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SOCIALISME FRANCAIS ET AUTOGESTON
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Ethiopiques numéro 1
revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1975

Auteur : Jean Rous

Au coeur de l’explosion de Mai, qui a été un authentique mouvement révolutionnaire, quoique sans révolution, deux mots, même s’ils n’étaient pas entièrement nouveaux, ont revêtu une vigueur particulière : participation et autogestion. Le premier était surtout employé dans les milieux modérés qui voulaient prendre conscience de la réalité nouvelle, le second : « autogestion », dans les milieux de la Gauche populaire et révolutionnaire.
Mais bien que se situant à des étages différents et dans des sociétés de structure différente, ils traduisaient cette même prise de conscience de la nécessité de briser un blocage bureaucratique de la société. Ils exprimaient cette préhension de la tare fondamentale des sociétés actuelles de l’Ouest ou de l’Est, capitalistes ou socialistes d’Etat : la non-participation des intéressés aux décisions économiques, sociales et culturelles qui les concernent directement.
C’est pourquoi, dans le mouvement de Mai, on trouvait mêlés côte à côte des cadres qui contestaient la monarchie absolue patronale, des étudiants et des intellectuels qui aspiraient à une révolution culturelle et, à des degrés de conscience divers, des ouvriers qui aspiraient à l’autogestion. La classe ouvrière française était d’ailleurs divisée. « L’autogestion, qu’est-ce que c’est que ça ? » s’exclamait le Secrétaire de la CGT, Georges Séguy, en réponse au réquisitoire anti-étatique du jeune anarchiste Cohn Bendit, pour qui l’autogestion était la négation, non seulement du capitalisme, mais de l’Etat.
On ne peut pas dire que l’explosion de Mai ait abouti à une nouvelle société, ni même à des reformes stables, puisqu’en France la reforme de l’enseignement, votée à l’unanimité, sous le signe de la participation ,est perpétuellement remise sur le chantier .Cependant, une nouvelle dimension s’est trouvée introduite dans le débat politique et sociale, dont le programme de tous les partis porte plus ou moins la marque :la « participation » du Générale De Gaulle, la « nouvelle société »de Chaban Delmas, le « nouveau libéralisme » de Giscard d’Estaing et à gauche, avec le Programme Commun, la participation de la classe ouvrière à la gestation (formule socialiste)

Révolution ou réformette

Il n’est pas possible, bien entendu, de reprendre en détail tous ces programmes et tous ces textes, mais il faut retenir simplement le principe de leur démarche. Il ne faut pas non plus se borner à « étudier l’aspect français de la question, bien que la France ; demeure, dans une certaine mesure, le pays des initiatives spectaculaires. Si nous étudions plus spécialement la démarche française, nous ne saurions oublier que la révolution étudiante de Berkeley, aux Etats-Unis, a précédé celle de 68 en France et que le seul pays qui, depuis plus de vingt ans, nous donne l’exemple d’une expérience d’autogestion à l’échelle de tout un peuple, est la Yougoslavie socialiste.
En France, c’est en pleine explosion de Mai 68, que, dans l’espoir de récupérer, et de canaliser la vague de fond, le Général De Gaulle a lancé l’idée de la participation. Il pensait bien que le vrai problème était de proposer une société nouvelle où l’initiative appartiendrait à ceux qui produisent dans tous les domaines, mais, comme il devait le reconnaître plus tard, il a été en quelque sorte victime de son propre mouvement politique, empêtré dans la vieille société et qui, à une minorité honorable près, (les gaullistes de gauche), refusait toute participation réelle.
Il suffit de relire l’ultime confession du Général De Gaulle dans le livre de Malraux, « Les chênes qu’on abat », pour se rendre compte à quel point il a eu la conscience dense douloureuse d’avoir été trahi par les siens au moment où il s’apprêtait à entreprendre ce qu’il considérait comme sa révolution.
Un monde le séparait de ses amis pour qui la participation était au mieux une réformette. C’est pourquoi, si l’on évoque les quelques textes législatifs qui été votés, on ne peut les considérer que comme des réformes très partielles et qui sont très éloignés dans leur du rêve gaullien. C’est le cas des lois comportant intéressement aux bénéfices qui ont permis des contrats d’intéressement portant sur 2 millions environ de salariés mais pour des chiffres insignifiants de quelques milliers d’anciens francs .C’est le cas de l’actionnaire ouvrier qui n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan capitaliste .En plus, on ne peut se poser la question de savoir si l’impuissance de Gaulle dans ce domaine n’est pas celle de l’homme seul, devant la question sociale. Il a été possible, au Président de la République De Gaulle d’imposer l’indépendance de l’Algérie française, parce qu’il avait avec lui la grande majorité de la nation pour en finir avec une guerre et inutile. Mais quant il s’agit d’accomplir une réforme qui est une véritable révolution sociale, il faut avoir avec soi la classe ouvrière qui demeure le moteur principal de la révolution, une vue claire de la société à instaurer - qui ne saurait être une mixture de capitalisme et de socialisme - ou dire que la révolution en question - la participation en l’occurrence - est un vain mot.


