour profond d’absence
(p. 134).

Il y a une déréliction de l’exil que campe cette poésie laquelle rassemble la nos­talgie d’une terre en cédant aux rets de la redondance. L’inscription de soi dans la liturgie du pays, permet de s’alimenter à des foyers plus dynamiques, de se maintenir dans le sens des événements. Ceux-ci ne peuvent être niés puisqu’ils sont porteurs de choses profondes sur lesquelles, autour desquelles viennent se greffer le proche et le lointain. Haute poésie que celle qui capte les instantanés d’une vie aléatoire en rassemblant
Les veilleurs du temps
Quand le matin d’angoisse
Brise la légende intime de la nuit
(p. 137).

En cette vision fragmentaire des choses, les mots réalisent leur fusion dans l’al­chimie du néant :

Les mots dictent la mort et la passion
Pour que s’écaille la mémoire du Jour
(p. 137)

Mais le néant est vite dominé dans la ténuité du pays. L’évocation de la terre lointaine rayonne absolument à la crête de géographies espérantes, substantielles, affectives et mentales :

Je pense à ma terre fichée
Sur ta géographie solitaire
Je pense à tous les lieux
Qui nous forgent à la vie de demain
Aux jeux changeants de la vie
(p. 138)

A chaque page, l’intimité surgit et déborde tout propos métaphorisé. A force de regarder vers soi et demain, Paul Dakeyo échange une parole native contre une autre, à travers les faits du songe et de la réalité. Réalité inépuisable, inépuisée, réalité vive soutenant l’investiture du poète dans le ressentiment devant l’étrange qui naît de l’inadaptation du poète à la condition d’exilé. D’où la haine inscrite dans ce paysage sentimental et mental à la fois :
Ma haine sera plus épaisse que la nuit (p. 94).
Plus nous lisons fermement ce poème, plus l’enchaînement des faits et des songes nous engage à comprendre que cette création ne se donne pas peu d’aises.
Elle ne cesse de se définir en nous restituant à un ordre de la lucidité impérieu­se. En cela, c’est une poésie exigeante qui célèbre le temps et l’espace dans l’ébrié­té des mots lesquels constatent et acceptent l’absence et la distance. Etre « face à face avec le temps » (p. 106), n’est ce pas déjà un point de départ indispensable à qui veut s’assumer dans la réalité mobile ?
La conception que Paul Dakeyo se fait du temps est singulière. Ici, le temps s’opère dans une thématique de la discontinuité sans cesse avouée mais s’origi­nant dans une constellation amoureuse mise en fiction dès La femme où j’ai mal !
Le temps donne accès « à la maturité des seuls mots / Qui (...) rivent à la source » (p.7). Il est inséparable de l’être de l’homme, de sa permanence dans l’histoire, de sa dilution dans la réalité immédiate devenue obsolète parce que ne trouvant plus de justification maintenant que le divorce est consommé. Seul le futur implique une résonance méliorative, fondamentale à prendre en compte, absolument. Si l’expérience de l’espace natal connote le mémoriel, la distance, celle du temps se module dans la déchirure d’un amour en diffraction :
(...) Le temps a fêlé la lumière que je portais
Et je ne veux plus sillonner les plaines austères du passé
(p. 13).

Contenu dans un devenir sans cesse prégnant, le temps postule une remontée du poète vers les sources confondues de soi et de l’amour fragmenté. Vertigineuse se veut une telle expérience qui entend se « guérir de la brûlure de l’amour » (p. 13) en glissant « dans les eaux boueuses du fleuve natal » (p. 13). Le temps excentre le poète, l’oriente vers un territoire où « les jours du mois » (p. 16) déroulent, égrènent « d’autres départs » (p. 17). Par le temps, on atteint selon Daniel Bergez, à une « dis­location de l’être privé du miroir unificateur de l’autre » [4].
Jamais continu mais disloqué dans cette poésie, le temps mélancolise l’exis­tence humaine, détruit toutes considérations fortuites, défait « les ténèbres du passé » (p. 23), « s’ouvre sur l’ombre de l’absent » (p. 25). A bien réfléchir, le temps chez Dakeyo réprouve toute ce qui ankylose comme le passé :
(...)je ne pense même plus au passé (p. 26)


L’urgence qui signale le temps reste encore tributaire de ce qui adviendra. Le présent est devenu mémorable qu’il ne réactive plus que des souvenirs morcelés. Comme chez Eluard, le temps chez Dakeyo « déborde » tout : le passé devenant trophique, l’instant rejoignant ce même passé sitôt perçus ses atermoiements ! Le passé est donc nié vigoureusement en tant que véhicule d’expériences traumati­santes ; quant au présent,il est perçu en son inanité ambivalente :

Je ne peux plus conjuguer le verbe attendre
A tous les temps
Et je ne veux plus regarder derrière moi
Les murs barbelés où jouent les enfants
(p. 27)

Refus de se glisser dans ce qui fut du moment que l’intégrité de soi n’entraîne guère la mise en fonction du passé. La non-linéarité du passé, d’un certain passé­ celui des brûlures de l’amour, notamment, se déploie à l’intérieur des choses qui emmurent, qui sécrètent le vertige
Quel vertige a décrépi le temps
Qui s’échoue à l’ombre de nos regards
(p. 33).
Parce que le temps est une rhétorique de l’excroissance, la poésie de Paul Dakeyo consiste à nier toute structure décadente en favorisant telle structure de symbolisation des éléments hétéroclites fournis par le rêve :

(...) le temps se mêle au rêve pour nous créer silex (p. 33)

Le rêve acquiert une sûre distorsion, inverse tout « miroir qui jette au visage du passé / Sa lumière blême » (p.44). En somme, le rêve offre plus d’attraits que toute structure fondée sur le passéisme. Aboutissement à la connaissance de soi, le rêve s’accomplit lorsque « le temps s’écoule » (p. 35) sur les ruines d’un amour enfin livré à « la plénitude du silence » (p.40).
Dans cette poésie, le temps nous invite à nous dissocier des choses obscuran­tistes, à reprendre assurance dans l’ascèse ; il exprime en outre, l’impossibilité d’être soi lorsqu’on a des difficultés à vivre avec ses propres démons intérieurs, lorsqu’on a du mal à prendre pied dans la durée amoureuse. Le temps annule, détruit les ambiguïtés de toutes sortes. « Tout se passe comme si, écrit Daniel Bergez, le passé ne pouvait être qu’un temps germinatif » [5]. C’est dire que la question du temps inverse toute diachronie en ce sens que la réalité du couple n’existe pas comme allant de soi mais sans cesse différée. Le temps est déchirure ; il désigne les cheminements pénibles de l’existence amoureuse.

Le temps s’offre ainsi en tant que dynamique de l’être à réinventer, en tant que certitude exaltante d’un futur moins ancré dans la tourmente parce que contenant déjà l’universel humain, l’universel féminin :

Tu seras la vague sur mon corps
Tu seras le seul vent sur mes plages
De souvenirs pour me porter aux abysses
En un futur immense qui émerge
Dans la durée du temps qui nous compose
(p. 132).
Condamnée à s’inventer sans cesse, la poésie de Paul Dakeyo renouvelle lasou­veraineté de l’être, dans la transcendance de l’instant :

L’instant aujourd’hui me paraît
Sans rivages mais îlot perdu
(p. 14)

En tout état de cause, l’instant bée sur l’éphémère, à la Charnière du vide et du silence. L’instant est réductible à la Stagnation. Il n’existe que pour être nié, fossilisé !
L’intersection du jour et de la nuit structure toute durée, affirme tant de complexité quand éclatent les dichotomies ponctuant une réalité décapante, désopi­lante à l’intérieur de laquelle la haine ajourne toute idée de réconciliation.
Réintégrer ainsi le temps dans le sillage des télescopages, c’est se joindre à la conscience humaine, aux virtualités. On le pressent : le temps reste l’allié naturel de l’espérance, il est du côté de la germination :
Il faudra appréhender le temps
Le temps qui ne précède pas l’homme
Le temps de l’avenir
Le temps du souvenir sans cesse naissant
Le temps qui nous porte avec douceur
Pour s’introduire dans la cité
(p. 149).
Tel que nous lisons Les ombres de la nuit en son rapport médiat avec la durée amoureuse, le temps est créatif, absolument. Il tente de rendre probante l’unité du poète au sein de l’élémentaire et de la cité. Du moment que le passé et l’amour désancrent, le temps ne peut consonner qu’avec la transcendance, dans l’hypno­se des signes qui rendent sensible toute identité soucieuse d’assomption, d’homo­généisation du réel, au contact des antinomies qui sont nécessairement celles de l’homme et de la femme, celles de la concrétude existentielle.
Absence et temps dévoilent l’itinéraire du poète qui construit ses propres mythes dans la stylisation de l’amour. Révélant les structures dynamiques de l’ab­sence, Paul Dakeyo, avec intelligence, entreprend de déchiffrer le monde conflictuel qui l’environne. Les sollicitations sournoises de ce monde sont de l’ordre de l’intolérance, de l’égoïsme, du complexe obsidional tels qu’ils fonctionnent dans la mythologie quotidienne.
Tant qu’il y a désamour de la femme - comprenez, suppuration de l’amour dans cette création, la parole de Paul Dakeyo se voudra dès lors une écriture de la néga­tion. Négation contre ce qui délite, supporte et permet la débilité, négation contre tout leurre intériorisé, sans cesse ramené à une litanie d’entraves. La complainte de la femme, plus précisément, la complainte sur la femme, la contraction du désir rendent lourde de désillusions, une réalité humaine qui décrit l’échec patent d’un amour révélant des épisodes discontinus d’une vie consubstantielle au désordre sentimental.
Dès l’abord même de ce long poème (168 pages d’une écriture dense !), la poé­sie est consacrée à la liturgie du tragique :
il y a la répression et l’horreur
Le refus comme s’il fallait peut-être
Du silence pour un autre départ
(p. 7)


Sollicité devant la barre par les lois publiques qui édictent les diverses formes de spoliation, Paul Dakeyo, au plus déchirant de soi, énonce à voix forte les para­doxes du vécu, pris qu’il a été au piège d’une réalité mystérieuse « où les arbres meurent comme des hommes fusillés / Qui taisent et referment leurs plaies / Sur les écorces de torches vives » (p. 8).
De ceci, il s’agit : le désamour ayant fait son plein, ayant battu le couple, le poète de J’appartiens au grand jour, éprouve maintenant une saine quiétude, s’équilibre mentalement en tâchant de comprendre de quelle manière se sont opé­rées les liaisons qui ont rendu possible l’échec de son amour. Là-dessus, « la plaie du jour » « le feu fêlé », les « songes brûlés » (pp. 8-9) son revisités parce qu’ils sont l’exacte image de ce qui est advenu au poète. On comprend dès lors le privilège accordé à la nuit qui nous emplit d’une humanité terrifiante :
Ils apprendront à détruire le jour (p. 13)

Sous le mode de la méprise, Paul Dakeyo nous dit ce qui se passe aussi bien derrière la nuit que « dans le repli de la nuit » (p. 13). La nuit s’accorde à l’expansion de tout drame, à la corrosion du bonheur. La nuit submerge tout. Il s’agit donc de progresser à l’extérieur d’une réalité si mystifiante :
J’écris pour ne pas sombrer dans la mort
(...)
(...) La nuit des autres me submerge
Et me suffoque
(p. 14)

Tout cela s’inscrit dans la gravité, parcourt l’étrange dans une sorte d’épreuve significative du néant. La médiation, la fusion entre la nuit et le soleil « la nuit aussi est un soleil » (p. 12), valorise l’existence précaire du poète. Celui-ci sait que le lieu de l’homme rejoint souvent l’opacité du réel et en raison de cela, il va manifester son écœurement contre l’ordre qui garde le venin des impostures :
Je hais l’ordre et ses précipices
Je hais les juges les avocats les flics
(p. 14).

