Accueil > Tous les numéros > Numéro 63 > DES GARDIENS AUX MASSAÏ, MARIE-AGNES MAILLARD OU LA RENCONTRE



DES GARDIENS AUX MASSAÏ, MARIE-AGNES MAILLARD OU LA RENCONTRE
impression Imprimer

Ethiopiques numéro 63
Revue négro-africaine de littérature et de philosophie
2ème semestre 1999

Auteur : Alain DAMIANI

Il y eut donc ce voyage, décisif. Après tant d’autres, le tout premier voyage...
Venant de Strasbourg, quelques heures d’avion au matin d’une halte à Paris.
Marie-Agnès Maillard repassait par ce Paris où il y a vingt-neuf ans elle est née. Elle rentrait de l’exil de ses gardiens, ces premières toiles vibrantes de signes comme une volière de colombes, ces grandes plages blanches sacrifiées d’interminables griffures tendres, ces courbes, ces sil­houettes de cathédrales aux formes souples, ces nefs verticales au transept dessiné comme deux bras croisés sur une poitrine sans plus de respiration.
Et cette inscription empruntée à Poussin, à ses bergers d’Arcadie, à la tombe : « Et in Arcadia Ego... pour la beau­té graphique des quatorze lettres, « parce que ça fait un tout, que la phrase est belle à prononcer, et le sens aussi..... ».
Des mots de petite fille étonnée qui jusque là s’était essayée à des séries répé­titives, des collections d’insectes en métal, des suites de signes animaliers, car les ani­maux n’est ce pas...

Mais ces premiers travaux étaient déjà ceux du peintre que la très jeune fille avait décidé d’être : sa seule manière, dans son silence, d’exprimer le trouble que faisaient naître en elle ces accords, ces correspon­dances. Faute de pouvoir les rendre audibles, au moins les rendre visibles...
La peinture a cette cruelle nécessité-là, ou elle se réduirait à n’être qu’un sens par tous les autres.
Marie-Agnès Maillard n’a donc jamais cessé de peindre, mais comme on confie la nuit à ces carnets secrets les lettres qu’au­cune rencontre ne donne seulement l’idée d’écrire.
Et ce furent aussi ces grandes toiles prémonitoires, constituées de deux ou trois panneaux accolés, dont les jointures n’étaient pas séparation mais appel à ce que tout ce qui se contredit ou s’oppose se rejoigne.
Prémonitoires, ces toiles, parce qu’elles figuraient déjà l’Afrique et que, sans rien connaître de ce continent, Marie-Agnès Maillard couvrait ses toiles de grands aplats aussi vastes qu’un bush ou une savane, et qu’elle y griffait le paysage de signes aussi magiquement chargés que des amulettes.
Elle était prête... ce fut la Tanzanie.
Il est des voyages que l’on se doit de faire pour simplement s’auto­riser les visions justes qu’on en avait déjà.
C’est affaire de poètes : un jour ou l’autre il leur faut partir. Pour authentifier le voyage intérieur déjà accompli. Et ces paysages, ils vont moins les découvrir que les reconnaître. C’est ce que fit Marie-Agnès Maillard en s’envolant pour la Tanzanie, un voyage bref mais fulgu­rant, décisif comme un coup de hache sur des amarres...
Rompre, déhaler, franchir la passe et se livrer à la haute mer, et trouver soudain dans la houle, dans les phosphorescences des vagues heurtées, une corres­pondance étroite avec ses propres marées, ses propres vents et ses tempêtes.


Il fallait à Marie-Agnès Maillard ces espaces tanzaniens, ces grandeurs surhu­maines du Ngorongoro, du Lenghaï, des Lacs Natron ou Balangida, ces journées de marche, ces ascensions et ces dégringo­lades de pentes, toutes ces terres aussi vierges qu’un ciel pour ne plus rien craindre de ses propres vertiges intérieurs.
Mais lien ne se serait fait d’autre qu’une sublimation amplifiée s’il n’y avait eu, simultanément, rencontre avec la gent Massaï, ces pasteurs jetés comme par hasard dans ces vastitudes, leur infinie peti­tesse physique et leur infinie grandeur d’avoir su nouer des liens vitalement utiles avec un environnement hors de portée de leur taille.