C’est pourquoi de nombreux gaullistes de gauche ont été à leur manière fidèles au Général De Gaulle et à ses enseignements, y compris à son échec sur la participation, en se rapprochant du Parti Socialiste, voire en y adhérant.
On ne saurait oublier que le Général De Gaulle fut, toute sa vie, hanté par la pensée de Jaurès auquel il voulait consacrer une journée commémorative. Or le socialisme de Jaurès était essentiellement base sur la participation populaire à l’économie et à la culture.
Après les expériences du stalinisme qui ont eu un aspect positif comme sous-produit de la révolution d’octobre, en remplaçant le capitalisme sur un sixième du globe par la propriété nationale des grands moyens de production, mais qui ont échoué en ce qui concerne la gestion de cette propriété, on sait que toutes les tentatives de renouveau du socialisme gravitent à des degrés divers autour de cette idée de la gestion de la production et de la culture par des producteurs manuels et intellectuels.
Quoi qu’on puisse penser des vicissitudes de la cogestion allemande, elle permet un début de gestion, par la classe ouvrière de l’économie. C’est là l’élément positif. L’élément négatif étant que, la propriété demeurant entre les mains du capital, la cogestion est constamment menacée de tourner à la collaboration de classe et à une sorte de bureaucratie ouvrière de privilégiés. On connaît le principe de la cogestion depuis la période de 1950. Elle a consisté à créer, dans l’industrie charbon-acier, des Comités paritaires composés des représentants du capital et des représentants du travail en nombre égal avec un arbitre au milieu. Cette formule, bien que critiquée à cause des dangers signales ci-dessus, a toujours été défendue par le Parti social-démocrate et par les syndicats ouvriers au point que le Chancelier Willy Brandt s’était proposé de généraliser la cogestion à l’essentiel de l’industrie. Le capitalisme allemand s’oppose bien entendu violemment à ce projet. II convient de noter que, moyennant certaines modalités qui consistent à accroître le contrôle ouvrier, la gauche socialiste allemande, c’est-à-dire les Jusos, se prononcent également pour la généralisation de la cogestion. Nous en avons discuté avec les jeunes socialistes allemands et, bien que nous ne pensions pas qu’il faille proposer une telle solution pour la France, où la situation est différente, nous avons convenu qu’il serait absurde, en ce qui nous concerne, de condamner la cogestion allemande avec une sorte paternalisme prétentieux que ne justifie pas l’état actuel du mouvement ouvrier français. Mais on peut penser, comme nous le verrons, que la démarche française doit être plutôt le contrôle ouvrier avec la perspective de l’autogestion.

