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LE DESERTEUR de NABIL HAÏDAR
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Ethiopiques numéros 37-38
revue trimestrielle de culture négro-africaine
nouvelle série 2eme et 3ème trimestres 1984
volume II n° 2-3

Auteur : Moustapha TAMBADOU

Ce n’est pas sans réticence que j’ai accepté d’ouvrir et de lire Le Déserteur, un roman de Nabil Haïdar paru aux Nouvelles Editions Africaines dans la très bonne collection « CREATIVITE 10 ».
Chat échaudé craignant l’eau froide, je nourrissais, en effet, une très grande méfiance pour cet auteur, méfiance qui datait de l’époque où j’avais lu Silence Cimetière ! Dans ce recueil de nouvelles, en effet, Haïdar se livre à un jeu étrange : il remue, sans égards pour ses lecteurs, des cadavres en putréfaction, narre de répugnantes scènes d’anthropophagie et brandit avec une jubilation agaçante, des corps fétides, rongés par la vermine.
J’en suis encore excédé !
Pourtant, je savais l’écrivain très inspiré et novateur, malgré l’exhibitionnisme et le goût de la provocation qui caractérisent la plupart de ses œuvres, ce dont témoigne encore « l’Hirondelle de nos rêves n’est pas morte de froid..., recueil de poèmes « érotiques »... et très osés.
J’ai donc décidé d’oublier mon irritation...
J’ai d’abord retrouvé dans Le Déserteur la veine macabre et érotique de la production précédente. Toutefois, il m’apparut bien vite que le macabre et l’érotique n’étaient pas ici une fin en soi, qu’au contraire ils étaient les composantes d’une thématique bien plus sophistiquée et d’autant plus intéressante à analyser.
Le Déserteur est l’histoire d’une fuite hors de la guerre, en l’occurrence celle du Liban.
Dans Beyrouth en ruine et qui n’en finit pas de vivre ses derniers soubresauts, un jeune libanais rencontre, par hasard, « dans le hall désert d’un vieil hôtel à la façade lépreuse », une de ses jeunes compatriotes : Marie. Comme lui, c’est une transfuge : elle s’est mise hors de la folie des groupes en conflit pour rallier le camp ennemi : celui de la paix. Dès lors il va s’accrocher à cet être inespéré comme un naufragé à sa bouée de sauvetage.
Nous sommes loin cependant de la tendresse amoureuse ou même de la simple tension affectueuse. Les relations entre Marie et le Déserteur se résument à une furieuse union des corps. C’est l’instinct sexuel, au sens le plus animal du terme, qui les pousse l’un vers l’autre. Ils s’accouplent avec frénésie, à satiété, dans toutes les positions.
« Tu m’aimeras, indique Marie à son amant, sur la table de bois rectangulaire dans la salle à manger, sur la moquette bleu-marine dans la chambre à coucher, sur le lavabo, sur le bidet dans la salle de bains, sur l’autel d’une église... ».
Toutefois on se rend bien vite compte que si l’auteur met au premier plan cette débauche sexuelle, c’est qu’elle a pour effet de rejeter à l’ombre les batailles fratricides et sanglantes qui sont le pain quotidien de Beyrouth.
Le sexe est une sorte de refuge désespéré pour Marie et le Déserteur qui, occupés à s’accoupler avec obstination, n’ont de la guerre que des visions estompées et ne la vivent qu’à travers les reportages d’un transistor.
La fuite des personnages principaux hors du temps présent, devient très rapidement la « fuite » du récit - sa dérive thématique à travers l’abandon apparent du discours sur la guerre logiquement corollaire au choix de Beyrouth comme espace des événements. La rencontre accidentelle de Marie et du Déserteur devient ainsi le point de départ d’une histoire autonome ayant sa propre cohérence. Apparaissent alors et se constituent comme structures immédiates de l’œuvre les thèmes de l’attirance et de la répulsion, du désir exacerbé de la jalousie..., éléments d’un thème global : la quête - à l’issue tragique - de l’impossible amour.
Cependant derrière ce récit, nous voyons nettement se dessiner et se fortifier les contours d’un autre récit dont les éléments dont les éléments composent la structure profonde de l’oeuvre et véhiculent une méditation sur la guerre du Liban.
D’ailleurs l’auteur prend soin, à divers procédés, de nous avertir. Seule est avérée la réalité désespérante de cette guerre, tout le reste relevant peut-être de l’imaginaire. Ainsi l’aventure vécue par les deux principaux protagonistes est sans cesse remise en cause dans sa réalité par des formules du doute telles que : « je crois », « peut-être », « il me semble ».