Ici, seul le devoir de vérité à l’égard de soi et de l’histoire vécue détermine cette clairvoyance, ce lyrisme d’intimisme éclaté. La lucidité du poète suppose une formulation très nette des déboires, des intolérances par lui subis. Si Paul Dakeyo cherche à vaincre l’ordre primitif des tenants de l’obscurantisme, de la mutilation physiologique et spirituelle, c’est qu’il a dû expérimenter malgré soi leurs pratiques régressives, népotiques, médiévales. Pius Ngandu Nkashama a pu écrire dans le « liminaire » de ce beau poème, comme pour nous installer dans les circonstances concrètes qui auront favorisé l’assise d’une œuvre si person­nelle : « Il est toujours possible (...) de se référer à des circonstances concrètes, à la péliade pénible que vient de traverser l’homme -Dakeyo. Des allusions ne manquent pas, concernant les procès encourus devant les tribunaux, les inter­ventions de la police, des juges et des avocats, les ignominies des éditeurs parisiens à l’endroit de la maison-Silex » (p. IX).
Poète et éditeur de poètes, Paul Dakeyo subit journellement les tracasseries de tous ceux qui s’exercent dans l’ombre, c’est-à-dire les médiocrates, les voyoucrates qui dominent le monde en le pliant à leurs névroses. A ceux-là qui diligent leurs pas vers l’impersonnalité, la pellicularité, la conspiration, Paul Dakeyo exige un châtiment vigoureusement noué :

J’interpelle le temps
Jusqu’à l’écroulement des ruines
J’exige le châtiment des vautours
Pour que le ver de la haine revienne fouiller leurs tripes
Et que nos poings durcissent de toutes les colères
(p. 42).
Colère devenue constante dès lors que ces hommes, ces ombres de la nuit, ces macoutes, ces sorciers, ces dealers, en un mot, ces hommes nés de lien pour para­phraser Saint-John Perse, développent et entretiennent des rapports d’équivoci­tés, d’archaïsmes si difficiles à supporter. L’écriture de Paul Dakeyo, par une alté­rité accomplie au niveau du dépassement des obscurantismes, ne cesse de surmonter les ambiguïtés vécues du fait de l’amour mais aussi parce que l’écri­vain est un homme du Sud qu’on cherche à vider de sa personnalité irréductible. En reconstituant la trame des malheurs endurés, Paul Dakeyo, retrouve dans le même temps, une plus grande assurance de soi. Il cesse de parler pour soi en montrant l’incohérence d’un monde qui a maille à partir avec ses propres normes.
Dans cette volonté tonifiante de modifier le cours des choses par la seule constance du verbe, Paul Dakeyo rend sensible son devenir ontologique en le situant dans l’adhésion du poème à l’humus natal. Le recours au natal, efface toute idée de forclusion que laisse suggérer la présence en terre étrangère. En ce lieu de projection de soi vers la diversité des possibles, il y a structuration du désir de s’appartenir et tout le drame du migrant vient de ce que le monde qui l’accueille trouve et exerce tous les chauvinismes s’il veut vraiment se frayer un chemin dans la réalité quotidienne. Ainsi allégé, peut-il nier les compromissions, dénoncer les opacités criardes que le réel institue. Dans cet esprit, le poème déserte le « centre », c’est-à-dire le lieu d’infantilisation où prend vigueur l’européocentrisme. La démarche du poète est de rejoindre la terre première, dans l’étreinte de la source :

Il faudra revenir aux eaux de l’origine
Là où naît la source
Pour plonger la mémoire blessée
Par tant d’années d’hiver
(p. 105).

A l’écoute d’une instance tellurique, voyageant à l’intérieur de l’élémentaire pour créer une forte correspondance entre lui et la source première, Paul Dakeyo adhère au mythe du terroir en allouant au paysage essentiel-le pays-, de nouvelles pulsions existentielles. Longtemps accablé hors du giron ancestral, le poète, ayant su dominer toutes situations frustrantes, se réconcilie avec la terre natale qu’il a quittée voilà des lustres déjà. Cela donne une poésie qui recouvre sa raison plé­nière loin des « stigmates du temps perdu » (p. 127)
Le poète prend pied dans la terre camerounaise. La terre natale le sauve de l’ab­surde qu’il a toujours combattu en s’efforçant de se saisir lui-même comme un homme d’altérité autonome, positive. Désormais, plus de distance entre la terre natale et le poète. Celle-ci apparaissant comme un monde vrai qui se développe « dans le vaste tissu des différences » [6], il devient pertinent qu’elle soit approchée à force de refixation si tant est clair que cette approche est subordonnée à la drama­turgie que l’exil connote, favorise, il va donc s’agir pour Paul Dakeyo d’exprimer de nouvelles humeurs en dépit des « spectres du souvenir » [7] comme parlerait Alain :

Bafoussam est ma ville
Le seul lieu où me submergèrent
Les sensations indicibles
Les mots brusques ou indélicats
Les mots rythmés du poème
(p. 145).
Pour la première fois dans l’oeuvre poétique de Paul Dakeyo, le référent local est sollicité sans ambiguïté, avec vigueur, redondance et clarté. Ainsi, Paul Dakeyo n’hésite à retrouver, à chaque scansion toponymique, tellurique, la plénitude de son identité :

Maintenant je sais où je vais
Et qui je suis je le sais
(p. 132).


Les signes du tangible, toutes les fois qu’ils sont assumés, délivrent le poète des maniérismes grotesques de la femme. Convoqués, les mots, sans jamais mon­trer leurs replis, arrivent naturellement à la préhension des choses secrètes qu’engendre la terre natale :

Je dirai tant de mots pour que le temps
Sécrète le contrat avec ma terre
(...)
Là où le ressac en vain s’abîme
A la brisée des vagues natales
(p. 140)

On saisit par là que le poète a cessé de se fier aux éclairs de l’amour et qu’il donne une assurance complète à mesure que sa poésie d’instinct, cherche la résonance du lieu natal :

Bafoussam est ma ville
Le poème d’un moment
Mais poème
Redressant mon chant à grands coups d’aile
Se levant avec l’espace du monde
Là où les enfants brûlent
D’une envie de liberté longtemps contenue
(p. 146)

La rencontre avec la terre natale purifie le poète en ce qu’il affirme suffi­samment la consonance parfaite entre lui et le « haut lieu d’envol natal » (p. 145). Il y a là un pathos que cultive et gagne cette poésie laquelle se borne à ressasser la primitive liberté de l’homme, celle que les totalitarismes entravent à chaque jour occis.
A présent qu’il assume d’autres réalités véhémentes, Dakeyo poursuit dans l’exaltation, l’exhortation de sa terre, une nouvelle quête de bonheur

Au coeur de la plus grande distance
Jusque dans l’épaisseur du plein vent
Qui nous origine dans l’absence
(p. 152)

On devine à peine que cette exaltation continue se fait sans la présence irra­diante, décisive de l’épouse du moment qu’elle a tourné le dos au poète. Ayant pris acte définitivement de ces « rousseurs amères de l’amour » dont parle Rimbaud, le poète camerounais rêve maintenant à d’autres réalités migrantes :

Pour inventer des colliers de soleils
Et souquer souquer souquer
Jusqu’au matin du prochain départ
(p. 168).

La terre natale n’est q’une halte. Il faut savoir rassembler en soi de nouveaux possibles et engager ses pas dans la dramaturgie de la réalité multiforme, en don­nant son adhésion à la totalité qui est une autre forme de repossession de soi. Ainsi se plénifie la poésie « Dakeyolienne » entre absence et possession immédiate de soi, entre imprécation et mesure souveraine de soi.
Les ombres de la nuit est un poème qui marque un point extrême d’accep­tation de soi. La soif dévorante d’absorber une tout autre réalité fondatrice s’opère dans cette écriture de manière très expansive. Du coup, Dakeyo par­vient « à une coïncidence parfaite, à une adéquation réciproque de ce qui est signi­fié et de ce qui signifie (...), à une correspondance entre l’expression et ce que spé­cifiquement, elle exprime » [8]. Telle est bien l’allure séminale de cette création autour de laquelle se greffent de nombreux archétypes mythiques. Elle donne à saisir, cette poésie, de récurrentes ambivalences, dans le déploiement de méta­phores très « bachelardiennes » : la terre, le volcan, le fleuve, la mer, les étoiles, le soleil et souvent les soleils (syntagme de désintégration de l’amour), sont des pôles unificateurs qui s’ouvrent à l’auto-référentialité, « dans le souffle de l’éter­nité » (p. 151).
Placé sous le signe des transmutations ontologiques, mythiques, ce poème n’est puissant qu’en tant qu’il parvient à transgresser la limite des possibles. L’exigence intérieur qui le meut dissimule mal une agressivité contre « les macoutes les macaques les caméléons / Les envieux les petits les gueux / Les marchands de sommeil et autres » (p. 66)