Le livre d’une expérience vivante

La feuille française était encore vierge alors que, voici bientôt vingt quatre ans, la Yougoslavie a écrit un véritable livre qui est une expérience vivante de l’autogestion avec ses enseignements positifs et négatifs. II n’est pas question de donner autre chose qu’une démarche de principe, tant sont nombreux d’ailleurs les documents publiés à cet égard.
Retenons qu’il s’agit d’une démarche progressive s’enrichissant chaque jour l’expérience. Tout d’abord, dès 1950, pour répliquer au stalinisme totalitaire, Tito proclame : « l’usine aux ouvriers ». Puis, entre 1950 et 1960, nous assistons à un processus qui tend à passer les collectifs ouvriers du simple contrôle à des pouvoirs effectifs de gestion. Dans le même temps, les structures de l’autogestion sont progressivement étendues de l’industrie à toute la société par l’institution des Communautés socio-économiques de base, appelés Communes, comportant une assemblée, un Conseil de producteurs et un Conseil Exécutif.
Comme cette expérience se déroulait sur une base technique encore assez arriérée, une grande réforme économique en 1965 a créé l’autonomie et la concurrence socialistes.
Un grand progrès technologique en est résulté. Mais ce fut au prix de l’aggravation de certaines inégalités entre régions et entreprises, d’un certain chômage et de certains enrichissements abusifs .En 1970-1971, il a fallu rectifier un certain nombre d’erreurs et d’injustice et retrouver un certain équilibre entre d’une part l’Etat et le Plan et de l’autre l’autonomie autogestionnaire. Cette expérience est actuellement en cours. Certain, nous dit-on, en ont profité pour tenter de revenir au libéralisme, d’autres pour en revenir au centralisme plus ou moins stalinien, mais les Yougoslaves refusent ces alternatives et veulent maintenir l’équilibre .Bien mieux, ainsi que j’ai pu le constater sur place, ils viennent entreprendre une nouvelle expérience avec les Communautés autogestionnaires d’intérêt qui consistent, tout à la fois, à rendre plus effective l’autogestion dans le cadre de vie ( santé, éducation,habitat, communes) et à instituer un mécanisme en vue d’une répartition plus équitable du surplus entre représentants des services et usagers. On peut discuter de l’autogestion yougoslave, mais elle est la seule expérience qui existe à l’échelle d’un pays composé de cinq républiques fédérées entre elles.
On connaît les contradictions : chômage et exportation de main-d’œuvre, limitation relative imposée à l’expérience par la présence d’un seul parti politique autorisé. Mais étant donné certains dangers internationaux caractérisés par la pénétration des deux blocs, on peut se demander si en l’état actuel serait bon d’introduire le multipartisme à l’occidental, sous prétexte que cela répond à la démarche qui, en France, résulte de notre situation originale. J’avoue que j’hésite à être sur ce point aussi catégorique que mes amis socialistes français.
Peut être parce que depuis vingt quatre ans, je défends, pied à pied l’expérience yougoslave, malgré certaines erreurs à la fois contre le capitalisme et contre les retours offensifs du stalinisme. Ce qui paraît clair en tout cas c’est qu’il ne pourrait y avoir de gestion sans la libre diversité des opinions. On doit espérer que la présence de la ligue Communiste ne constitue pas un monopole entravant l’expression de toute critique de l’expérience. Et même de la critique du pouvoir dans la mesure où les de sécurités ne sont pas un vain mot dans ce pays.
Dans quelle mesure la sécurité est- elle une raison valable, dans quelle mesure n’est qu’un prétexte pour fermer la bouche à une opposition nécessaire, voilà un difficile problème qu’on saurait trancher ex-cathedra.
Toujours est- il que l’expérience yougoslave nous enseigne à la fois l’importance de l’autogestion sans laquelle il n’y a de Socialisme,, mais aussi sa complexité et sa différence quand il s’agit d’une expérience qui se déroule dans un environnement hostile.
C’est de quoi, semble-t-il, il faut se souvenir, quand on aborde l’expérience de l’autogestion en France. Tout d’abord il ne s’agit que d’un simple projet qui se trouve encore à l’état de schéma dans le programme-manifeste des Assises du Socialisme, lesquels comportaient, comme on sait, trois composantes : le Parti socialiste français, une fraction du PSU, et les syndicalistes, principalement de la CFDT, dans son ensemble, s’était prononcée pour le Socialisme autogestionnaire dans son progrès de 1970.Cependant, le Parti Socialiste a astiqué que cette position de principe, qui se trouve d’ailleurs amorcée dans son programme de Suresnes, dans une résolution du Congrès de Grenoble et dans certains aliénas du Programme Commun, ne suffiraient. C’est pourquoi il a prévu de tenir, en 1975, une convention spéciale qui sera alors traitée dans tous ces aspects importants. Mais cette première prise de position a pris une grande importance pour le socialisme français et européen. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré au journal « Le Monde » Edouard Kardelj, le théoricien de l’autogestion, mais qu’il fallait donner à ce concept un contenu à la fois pratique et réalise. Autrement, il faut avoir une stratégie de l’autogestion.
C’est, dans une certaine mesure, cette stratégie qui appartient qui apparaît en filigrane dans le programme Commun à propos contrôle ouvrier. Dispositions de ce programme ont été rédigées contradictoirement avec le Parti Communiste. Or, ce dernier, à l’époque du moins, repoussait l’idée de l’autogestion.