Marie-Agnès Maillard doit tout à la dignité de ces Massaï, à leur accord intime avec tous les ordres de la Création, la paille calcinée des pâturages, les aigrettes ziguezagantes des Acacias, les cônes viola­cés des volcans, les veines blanches du sel sur la terre ocre, la terre rouge, la terre de toutes les teintes que peut prendre la terre. Et les plissements grisâtres des peaux d’éléphants, aussi souplement frois­sés que les draperies des troncs de ficus, et les éclairs aveuglants des ibis, et la raideur sacca­dée du trot des ânes, et le cuir noir des flancs des bœufs, les artères tendrement bleutées à leur cou, gorgées d’un sang qui imprime sa rougeur aux toges des nomades aux allures de dignitaires romains.
Et le lait, et les rondeurs des huttes bour­donnantes de mouches comme une ruche de ses abeilles, et l’espace partout, toujours, l’homme à la croisée de deux infinis. Et la nécessité des rites pour conjurer le sort d’au­tant de grandeurs inaccessibles.
La leçon, ce qui germe, ce qui émerge et ce qui se maintient de vie dans la démesu­re d’espaces inapprivoisables, et les lances brandies comme des perches pour d’un seul élan rejoindre les nues...
L’Arche qu’aucun pont ne matérialise, le sentier plutôt que la route, le pas plutôt que la course, un doigt touchant le doigt d’une autre main comme au plafond de la Sixtine celui de Dieu...
C’est tout cela qui vibre dans les toiles Massaï de Marie-Agnès Maillard, c’est ce qu’elle a non pas pris aux Massaï mais ce qu’elle a arraché d’elle-même en hommage aux Massaï.
Dans ces territoires que souillent les amateurs de grande chasse, les peintures de Marie-Agnès Maillard sont moins une capture qu’une action de grâce, l’expres­sion enfin incarnée de ce que les peintures antérieures annonçaient : plus que religion, une spiritualité véritable, c’est-à-dire naissance toujours à naître.
Les Massaï n’en voudront pas à ce peintre d’avoir traversé leurs apparences pour ce qu’elles traduisent de plus secret, de plus qu’eux. Car il y a là aussi peu à croire que ce sont là de Massaï que dans le cas d’Ousmane Sow à réduire ses statues à la seule représentation de Noubas ou de Peuhls.
Les Massaï de Marie-Agnès Maillard comme la forme particulière dans laquelle l’humanité s’incarne en un temps précis de l’histoire du lieu, particularité nécessaire sans laquelle il ne saurait y avoir d’existen­ce même dérisoire, s’offrant à être traver­sée. Car ce peintre est autant un peintre qu’Ousmane Sow est un sculpteur ; il y aurait injure faite à leurs œuvres que de les limiter à de simples représentations.
Il y a pourtant bien dans les œuvres de Marie-Agnès Maillard restitution d’images enregistrées au cours de son voyage, c’est-à­-dire une rencontre, un respect, une fidélité.
Ces silhouettes drapées de rouge, ces visages, ces membres, ces attitudes sont tout autant que ces paysages, ces soleils, ces étendues ou ces troupeaux, de la réali­té tanzanienne. Mais tout cela est aussi l’occasion d’une expression plus large et plus profonde, c’est-à-dire ce que la jeune voyageuse doit de reconnaissance à sa ren­contre avec sa propre nécessité de peintre. Ces peintures sont à la fois la Tanzanie et Marie-Agnès Maillard.
Elles ne sont uniques que par ce qui échappe aux uns et à cet autre qui les ren­contre. L’alchimie est d’éléments existants et manquants, est mystère de la présence ­absence, de la parole et du silence, de ce qui est, qui existe en soi mais qui ne saurait être tout à fait sans son verso d’inexistence.
La peinture de Marie-Agnès Maillard, qui jusque là languissait d’une spiritualité contenue - les formes repliées de ses gardiens, et qui exsudait sa grâce comme une poterie de terre crue se laisse traverser d’humidité - sa peinture naît enfin à elle-­même, c’est-à-dire à l’autre et à cet autre qu’elle était à elle-même.
Le peintre ne s’y est pas trompé en sor­tant pour la première fois de France à la rencontre de cette Afrique-là.
On sentait bien dans les premières toiles de Marie-Agnès Maillard qu’elle était prête, que non seulement sa vocation de peintre lui avait forgé un alphabet, un vocabulaire et une syntaxe, mais déjà aussi un premier langage.
On saura sans doute mieux maintenant apprécier dans ses premières toiles cet envers de l’existence tout vibrant d’un désir d’être, d’une vocation à être mais encore sans destination précise, une soli­tude vibrant d’appels informulés, échos en creux, indéfiniment répercutés de ce qu’il faut bien appeler une souffrance.
Ces choses-là sont fort banales mais le problème, si l’on ne meurt pas assez tôt, est ensuite de ne pas se contenter de « faire avec », de ne pas s’isoler dans un languis­sement sans fin, de ne pas s’immobiliser dans une plainte sourde et muette, laquel­le, comme dans les géométries d’os brisés de Zoran Music, n’en finit jamais de com­poser avec l’envers de la vie.
Car la Vie, n’est-ce pas, quel que soit le degré d’existence satisfait en matière d’Art, il s’agit toujours bien d’oser la rencontrer et de s’y livrer, et d’accepter le risque de coïncider avec elle et d’y consumer sa sub­stance.
Et peu importe au fond que Van Gogh s’achemine en Arles vers la brûlure qui le condamne si, jusqu’au dernier souffle, il ne s’épuise pas de sa seule substance ni pour lui seul, mais en relation intime avec ce ciel-là de son présent, avec son actualité de­ paysage, de corbeaux et de blés.


