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L’ANTE-PEUPLE de Sony Labou-Tansi Editions SEUIL, 1983
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Ethiopiques numéros 37-38
revue trimestrielle de culture négro-africaine
nouvelle série 2eme et 3ème trimestres 1984
volume II n° 2-3

Auteur : Lilyan KESTLOOT

Les choix des éditions du Seuil, en matière d’écrivains négro-africains, ne sont pas toujours heureux. Voilà ce que je m’étais dit en lisant il y a quelques années « Les crapauds-brousse » d’un auteur guinéen.
En ouvrant le roman de Sony Labou-Tansi, j’en lus les premières pages avec appréhension. Cette phrase hésitante, ce français approximatif... « Ces corps-là, avec leurs allumages-là, étaient pourtant des corps à histoires, succulents à la vue... toutes ces technicités que le diable avait enfouies dans un corselet aussi éblouissant que tendancieux, et contre lesquelles Dadou s’était surpris en train de lutter, parfois, avec un excès de bonne volonté qui débouchait sur la nervosité »...
- Allons, me disais-je, encore du charabia sous prétexte d’africaniser le style, encore du petit-nègre, oui ! n’est pas Kourouma qui veut ! - Je refermai l’ouvrage ; puis me ressouvins du premier roman de Labou Tansi : « La vie et demie », cette critique cinglante de la société brazzavilloise, avec une nette tendance à la caricature. Je rouvris cet Anté-peuple, quel titre ! et me forçai de suivre les méandres tortueux des méninges du dit Dadou, enseignant de son état, marié deux enfants, la quarantaine.
Son histoire était complètement invraisemblable ; l’argument de départ bien mince : une jeune fille, élève du collège, fait des avances à M. Dadou, M. Dadou les décline, par dignité, mais se met à boire pour échapper à l’obsession de la belle ! Ce monsieur respectable tombe ainsi dans l’ivrognerie la plus obscène, les dettes et le déshonneur.
... Cependant que la fille se tue de désespoir et laisse une lettre accusant Dadou de l’avoir mise en grossesse ! La foule en colère, à cette nouvelle, dévaste la demeure du pauvre prof (toujours ivre) et lynche ses deux jeunes enfants. Sa femme se tue de désespoir. Le prof est arrêté, et jeté en prison, il y reste quatre ans.
On est à la moitié du livre et on se dit : quelle histoire de fous, quel affreux mélo ! est-ce qu’on espère nous faire avaler cette absence de procès, ces massacres d’innocents, cette continence masculine, cet alcoolisme accéléré, cette perversité d’une jeune fille, ce pays sans recours possible à des lois, une police, une justice... ... il est vrai qu’on se trouve sur la rive droite du fleuve Congo.
Précisément notre prof arrive, avec des complicités (toujours pas de jugement) à s’évader de sa prison et à passer la rive gauche où peut-être la vie sera meilleure. Hélas ! abrité par des pêcheurs il est arrêté par les hommes de la Milice du Parti, les « Bérets », emprisonné et torturé, puis laissé pour mort dans un ravin, où il sera sauvé in extremis par des maquisards. Le voilà embrigadé dans le maquis, le voilà errant à Brazzaville sous le déguisement d’un fou, et commettant l’attentat du siècle en mitraillant le Premier Secrétaire du Parti en pleine messe de Pâques ! Il doit tout de même exister une Providence pour Dadou qui arrive à s’échapper et à rejoindre une femme qui l’attend dans la case du pêcheur. Tous les fous de Brazzaville seront pourchassés et exécutés, mais notre héros, apparemment, continuera son existence aléatoire car « si la vie cesse d’être sacrée, la matière ne sera plus qu’une sourde folie ».
En vérité elle l’est déjà, folie hurlante et sans remède dans « ce pays que Dieu a quitté ».