Depuis quelques temps, il semble qu’il ne lui plus hostile, du moins comme perspective lointaine. Cependant, il s’est lancé récemment dans un réquisitoire très contestable contre l’expérience yougoslave. Disons qu’à tout le moins, sa position est peu claire.
C’est pourquoi on retiendra qu’il se prononce pour la participation du personnel des entreprises nationalisées dans le cadre du Programme Commun aux Conseils d’Administration de ces entreprises nationalisées aux côtés de représentant de l’Etat .Il ne s’agit pas de l’autogestion mais d’une sorte d’apprentissage, à la condition qu’on accepte l’autogestion comme but final.
La position des socialistes est plus claire. Après avoir formulé l’exigence de la représentation de tous les salariés ouvriers et cadres, aux Conseils d’Administration des industries nationalisées, ils situent cette exigence dans le cadre de la finalité de l’autogestion .Bien plus, ils définissent une stratégie pour parvenir à l’autogestion à partir du contrôle ouvrier. Le contrôle ouvrier sera instauré comme un instrument légal, en ce qui concerne un certain nombre d’objectif : embauchage, licenciement, cadence, organisation, du travail, situation générale de l’entreprise. Mais il n’est pas nécessaire qu’il soit proclamé comme un droit légal reconnu pour que les ouvriers l’exercent dans leur action et dans leur lutte. Il est beaucoup plus un moyen qui éclaire la lutte qu’une solution stable et définitive susceptible de récupération. Ainsi, il est un moyen privilégié dans la stratégie d’apprentissage pour l’autogestion.