Il y faut un courage fou et la folie de l’Artiste est moins son inaptitude clinique à vivre « comme tout le monde » que ce coura­ge qui jusqu’au bout le fait contempler, sai­sir et pétrir dans son Art ce qui lui fait tant peur : lui-même.
On devine, à l’intensité des œuvres Massaï de Marie-Agnès Maillard, ce qu’il lui aura fallu d’héroïsme et ce qu’elle doit à l’Afrique tanzanienne pour en être revenue comme délivrée de toute protection.
On devine qu’elle n’est pas revenue gué­rie pour se griffer autant, jusqu’au sang, celui des robes, celui de la terre, celui du ciel de certains de ses pastels mais l’on sent bien, aussi, la remise en route d’une bonne et saine et franche circulation de bon sang. Et ce qui n’étaient que signes s’est fait chair et l’œuvre peut enfin naître.
Maillard est toujours Maillard, une exi­gence comme une soif, inextinguible, une incomplétude inguérissable sans laquelle plus aucun livre ne s’écrirait, plus aucun Art n’existerait, mais une reddition confiante à la vie, le pire de la vie compris, et ce bonheur très grave, et très gai tout autant, de cette veine Massaï dont elle nous gratifie aujourd’hui.
Par elle, ce ne sont pas seulement les Massaï qui se trouvent remarqués, enno­blis. Comment se contenteraient-ils d’eux seuls, ces Massaï dont elle n’aura pas fait un pittoresque de plus ?
Les exigences du peintre ne s’accommo­dent d’aucune complaisance, d’aucune flatterie et on lui reprochera peut-être sa trop grande sincérité.
Rompant avec les séductions superfi­cielles des jeux d’images, Marie-Agnès Maillard paye de son Art ce que les Massaï payent de leur relation toujours cruelle et cruciale avec les éléments.
Ni bonheur à l’abri de toute souffrance ni malheur que rien ne pourrait sauver, la peinture de Made-Agnès Maillard est avant tout une correspondance entre sa propre pesanteur et celle de la gent Massaï. En cela, c’est non seulement à un aspect bien défini de cette Afrique de l’Est qu’elle rend hommage mais à la totalité de l’Afrique. Car qui douterait qu’en mille autres lieux d’Afrique aussi gorgés d’espace et de bon­heur / malheur assumé comme allant de soi, elle n’aurait été pareillement déchirée, délivrée et rendue au simple courage d’exister ?
L’hommage de Marie-Agnès Maillard est abandon. Il est alliance qui doit tout à cet autre très précis que furent pour elle les Massaï, mais ces autres auraient pu tout aussi bien être les Peuhls du Sénégal et du Mali, les Khosas sud-africains ou les Goranes tchadiens. Une rencontre si déter­minante que s’est délivrée à son propos toute une humanité aux cent mille noms.
Et ç’aurait pu être aussi bien les Inuits du Grand Nord Canadien, les Kanaks néo­calédoniens ou les Bretons ou les Basques européens, c’est-à-dire tous ceux qui, dans nos monstruosités virtuelles, assument encore ces accords élémentaires sans lesquels toute construction, si élaborée fut-­elle, ne serait jamais qu’haleine de sable dans le vide...
C’est ce que ce peintre pouvait de mieux : devoir à l’autre son existence et remettre par son Art ce talent qu’elle lui doit. Et le faire avec sa réponse qui préexistait à la rencontre, c’est-à-dire avec sa rencontre avec elle-même, avec ces vibrations, ces hachures, ces traits, ces taches et ces rythmes qui sont sa voix propre, une voix qui possédait les mots, les sonorités, les inflexions, les modulations d’une voix mais qui ne disait encore qu’elle seule.
Jusqu’à cette Tanzanie, et dans cette Tanzanie, ces espaces-là, ces lieux-là et nuls autres, ces hommes, ces femmes et ces enfants-là, et nuls autres, ces Massaï et les eaux de ce lac Natron et les pentes du Lenghaï, toutes ces magnificences d’au-delà nos espaces trop réduits, ces accords pre­miers, toujours essentiels, sans lesquels il ne saurait être d’existence ressentie.
« Peut-être que mes gardiens, écrivait Marie-Agnès Maillard après son voyage, ont trouvé dans ces Massaï leur incarnation ».
Le peintre comme un gardien qui déses­pérerait de savoir qui garder. Ce peintre doit aux Massaï le sens de son talent. Et ces Massai doivent au peintre leur acces­sion au Signe. Une aventure qui est celle de la Culture, un champ chaotique qui est traversée de signes : Le langage comme un code de savoir-être, avec soi, pour l’autre, pour soi et pour l’autre.
Il est un moment d’équilibre ou tout se réconcilie, l’Art comme un bonjour en réponse au bonjour
Ecce homo !





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie