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LES REMPARTS DE LA MEMOIRE DE HAMIDOU DIA, Ed. Présence Africaine 1999
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Ethiopiques numéro 63 revue négro-africaine
de littérature et de philosophie
2ème semestre 1999

Auteur : Lilyan KESTELOOT

En ouvrant le recueil de poèmes de notre estimé collègue Hamidou Dia, je tombe sur ceci :
« Je me rappelle
les rires cadencés
de tes perles d’abandon (...)
voici pour toi le chant gymnique
de nos coeurs alternés... »
et je me dis aussitôt : Aïe, Senghor a enco­re frappé ! ... Heureusement que cela ne dure pas !

Mais comment se débarrasser de Senghor, that is the question ? et en vérité quel est le poète sénégalais qui échappe à Senghor ? même aujourd’hui, Lamine Sall, Raphaël Ndiaye, Ibrahima Sall et même Babakar sall (décidément trop de Sall !) demeurent marqués par les images et les rythmes de l’ancêtre. Et même lorsqu’ils exhument avec force leur personnalité propre, des métaphores, des formules reviennent inconsciemment sous leur plume et trahissent l’influence du poète de Joal.
Certes on est toujours fils de quelqu’un, et Hamidou Dia affirme et assume ici sa filia­tion, explicitement, et pas seulement celle de Senghor.
En effet il introduit dans son texte non seulement d’évidentes réminiscences sen­ghoriennes , mais aussi des allusions très scolaires à L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane ; aux « tam-tam crevés » du Cahier de Césaire et à sa prophétie de Rebelle de la fin des temps ; aux Tambours de la mémoire de Boris Diop ; au Feu de brousse de G. Felix Tchikaya ; aux Paroles plaisantes au coeur et à l’oreille de Oumar Ba. Ces titres ou ces fragments qu’il glisse et tisse dans la trame de ses vers sans avertis­sement, et qui constituent les jalons de son itinéraire spirituel, indiquent chez Dia non seulement la conscience mais la reconnais­sance émue de cette parenté littéraire.
Mais plus encore, sans doute Hamidou Dia est-il fils du Fouta. Et le pays peul en vérité est bien différent des roniers sérères, des forêts congolaises et des îles antillaises.
C’est cet univers-là qui est son lieu d’écri­ture primordial, et que Dia ressuscite avec le plus de conviction.
Celui de son enfance qu’il transporte en son âme, intact, au cours de son exil pro­longé au Canada et en France.
Tout comme Birago Diop qui au plus fort de son séjour toulousain se mit à rédiger les Contes d’Amadou Coumba, pour échapper à l’hiver et retrouver les veillées d’Afrique.
Ainsi Dia évoque sa grand-mère dispa­rue et « la claire-peau de la mère dans sa superbe ignorance nègre », cette Fama Dikkel « souveraine qui berce mon coeur écarlate dans l’encre bleue de ton souvenir indigo » ; on voit littéralement surgir la femme peule si caractéristique, à la lèvre tatouée de sombre jusqu’au menton, qui contraste avec le marron très pâle du teint.

Et lorsque notre professeur se projette en quelques mots très simples
« Rédimé
où de nouveau
le bâton pastoral
derrière la marche
des troupeaux
des Foutankés attendris ».


On voit s’ouvrir la savane infinie par­courue de bêtes à cornes et à bosses, et le petit berger Hamidou Dia qui les suit non­chalamment, le bâton horizontal sur les épaules, tandis que les vieux assis le regar­dent s’éloigner en souriant.
Ces lieux chéris de son enfance, Hamidou les épelle au long des pages, Diaranguel, Haraw, Helloum, Toulel, Saldé, Koussara. Et le marigot de Gorgol, et le fleuve Falémé où flotte encore le mythe des filles sacrifiées au génie-hippopotame... (à moins qu’il ne s’agisse de Malissadio, mais Bafoulabé nous semble nettement plus bas, vers la Guinée).
Ce chevalier si présent est bien le même que celui de Samba Diallo ; Hamidou Dia est son petit-fils ; ses souvenirs de l’école coranique, du foyer ardent et des chants de talibés « Voici l’enfant implorant la mort et la pitié des vivants ». Comme ceux de la cir­concision « le regard de l’homme-enfant sur le couteau qui fulgure » sont bien proches aussi du héros de L’aventure ambiguë. Moi aussi, écrit Dia j’ai appris à « lier le bois au bois » en allant à l’école française :
« J’irai anônné mes joyeux hiéroglyphes
oui j’ai brandi les deux chantiers promis
je l’étais aux hautes feuilles de l’herbe
mathématique
n’avais-je pas fait mon fagot des deux
bois enigmatiques
Telle fut l’épreuve
les preuves lettrées ».

Cependant avoue-t-il aussitôt après :
« Dans la fournaise
l’enfant anonyme grelotte de froid
mon enfance rêvée ne fut pas paradis
parmi la parade orgueilleuse
des Foutankés pétrifiés ».

Ces vers et quelques autres cachent une souffrance, une félure qui accompagne un « vacillement de la foi ». Pourquoi ?

« Est-ce le départ du Chevalier
au loin de la mère
le père absent
ou l’infini sommeil du Gorgol ? »

Il y a eu là un problème sur lequel le poète ne s’explique pas, mais qui suffit à soustraire cette évocation de l’enfance à l’idéalisation banale et coutumière de nos poètes africains.
Le pays peul de Hamidou Dia lui mange la moitié de son recueil. Et c’en est la meilleure partie.
Après suivent des strophes plus abstraites, quoique non dénuées d’intérêt sur l’épreu­ve de l’écriture et le rôle du poète, « désert de clameur...
et Plagiaire et l’Eternel »
et comment pour lui aussi le poème est véhicule de son mal de vivre :

« Comment dirai-je de l’angoisse
le poids des mots
de la concurrence des choses
la ronde des maux ? »

La dernière partie contient enfin sa pro­fession de foi en sa fonction nouvelle de poète-prophète, pythie mais non Cassandre, héraut et rebelle annonçant « les grossesses futures et les parturitions jubilatoires » d’une Afrique encore « sous la tyrannie des maux ».
Le recueil se termine par une dernière invocation à ces « Fantômes qui peuplez ma mémoire d’arc-en-ciel » et qui sont ces pays, famille, écrivains et grands hommes (Chaka, Samory), véritables remparts de sa mémoire ; mais d’où l’auteur précise qu’il veut bannir à présent « tout ce qui le retint captif » pour permettre « la surrection fertile des nouvelles mémoires ... et le bouquet d’or des fiançailles à venir ». Enracinement et ouverture aurait dit Senghor.
Nous sommes évidemment d’accord avec le commentaire de l’éditeur qui estime que notre poète « fait partie de la nouvelle génération ... qui tout en admirant les aînés, refusent d’être de simples épigones et explorent de nouvelles voies... ».
Nous ajouterons que Hamidou Dia qui fait preuve ici d’une grande sensibilité et d’une fidélité touchante, devra davantage encore chercher et développer ses marques propres, son ton à nul autre pareil, son style enfin, plus efficace et plus dépouillé « pour conforter au delà des silences sans vaine métaphore la fragilité des êtres ».





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