Le texte des Assises du Socialisme

Le mérite du texte des Assises du Socialisme est de nous donner l’esquisse de ce projet : « Le Socialisme autogestionnaire, vers lequel s’oriente aujourd’hui le mouvement socialiste français, s’appuiera sur différentes formes de propriété collective (Etat, Région, associations diverses, etc...) et sur des pouvoirs aussi décentralisés que possible. Ces formes de propriété tendront ici à coïncider avec l’association réelle des forces productives. Partout où le processus interviendra, et donc en premier lieu dans toutes les entreprises qui constituent les pôles de domination économique, devra avoir lieu l’élection des organismes d’administration et de gestion par les travailleurs concernés ». Ainsi qu’on le voit, il s’agit de l’extension progressive du principe démocratique à l’ensemble des activités économiques et sociales. Les adaptations peuvent être prévues en fonction de la nature de la production ou des services.
Cependant, nous dit-on : « l’élection, c’est-à-dire la délégation du pouvoir, ne résout pas tous les problèmes. Le rapport mandants/mandataires tend, d’une certaine manière, à reconstituer le rapport dirigeants/dirigés. Pour que cette situation puissent être modifiée, il faut que les mandants soient en mesure de contrôler les mandataires ».
Mais il existe un autre risque : « enfermer l’autogestion dans le cadre étroit de l’unité économique de base : l’égoïsme d’entreprise pourrait alors se développer. C’est pourquoi l’autogestion doit être étendue à la société tout entière et les décisions prises au niveau le plus proche possible de ceux qui sont concernés. Le choix et le contrôle des responsables doivent être faits par ceux-là mêmes qui les auront mandatés pour décider »
Enfin voici, concernant proprement dite, une remarque importante, relative aux conflits propres à ce système : « un système social de cette nature, loin de prétendre faire disparaître les conflits inhérents à toute société, vise, au contraire, à en permettre l’expression précoce et la solution pacifique, grâce à une redistribution des pouvoirs ».
Cependant, le projet autogestionnaire, en lui-même, est inséparable de la planification, instrument de volonté collective. Il est extrêmement important, après avoir vu les contradictions de la société yougoslave, de trouver un équilibre entre le Plan et le Marché. Le Plan exprime une volonté politique, il peut être conçu comme impératif dans ses grandes orientations et souples dans son application.
Par ailleurs, il ne peut y avoir d’autogestion sans socialisation des grands moyens de production et une transformation profonde de l’Etat. La nouvelle organisation des pouvoirs, à toutes les instances de décisions, ne saurait se situer dans le cadre de l’Etat bourgeois. Un nouvel Etat doit être créé. Ce qui implique également une armée nouvelle, fidèle à sa vocation de défense de la collectivité nationale mais agissant en symbiose avec le peuple.
Le texte des Assises se prononce pour le pluralisme politique : « le rôle des Partis n’est, en aucun cas, de monopoliser l’exercice des fonctions de gestion et d’animation dans l’ensemble de la société. Ils ont à exprimer les grands choix qui s’offrent à la collectivité et à en permettre la mise en application ». En conclusion, le texte des Assises se prononce pour une stratégie européenne et anti-impérialiste : « L’Europe des marchands a fait faillite car il n’y a pas pour les capitalistes de frontière significative aux limites de l’Europe... L’heure est à l’Europe des peuples, l’Europe des travailleurs, l’Europe de l’économie collectivement maîtrisée, l’Europe des libertés collectivement garanties ». Puis : « l’Europe que nous