Par quel bout prendre ce livre ? Je pense à plusieurs critiques lues dans la presse française - élogieuses toutes, mais succinctes, et pour cause : le résumé est peut-être nécessaire, mais en réalité le sujet n’est pas là. Il y a une histoire, des personnages, des événements, le tout pas très convaincants, pas « réalistes ». L’auteur rêve ou quoi ?
Par contre ce qui « passe », ce qui entre, ce qui pénètre, et pour finir vous imprègne, c’est ce grouillement de vies humbles et têtues dont le seul problème est d’arriver à survivre, à surnager dans ce déluge.
D’une rive à l’autre du grand fleuve c’est le même délire, l’arbitraire total d’un côté, la politique et le parti de l’autre, deux formes de barbarie que l’auteur récuse en bloc par l’attitude quasi métaphysique de son héros dérisoire : « J’ai presque démenti le monde , la vie, les choses. J’ai démenti tous les chemins du monde. Et mon cœur je l’ai démenti aussi. Je me suis vaincu. Vaincue la médiocrité. Et tous les médiocres ». Sur ce personnage falot, Dadou, est braqué l’éclairage durant la première partie et il traîne son mal-être avec des concepts bâtards comme « mardant » ou « moche » qu’il plaque sur lui, sur ses voisins.
Or Dadou se dissout presque totalement dans la deuxième partie du roman, où la « mocherie » cette fois-ci caractérise la société des humbles envahis par la terreur comme la société des forts perdue dans leur folie meurtrière.
- « Il y a ici la naissance d’un phénomène qui devient progressivement naturel et qui s’appelle mocherie. C’est pourquoi nous vivons et crevons dans ce monde le plus moche du monde... Dans dix ou vingt ans nos enfants haïront le béret comme nous avons haï le colon. Et commencera la nouvelle décolonisation. La plus importante, la première révolution ». Dans L’Anté-peuple, cette mocherie collective au niveau d’un pays, cela va de l’inquiétude quotidienne à la peur panique, de l’absurde à l’horreur ; c’est le monde des « peut-être-vivants »
Une atmosphère de cauchemar envahit ainsi tout le livre toutes les existences qui flottent derrière ce livre, toute cette partie de l’Afrique où flottent ces existences, ces deux Congo qui paradoxalement sont
« le pays où les choses sont les plus tendres du monde, le ciel fleuve, l’herbe, tout est tendre. Mais c’est sur cette divine tendresse des choses que les hommes se tuent »
Pour la cause, pour le parti, pour des papiers, pour une femme, pour tout : « les têtes tombent les têtes tombent » le meurtre est quotidien, la vie est dévaluée.
« On a tiré sur nous. Nous avons tiré sur eux. Des gens sont tombés. Et depuis on tire. Ils tombent ou bien c’est l’un de nous qui tombe. Mais nous tirons sans nous poser de questions. La réponse, les questions, c’est l’affaire l’affaire de Dieu ».
L’absurde de la guerre civile, des guérillas interminables, des luttes intestines : type Argentine ou Liban. « C’est un pays triste. On tuera encore, on tuera toujours. Et pour rien ».
Vision sinistre, certes, vision du chaos où sont plongés les intellectuels comme le petit peuple riverain du grand fleuve immuable, seul fécond, seul pitoyable, seule splendide, dans l’incohérence de Sodome et Gomorrhe.
Vision célinienne en vérité que ce roman qui débute sur la mesquinerie d’un esprit scrupuleux pour aboutir dans le désespoir général, ironique et résigné : « C’est la guerre, ceux qui meurent ont plus de chance que ceux qui les tuent ».
Et si le M. Dadou en réchappe, cela n’a déjà plus d’importance, car le sujet, le vrai sujet du roman, le pays et ses habitants n’en réchappent pas eux ! Et nous savons qu’aucune fiction romanesque, aucun discours philosophique, aucune organisation internationale, ne pourra les tirer de cet infernal engrenage.
Sony Labou Tansi ? C’est d’abord le sens du tragique. Avec des moyens à lui. Son langage à lui. Nul souci de plaire. Aucun exotisme. Pas de sorciers. Pas de folklore. Mais la poésie. Au-delà de l’absurde.





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