(...) nègres fornica1eurs enculeurs de mouches
Tous ceux qui vous épient dans le temps qui passe
Et repasse pour savoir qui vous êtes
Pour mieux vous détruire fraternellement
(p. 166).
Dans ce tissage de mots osés, le mal prend visage. Au plus profond des choses, le poète fixe ce point où la réalité succombe aux postulats négatifs, devient un uni­vers carcéral où l’homme ne s’enracine que dans la confusion et le mal-dingue. Au plus remuant du réel, le poème de Dakeyo signale, par touches successives, un réseau de traces lexicologiques dont les noyaux sémiques soulignent tout ce qu’il y a de frustrant dans cet univers en conjonction avec l’arbitraire démentiel. La mise en oeuvre d’un lexique ayant un relief péjoratif ruine l’axe carcéral sur lequel se structure toute expérience négative, régressive de l’enjeu social. Le refus d’être autrui, de s’identifier à autrui témoigne de la violence verbale opérant à partir d’une réalité troublante. Bornons-nous à ne voir en cette attitude du poète qu’un reflet d’une personnalité assurée d’elle-même
Je ne suis pas un nègre macoute
Je ne suis pas un nègre de paille
Mais un poète de la rue
Portant le chant d’un peuple immense
Et la nuit ne brisera pas mon chant
(p. 161).


Ici, est dit sans équivoque, où prend forme l’obsession du poète. Etre inlassa­blement soi, c’est s’efforcer d’essentialiser une démarche créatrice qui a la hanti­se de la vérité et de l’authenticité au sens grec du mot.
Les ombres de la nuit, en dépit de son titre ténébreux, éclaire du dedans plu­sieurs strates d’une vie dédiée à l’écoute des autres, dans l’inversion du factice. Car ce qui est conspué en ce lieu graphique, c’est le simulacre, le prêt-à-porter idéologique, suscités par une contingence devenue exécrable parce que minant ses propres môles.
Plus encore que d’accentuer les traits, les traces de l’amour malheureux, Paul Dakeyo révèle ici son visage à la fois de poète secret et capable de jouer sur le registre amplificateur de la dénonciation vigoureuse. Les deux unités extrêmes que féconde cette poésie instituent une rencontre profonde entre le réel tumultueux et l’onirisme obsessionnel. L’une et l’autre instance prennent parti pour la symbo­lique de l’existence, lorsque s’établissent des constellations identitaires irréduc­tibles.
Si l’absence suspend l’être, cette poésie médite alors dans la plénitude « du corps et du désir » (p. 166), des moments de vibration affective, tellurique, dont l’adéquation des pôles (nuit, jour) donne lieu à une parole des tréfonds qui se fait démesure à chaque accès du poète aux substances essentielles de la terre, de cette « terre de volcans grassfields » (p. 163) toujours sollicitée pour que les mots, entrant en transe, affrontent les vieux présupposés qui réintroduisent le nègre d’aujourd’hui dans « la duperie / et les coups bas » (p. 167) savamment mis en train par les nègres eux-mêmes. On voit ainsi, s’insinuer le thème de la dépersonnali­sation et l’auto-dérision. Dakeyo refuse d’être dépouillé de son essence, de son altérité ; il s’élève contre toute candeur qui entraîne l’homme dans l’à-peu-près. Ce qu’il revendique, c’est la gestion intelligente de soi et des valeurs de référentialité produites, engendrées par la terre natale. Il s’agit de libérer l’espace natal des tota­litarismes en s’attachant à explorer l’univers sentimental et mental à la fois. Faire l’inventaire de ses propres contradictions, c’est retrouver l’itinéraire qui va de soi à soi et de soi à l’autre en soi. Il y aura toujours ces « corps visages et voix drues » (p. 145) à revisiter parcequ’ils « effacent les ténèbres de la nuit » (p. 146). Dakeyo refuse de reproduire la condition dans laquelle on maintient le nègre pour mettre le doigt sur telle faille rendue possible grâce à l’égoïsme humain.
Dans cette nouvelle livraison poétique, Paul Dakeyo s’accomplit au bout d’une ascèse ardente, d’une réflexion passionnée sur diverses équivoques, sur maintes fabulations que légitime l’existentiel quotidien. Saisi à tel horizon de frustrations, le poème transite par la question décisive de soi et de l’entour pour s’immobiliser dans le langage créatif devenu demeure singulière du sujet poétisant. Les anec­dotes qui sont des fragments de vie, accourent dans cette poésie laquelle strie le réseau très serré des mots en précisant toutefois, le lieu de son émergence quand