concevons ne saurait assurer son développement par l’exploitation du Tiers-Monde, en complicité ou en compétition avec l’impérialisme américain. C’est par rapport au Tiers-Monde que se juge une politique internationale... C’est, en définitive, le soutien actif aux luttes des peuples dominés qui consolidera la convergence profonde de notre propre combat pour le socialisme et de celui des forces qui travaillent à la libération du Tiers-Monde ». La stratégie interne confirme l’engagement irréversible de l’Union de la Gauche, mais il s’agit d’une stratégie conflictuelle puisque l’accord n’existe pas avec les communistes sur la perspective autogestionnaire, c’est-à-dire sur la nature de la société à construire qui ne doit être ni conforme au modèle américain, ni conforme au modèle soviétique. Ainsi, le projet autogestionnaire ne peut être un gadget publicitaire ni une simple formule de gestion économique pure. C’est un véritable projet de société.
II reste à rappeler que l’autogestion n’est pas une invention récente de la CFDT, de la Gauche Socialiste ou du PSU. L’origine de l’autogestion remonte aux premiers socialistes français, comme Proudhon, qui opposèrent déjà la libre gestion des travailleurs à la centralisation étatique. Le syndicalisme révolutionnaire français la fit sienne avec Pelloutier. Il est vrai que le mot « auto » n’y figurait pas encore. C’était toujours la gestion par les collectivités de base, non par l’Etat, générateur de bureaucratie. Jaurès fit sienne cette conception et son socialisme était un équilibre des Communautés de base, gérant librement. La Commune de Paris, exaltée par Marx, malgré son contenu proudhonien et blanquiste, fut présentée comme la tentative d’un Etat ouvrier nouveau ou la Commune décentralisée assumait la gestion des travailleurs et des citoyens. Lénine reprit cette idée dans son livre « l’Etat et la Révolution », mais la révolution russe ne put la réaliser, malgré son essor premier et parce qu’elle fut traquée par un environnement hostile. Le produit en fut l’étatisation bureaucratique du stalinisme avec le Parti unique et l’intégration des syndicats. Le Socialisme d’Etat s’est arrêté à mi-chemin, car la propriété d’Etat, qui est un progrès par rapport au capitalisme, n’est que l’antichambre du socialisme. Le socialisme commence avec la libre gestion des biens collectifs par les organisations des travailleurs eux-mêmes. En ce sens, considérée dans son principe, l’expérience yougoslave représente la première révolution post-stalinienne. On pourrait faire la même réflexion, en ce qui concerne la Révolution Culturelle de Mao. Au-delà de certains aspects conjoncturels, elle représente une tentative pour redonner le pouvoir aux Communautés de base et éviter le cancer bureaucratique. Dans tout le socialisme international, cette idée de l’autogestion a fait de grands progrès. En France, dès 1946, nous en avions fait la base de la Gauche Socialiste. Nous avons fondé, dans cet esprit, la revue : « La Pensée Socialiste » qui se considérait comme un cahier du travailleur au service de "apprentissage de la gestion. En 1947, nous avons organisé, à Meung-sur-Loir, une Semaine d’Etudes dont on trouvera le compte rendu dans : « Itinéraire d’un Militant ». On verra que ce qu’on appelle aujourd’hui l’autogestion était déjà notre stratégie maîtresse. Cependant, au lieu de s’en inspirer dans son action, la SFIO préféra s’épuiser en combinaisons centristes où elle fit la « politique des autres », et finalement, perdit la vie. Mais aujourd’hui, l’autogestion est redevenue le bain de jouvence et la véritable chance d’un redressement durable si la volonté et la pratique militantes coïncident avec les textes.


