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AUTOGESTION YOUGOSLAVE ET DEVELOPPEMENT AFRICAIN
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Ethiopiques numéro 1
Revue socialiste
de culture négro-africaine
janvier 1975

Auteur : Samir Amin

Qu’on le veuille ou non, deux philosophies de développement, sinon deux voies, bien tranchées et bien définies, sont confrontées aujourd’hui aux réalités cruelles d’un monde dans lequel les différentes nations sont toujours davantage intégrées, sans pour autant bénéficier de cette intégration, bien au contraire.
Les voies du capitalisme - dont on sait que les formes et les modalités ont été plus variées que les réductions idéologiques simples ne le prétendent - ont, à leur actif, le développement réel de toutes les nations du Nord (Amérique, Europe occidentale et orientale, Japon) [1]. Si ce développement n’est pas synonyme de « bonheur » pour les peuples en question, tout au moins est-il largement synonyme de libération des formes les plus brutales de la domination de la nature (famines, maladies, etc.). de consommation quantitative élevée de « choses » utiles ou moins, comme il est synonyme d’indépendance nationale (fut-elle limitée par une certaine interdépendance) et de puissance (y compris militaire).
L’histoire a façonné progressivement ce type de développement à partir de situations concrètes et spécifiques - celles de l’Europe de l’Ouest - caractérisées par la prédominance de formes particulières d’un capitalisme fondé sur la propriété bourgeoise, privée et morcelée, des moyens de production. Ce développement a généré une série de formes particulières de la division du travail, de son organisation et de sa parcellisation qui sont analogues dans toutes les « entreprises modernes » de Détroit, Moscou, Paris ou Dakar. Cette organisation du travail ne repose pas seulement sur l’utilisation massive de la science et de la technique, mais aussi, tout également, sur la séparation des fonctions de conception et de commandement, concentrées dans les mains et les cerveaux d’une minorité de dirigeants et des fonctions d’exécution qui ont déqualifié le travail à une échelle incommensurable, détruisant par là même les fondements de toutes les civilisations et cultures antérieures [2]. C’est cette évolution, jointe à celle de l’expansion progressive des relations marchandes envahissant tous les aspects de la vie sociale - qui se manifeste par l’uniformisation des « modèles de consommation » - qui a donné au capitalisme ce fantastique pouvoir destructeur et homogénéïsateur dans le monde entier. Dans ces conditions, la tentation a toujours été très grande d’attribuer à ces modèles, tant ceux concernant l’organisation technique de la production que ceux qui caractérisent les modes de consommation et de vie, un caractère « neutre », c’est-à-dire indépendant de l’organisation sociale, procédant directement du « progrès » autonome de la Science. La philosophie européenne des Lumières et l’européocentrisme favorisaient naturellement cette vision linéaire et mécaniste, implacable, de l’évolution humaine.
Pourtant à ces voies se sont opposées toujours, c’est-à-dire depuis la Révolution industrielle, celles d’une autre philosophie, la philosophie du socialisme. C’est évidemment dans le mouvement ouvrier européen même que devait se dégager cette philosophie ; ce que l’on comprend facilement puisque la première victime du « progrès » en question était cette classe elle-même, massivement réduite au rôle d’accessoire de la machine, déqualifiée. Néanmoins, les termes complémentaires de l’alternative - le socialisme ne se sont jamais imposés d’une manière absolument claire dans la conscience de ce mouvement ouvrier. On le comprend facilement si l’on accepte que l’idéologie de la classe dominante est aussi celle qui domine la société dans son ensemble. C’est pourquoi deux tendances s’y affrontent en permanence : l’une qui tend à réduire le socialisme à un « capitalisme sans capitalistes », c’est-à-dire qui retient la « neutralité » de l’organisation du travail et des modèles de consommation, l’autre - infiniment plus radicale qui rompt avec cette vision.
Le débat entre le modèle soviétique et celui de l’autogestion yougoslave appartient il cette famille de controverses théoriques et pratiques, plongeant leurs racines dans l’histoire du mouvement ouvrier européen.
Il ne s’agit néanmoins, en aucune manière, d’une controverse propre aux pays dits « socialistes » qui n’intéresserait notre « Tiers-Monde » qu’au titre de la curiosité universelle ou des opinions idéologiques propres à ceux qui auraient choisi l’objectif final du socialisme. Si cette controverse, comme d’autres - celle qui oppose le « modèle chinois » au « modèle soviétique » - nous intéresse très directement, c’est parce que l’histoire a démontré pratiquement que les voies du capitalisme étaient incapables d’apporter à la périphérie du système des résultats analogues à ceux enregistrés au centre de celui-ci.
En effet, l’expérience des vingt cinq dernières années, en matière de développement, se solde par un constat d’échec. Certes, au cours de cette période récente, les taux de croissance obtenus en moyenne dans le Tiers-Monde ont été supérieurs à ce qu’ils avaient été antérieurement, mais on convient partout maintenant de reconnaître que les inégalités grandissantes dans la distribution sociale et régionale des résultats de cette croissance, accompagnées par la dépendance croissante, bien que renouvelée dans ses formes, de la périphérie du système capitaliste, interdit d’être « optimiste » : l’écart s’aggrave, la division internationale du travail se renouvelle dans des formes toujours inégales. Ces résultats pouvaient être prévus, et ils l’ont été par tous ceux qui ont rejeté dès le départ le mythe rostowien - j’idéologie des « étapes de croissance » pour affirmer que développement et sous-développement sont l’endroit et l’envers de la même pièce de monnaie [3].
La crise structurelle dans laquelle notre système mondial est entré progressivement ces dernières années met d’ailleurs un terme brutal aux espérances de ceux qui avaient pu croire au développement dans le système, c’est-à-dire oublié que Je « sous-développement » n’est autre que le produit de la division internationale inégale du travail qui caractérise ce système, nourrit l’illusion que la croissance dans la dépendance était développement [4].