(...) les sillons de souffrance envahissent
Les contradictions et les peurs des hommes
(p. 68)
A la vérité, la souffrance n’est guère exaltée en ce poème où l’écriture suspend tout masochisme. La souffrance n’est que rendue intelligible, dans l’intensité des vocables. Incessante gravité vraiment que celle qui nous rappelle que la réalité peut souventes fois se perdre dans le foisonnement des doutes, des névroses les plus saisissants. Il s’agira donc de renoncer à la réalité dépressive qu’engendre le Ponant en orientant ses pas du côté de la « ville recelée » (p. 145)

Formant des tourbillons à demi secrets
Au marché du jour
Là où la parole est elle-même
Amassant autour d’elle
De grands plis d’espaces pleins d’enfants
Mais refuge d’hommes libres
Comme haut lieu d’envol natal
Comme traînées légères dans mes pensées

Du fond de ma seule absence
Un rêve
Un poème
Le seul que j’écris
Pour retrouver le village
Qui offrait à mes yeux
Sa propre profusion de saveurs et de couleurs
(p. 145).
Espace signifiant, espace régénérant qu’il est loisible de formuler en permettant à chaque mot de gagner en profondeur, de trouver une juste aura. C’est que si l’exil articule, présente un miroir déformé, déformant, le pays natal suspend toute nomadité en faisant surgir de nouvelles raisons de vivre. Parce qu’il sédentarise, le pays natal permet d’avancer en soi pour retrouver et dépasser de nouveaux énigmes. En focalisant sa poésie sur la thématique du pays retrouvé, Dakeyo s’inscrit dans la vérité illuminante, se laisse abîmer dans la terre primordiale, se met en scène plus ontologiquement qu’il ne l’a fait jusqu’à maintenant. C’est-à-dire qu’en fait, une mystique du pays s’énonce clairement et donne naissance à un paradigme d’appropriation anaphorique :

Bafoussam est ma ville
(...)
Bafoussam est ma ville recelée
(...)
Bafoussam est ma ville affamée de vie (...)
Bafoussam est ma ville
(...)
Bafoussam est ma ville
(pp. 145-146) ;

A la femme, à tous ceux qui doutent de son origine, Dakeyo brandit son pas­seport dans une écriture insurrectionnelle, rageuse. Il clame son exigence d’être de quelque part. Une telle relation avec la terre natale fait entrer dans l’écriture du poète une tension, un pathos qui prolongent sa quête fervente. En signifiant le lieu exemplaire où l’être se sédentarise, Paul Dakeyo prend désormais appui sur ce qui fonde l’expérience cosmogonique en mettant au jour une identité criante, perçue à la lumière de la subjectivité et de la générosité.
Poème en résonance avec la vie vécue, vivante, Les ombres de la nui se construit sur le rebord de l’amour, porteur de nostalgies et de fulgurances intimes. Il plonge le lecteur versatile au coeur de l’énigmatique réalité faite de sarcasmes, de turpitudes par-delà l’expérience de la solitude hallucinante. La parole ainsi tendue vers l’acquiescement de la fêlure, vers la blessure de l’amour, reste étran­gement sur les hauteurs de l’inspiration. L’amont fascine cette parole aussi bien tournée vers les soubresauts du corps que vers l’extérieur de soi. Elle sait dire les métamorphoses du réel, dans l’affrontement des consonnes et des voyelles. A mesure qu’elle progresse dans la célébration du natal pays, cette parole fait signe à la reconquête de soi

Pour que seul demeure le silence
De notre patience
(p. 168).