L’autogestion n’est pas une particularité nationale

Le rayonnement de l’autogestion s’est répandue au Tiers-Monde. L’Algérie nouvelle se proclame autogestionnaire. Elle l’a été non seulement par idéalisme mais par nécessité. A qui confier les milliers d’hectares de biens laissés vacants par la colonisation, sinon aux travailleurs eux-mêmes, organisés selon les structures de l’autogestion inspirée de l’exemple yougoslave ? Cela n’est pas allé sans mal, car l’autogestion suppose un certain niveau de développement économique et technique et des cadres conscients et éduqués. Il a fallu rééquilibrer l’ensemble et prendre en considération, dans la période transitoire, la nécessaire intervention de l’Etat et des techniciens. Mais la formule, dans son ensemble, s’est avéré bonne, puisqu’elle a été étendue au domaine industriel et même à l’ensemble du domaine agricole avec la réforme agraire et les villageois socialistes .Dans, l’ensemble, l’Algérie est donc aujourd’hui un pays à structure autogestionnaire .On peut, sans doute, discuter de certaines limitations et imperfections de l’expérience. Elle a néanmoins le mérite d’exister et de s’imposer à l’attention d’une Afrique à la recherche d’un modèle de développement non capitalisme orienté par la perspective socialiste. Au Sénégal, de 1960 à fin 68, et depuis, j’ai pu me rendre compte de l’audience de l’idée auto gestionnaire, dans qui se réclame de la « voie Africaine du Socialisme » et qui, dès 62, a organisé la première Conférence internationale sur, ce thème, la seconde devant avoir lieu en 1975 en Tunisie.
En 1961, une délégation sénégalaise a pu étudier de près les expériences de l’autogestion avec le Président Tito. Ce dernier a attiré l’attention sur le fait que l’autogestion n’était possible que dans un pays qui avait acquis la maîtrise de ses grands moyens de production.
Sinon, on ne pouvait parler que d’apprentissage de la gestion.
Par la suite, à diverse reprise, Léopold Sédar Senghor a exprimé sa sympathie pour l’expérience autogestionnaire yougoslave et, en conclusion du Congrès de l’Union Progressiste Sénégalais, en décembre 1972, affirmé que le socialisme sénégalais faisait sienne, dans sa finalité, la perspective de l’autogestion.
On peut en effet considérer que la stratégie actuelle, dite de « participation responsable », est une des formes de l’apprentissage vers l’autogestion
On peut faire les mêmes réflexions, à propos des relations fraternelles, qui existent depuis 1949, entre le mouvement tunisien et le mouvement yougoslave. La Tunisie a rompu avec le FSM par solidarité avec les syndicats yougoslaves et s’est beaucoup intéressé à l’autogestion yougoslave. Ainsi, pour esquisser une conclusion, nous dirons que la société autogestionnaire est la forme la plus achevée de la participation des intéressés, producteurs matériels et intellectuels, aux décisions qui les concernent.
L’autogestion est la forme la plus achevée du socialisme. Elle n’est pas une particularité nationale quoiqu’elle ait, dans chaque pays, ses particularités. Elle commence nécessairement par une expérience spécifique nationale avec sa stratégie propre. Chaque expérience nationale est nécessairement limitée et contradictoire, car le socialisme peut commencer à s’édifier, mais il n’est pas possible, dans sa plénitude à l’échelle d’un seul pays, surtout s’il s’agit d’un pays sous-développé, traqué par les grandes hégémonies.
Dans des pays sous-développés, il faut également à l’autogestion une technologie avancée.
Si le projet français devient cohérent et commun à toute l’Europe, à ce moment là, nous pourrons connaître, à l’échelle des pays européens développés, une expérience d’autogestion d’une qualité particulière. Mais on sait que l’impérialisme américain, comme le montre l’exemple du Chili, et le collectivisme d’Etat de l’Est, comme le montre l’exemple de la Tchécoslovaquie, ne faciliteront pas l’édification d’une société socialiste autogestionnaire en Europe, en coopération avec l’Afrique.
II s’agit donc d’un enjeu et d’une lutte qui exigent à la fois de la générosité, de l’audience, de l’imagination, ainsi qu’une grande habileté manœuvrière. Ce sont ces valeurs qui, jointes à une théorie juste, doivent fonder le renouveau du socialisme. Ce renouveau n’est pas possible sans rupture avec les séquelles de la Social-démocratie et du Stalinisme.
La Social-démocratie a été impuissante à construire une société nouvelle en Europe, parce qu’elle a borné ses réformes aux limites du régime capitaliste. Cependant, elle comporte de grandes traditions démocratiques qui peuvent être reconverties dans le cadre du renouveau socialiste.
Le Stalinisme n’était pas seulement le culte de la personnalité de Staline mais un véritable système, basé sur le Parti unique d’Etat, pratiquant un centralisme omnipotent et s’opposant en fait à l’autogestion. Cependant, des progrès importants ont été obtenus dans la déstalinisation, quoique le système demeure. Ce système est progressiste dans la mesure où les nationalisations ont été substituées au capitalisme mais il est régressif dans la mesure où il fait obstacle à la prise en charge de la gestion par les travailleurs eux-mêmes. Les exemples de la Yougoslavie, du communisme italien, du communisme espagnol, attestent des grandes richesses de renouveau que possède un mouvement communiste en voie de déstalinisation et acceptant la perspective de l’autogestion.
C’est, à la limite, d’une nouvelle unité, entre un socialisme autogestionnaire et un communisme gestionnaire, que le monde du travail devrait pouvoir accoucher, dans les années qui viennent. C’est, en tout cas, un grand combat qui mérite d’être vécu.





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