Faire quelque chose d’autre

Dès lors, les débats concernant le socialisme reprennent leur véritable signification pour nous autres, peuples du Tiers-Monde. Car dès lors que l’écart grandissant centre/périphérie résulte du développement même du capitalisme à l’échelle mondiale, les débats concernant notre propre développement appartiennent à la famille des discussions concernant la transformation socialiste du monde.
L’analyse de l’échec du développement capitaliste de la périphérie se prolonge donc naturellement par la discussion concernant la stratégie alternative d’un développement réel, c’est-à-dire socialiste et autocentré, et des étapes de la transition. Des tentatives réelles ont été faites dans cette direction, plus ou moins timides, toujours évidemment remplies de contradictions, qui reflètent une lutte tantôt violente (et la tragédie du Chili en témoigne), tantôt sournoise. Dans ce domaine, comme dans les autres, les politiques économiques, les politiques tout court et les idéologies, doivent être analysées simultanément.
En Afrique, les circonstances politiques ont permis l’amorce de plusieurs expériences ouvertes sur cette perspective, avec beaucoup de hauts et de bas, parfois des renversements brutaux de la vapeur. Quelles ont été - et sont encore - les erreurs ? Et pourquoi les répète-t-on ?
Poser cette question, c’est poser la grande question : par où commencer ? Comment engager la longue transition dans les conditions concrètes de l’Afrique ? Et pour être plus précis, quelles sont ces conditions de départ ? Schématiquement peut-être, on peut les formuler comme suit :
1°) Intégration tardive et limitée dans le système capitaliste international, l’Afrique ayant été plus une réserve qu’une zone d’intense exploitation jusqu’aux années 50.
2°) Retard de l’industrialisation de substitution d’importation (par rapport à l’Amérique latine, à l’Asie et au Moyen-Orient) et caractère jeune de celle-ci (post-indépendance).
3°) Prédominance d’une agriculture à productivité faible (plus faible que sur les deux autres continents du Tiers-Monde) organisée selon des formules variées de l’économie de traite comme forme prédominante de son intégration dans le système mondial.
4°) Faible développement des couches bourgeoises locales tant compradore que koulak
5°) Eclatement en petits Etats polyethniques et
6°) Aliénation culturelle et linguistique marquée.
Peut-on « commencer » dans ces conditions, et par où « commencer » ? Certains prétendent qu’il n’y a rien à faire » : l’Afrique noire ne peut pas partir [5]. D’autres diront que, dans ces conditions, il n’y a pas d’autre issue que d’ouvrir les portes au capital étranger et d’attendre du développement du capitalisme, fût-il périphérique, qu’il ait créé les conditions de son dépassement. Ce débat n’est pas nouveau ; il reproduit l’opposition permanente entre la vision économiste linéaire (le socialisme vient après que le capitalisme ait épuisé ses possibilités) et la vision révolutionnaire dialectique fondée sur l’analyse des possibilités que le développement inégal offre de dépasser d’emblée le capitalisme naissant [6]
Si l’on adopte cette seconde vision, l’alternative est la suivante : doit-on faire, sous la houlette d’un Etat national, ce que le capital étranger eût fait, mais plus vite mieux autant que possible (au plan des aspects sociaux) et plus librement à l’égard de l’extérieur (en donnant la prédominance au secteur public) ? Où doit-on faire quelque chose de totalement différent ?
Beaucoup ont opté de facto pour la première voie. Là encore le débat n’est pas nouveau ; il reproduit la même opposition permanente entre les « économistes », qui réduisent le socialisme à un capitalisme sans capitalistes, et les révolutionnaires qui y voient des systèmes radicalement différents. Débat inauguré du vivant de Marx lui-même, dans le mouvement ouvrier notamment à l’occasion de la discussion du programme de la social-démocratie allemande (voir à ce propos la « Critique du programme de Gotha »). Débat poursuivi en Russie après la révolution de 1917 et clos par le fameux slogan-stratégie de Staline « rattraper puis dépasser les Etats-Unis ». Cette voie suppose que la technique, les objectifs de consommation et les modèles d’organisation de l’entreprise sont tous « neutres ». Or l’expérience pratique, c’est-à-dire la régénération de sociétés de classes et l’échec de la stratégie du « rattrapage », comme la discussion politique inaugurée par la révolution culturelle en Chine, ont montré que ni la technique, ni les objectifs de consommation, ni les formes de l’organisation ne sont neutres car ils véhiculent la division du travail (manuel/intellectuel, de conception/d’exécution) et donc le principe de la hiérarchie inhérent à toute société de classe.