Altière, cette parole mène à la polarité onirique, rend « l’oreille au sublime » (p. 168) pour faire avancer l’homme si éloigné de lui.
Ici, encore, l’onirisme participe de notre quotidienneté. D’où l’urgence d’une fusion entre le concret et l’abstrait. La femme établit ce lien, à son insu. Il ne faut guère se situer en marge de la vie semble dire le poème lors même que la vie multiplie les incohérences, se dédouble pour que le poème et l’amour ces­sent d’avoir emprise sur l’essentiel. Or l’essentiel ne se laisse point saisir si l’on n’a pas l’indispensable contact avec soi.
Les ombres de la nuit, extériorise une parole de l’intérieur qui ne peut être contenue ; il explicite un vécu, fait affleurer une charge d’humanité, dans l’as­surance d’une souffrance apprivoisée. Avec vigueur et rigueur, Paul Dakeyo explore le réel tel qu’il apparaît dans ses connotations diverses. Il ne s’accom­plit que dans la déchirure, toujours mûri dans la tension, toujours mû par la tension de l’errance. C’est un être d’affirmation qui écrit pour ne pas céder à l’arbitraire de l’amour et du quotidien. Il sait, à l’instar de Jacqueline Hertay que nous gagnons « à naître sans fin de nous-mêmes / d’entre les gravats du malheur » [9]
Admirable création soumise à l’impératif du coeur et de l’esprit, Les ombres de la nuit, poème de la gravité conquise, de la maturation intérieu­re, de la maturité fécondante, s’incarne dans la modernité en s’efforçant d’éli­re en soi toutes les déchirures dont l’amour est tributaire ou générateur. L’ascèse, la spiritualité qui se dégage de cette écriture autonome, achève de nous rappeler que d’autres puits artésiens sont possibles qu’il faut creuser ici et maintenant dans la fécondité de nos expériences individuelles. C’est en cela et en cela uniquement que nous cesserons de tourner en rond pour entrer dans la source c’est-à-dire, pour coïncider avec nos propres élans intérieurs. La quête de soi ne peut s’effectuer que si nous apprenons à nous regarder tels qu’en nous-mêmes l’histoire factuelle, quotidienne nous re-crée au fond d’une existence sans cesse maîtrisée parce que tendue vers l’authenticité de soi. Il faut lire Dakeyo dans l’intensité de son regard en tenant grand compte du cri qui sourd de cette poésie comme pour dominer l’âpreté du réel. Il faut le lire parce que l’expérience amoureusement vécue qui est la sienne « enrichit l’héritage des hommes » [10]. Le mérite de Paul Dakeyo, c’est d’avoir réussi à recu­ler les limites de toute ignominie en martelant sa soif de la terre et de l’hom­me, avec une virulente sincérité assez rare aujourd’hui. On voit ici que cette extrême lucidité, que cette brûlante interrogation de soi au travers de l’amour, de l’élémentaire, des cosmologies et des pesanteurs du vécu, fascine à l’aune subjective de l’existence.
Paul Dakeyo, un grand visionnaire, assurément !


[1] Fernando D’ALMEIDA est enseignant à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines à l’Université de Douala (Cameroun)

[2] Paul Dakeyo. Les ombres de la nuit, poème. Paris. Ed Nouvelles du Sud. 1994. 168 p,

[3] Dans La femme où j’ai mal (Paris. Ed. Silex. 1989), DAKEYO s’était placé sous le signe de la précision lyrique en nommant ses enfants. Il écrivait fort opportunément :
Flora et Georges seront là
Francis et Malcolm seront là eux aussi
Dakeyo de leur seul nom
soleils parmi les soleil
debout portant haut le coeur leur identité
(p.83).

[4] Daniel Bergez, Eluard ou le rayonnement de l’être, Seyssel, Ed Champ Vallon, coll. Champ poétique 1982, p. 135.

[5] Daniel Bergez. op. cit.. p. 145

[6] Henri Lefevre, Le manifeste différentialiste , Paris, Gallimard, coll. Idées. 1970. p. 136

[7] Alain, Système des beaux-arts, Paris. Gallimard (1925). coll. Idées. 1972 p. 263

[8] Anne et Didier Machu, Jean Giono. « Approches des chroniques romanesques », dans La Revue des lettres modernes n° 3, 1981. p. 61

[9] Jacqueline Hertay, Migrateurs, (poésie) Amay, Ed. L’arbre à paroles, 1989.

[10] Georges Bataille. L’expérience intérieure, Paris, Gallimard (1943), coll. Tel. 1978. p. 170.




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