L’existence des personnages eux-mêmes est sujette à caution. Ils se dédoublent - le « je » devient souvent le sujet de sa propre observation comme s’il était un autre -, se métamorphosent perdant finalement toute consistance.
Ainsi Marie, symbole de l’ érotisme devenue une femme hideuse, Cristel :
« Elle (Cristel) a retiré sa perruque, puis dévissé sa jambe droite artificielle, ensuite, adossée au mur , la bouche plissée, du pouce et de l’index elle écarte délicatement les lèvres de son sexe d’où dégouline un filet de pus ».
Marie la belle Marie, devenue cette Cristel dégoulinante de pus, c’est finalement, l’issue dramatique de la fuite - vécue au niveau de l’imaginaire et donnée comme réelle - du Déserteur.
Cette fuite n’était au fond que la mortification que s’est infligée un jeune homme tragiquement désemparé, gêné d’être « à l’âge où les gens meurent ».
Les blessures de sa terre natale ont provoqué chez le Déserteur des lésions psychologiques profondes l’installant dans une démence de type schizophrénique. D’où l’ambivalence de l’univers qu’il décrit - qui n’est que la projection de son univers mental - et le caractère délirant de son sentiment de culpabilité et de la pénitence qu’il s’impose.
La nécessité de manifester les visions d’un esprit habité par la paranoïa, a entraîné chez Nabil Haïdar la recherche d’une technique d’écriture et de composition adéquate. Les résultats hélas ne sont pas toujours probants.
Il y a d’abord la fréquence des pages quasiment blanches et la variation des caractères typographiques. Jean Weisgerber observe bien, à propos de Marinetti et d’Apollinaire, la possibilité de tirer parti « des ressources de la typographie, des blancs, des colonnes, des marges, bref de la page considérée comme objet ». Mais la finalité du recours à ces procédés est difficile à appréhender ici. C’est à juste titre que l’on se demande si l’auteur n’a pas trouvé là le moyen de gonfler un texte qui autrement aurait paru anémique.
Notons également que, pour corroborer le caractère absurde de l’univers décrit, Haïdar dissémine dans son texte quelques formules voulues percutantes mais relevant tout à la fois de la préciosité et de la banalité :
« Je pris, dès la première station le premier bus en partance pour le néant. Jamais je ne débarquai ».
Nous remarquons aussi ces intempestives intrusions d’auteur - quand le « je » de l’auteur se substitue visiblement au « je » du narrateur - qui visent.. toutes à entretenir le doute quand à l’historicité des événements racontés. Mais, elles font alors double emploi avec d’autres structures romanesques employées pour les mêmes fins et dont l’auteur semble, par conséquent, douter de l’aptitude à véhiculer toutes les nuances de son discours.
Relevons enfin un manque de vigilance sporadique à l’égard du langage « poétique » adopté. Cela provoque ici et là des images d’une originalité, douteuse :
« Je dévisageais Marie comme Adam regardait Eve, et la désirais comme après cent ans de privation ! ».
Mais ce ne sont là que les maladresses d’un premier roman.
Ramené à son projet fondamental qui est de témoigner sur le drame libanais, Le Déserteur est sans aucun doute digne d’intérêt Haïdar excelle dans la description des désarrois individuels collectifs. Sa plume passionnée réussit à donner simultanément et avec une égale intensité les aspects dérisoire, pathétique et tragique de la guerre.
En fait, nous a-toi ! dit, Marie c’est Beyrouth. Et cette identification nous aide à réunir les débris du miroir sur lequel se projettent les images éclatées, partielles, du récit pour en reconstituer la figure globale.
Nous reconnaissons alors dans cette quête frénétique de la possession physique, l’amour désespérée et rageur de la terre natale. Beyrouth quadrillée par des guerriers à la fois frères et ennemis, c’est Marie voulue par tous et qui, à force d’être « aimée » est devenue cette Cristel dont la dégénescence préfigure celle du pays.
Marie deviendra-t-elle inévitablement Cristel ? Le Déserteur le refuse qui enfin de compte accepte de s’immoler - immole symboliquement l’amour dévergondé - pour écrire avec son sang le nom de Marie : pour donner avec une nouvelle vie, une nouvelle espérance à son pays.





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