Transposée aux pays de la périphérie en voie de libération, cette option, populaire dans les années 50 et 60, a conduit à concevoir le développement indépendant comme une accélération du processus d’industrialisation dans le cadre d’une extension du secteur public. Le type d’industries à mettre en plan n’était pas discuté : la technologie doit s’importer. Le résultat le plus clair de ce choix est que les masses - notamment rurales - devaient payer le prix de cette accumulation « primitive », jugée indispensable. Peu importait alors la forme de l’organisation sociale au travers de laquelle cette note devait être réglée : capitalisme agraire, petite production ou coopératives. Dans leur contenu, ces formes se rejoignaient ; elles véhiculaient un transfert au bénéfice de l’industrialisation. D’où quelques échecs bien connus maintenant.
Faire quelque chose d’autre : nous partons de ce point, comme d’autres, de plus en plus nombreux d’ailleurs. Cette voie est celle d’un socialisme, fût-il en perspective lointaine, qui est autre chose qu’un capitalisme sans capitalistes ; un socialisme qui permette à l’humanité désaliénée de récupérer véritablement la maîtrise d’elle-même, c’est-à-dire la définition constante de ses modèles de consommation, de ses techniques, de ses organisations.
Pour ce qui est de la transition dans les pays de la périphérie en voie de libération, la voie nouvelle impose un renversement total des priorités au départ. Avant de ponctionner un surplus, il faut le créer, dit-on. C’est-à-dire que la priorité première est l’amélioration immédiate de la productivité et du niveau de vie des grandes masses, notamment rurales. Cette amélioration passe donc par un certain repli, retrait du marché, puisque c’est à travers le marché que, par le biais de l’échange inégal (externe et interne), la paysannerie est actuellement dépouillée des bénéfices de l’amélioration de la productivité de son travail. Dans cette perspective extension du marché et développement ne sont plus synonymes, mais, au contraire, contradictoires. Il en résulte, évidemment, non seulement que le rythme de l’industrialisation, dans cette première étape d’une longue transition, doit s’en ressentir, mais aussi, et surtout, que les formes et la nature de celle-ci doivent être réexaminées. Pour qu’elles soient réellement au service des masses, c’est-à-dire au service de l’amélioration immédiate de la productivité de leur travail, les priorités de l’industrie doivent être formulées totalement indépendamment de ce que suggère la stratégie de substitution d’importation, et la recherche de formules techniques nouvelles adaptées à cet objectif développée systématiquement. On ne peut plus alors parler d’accumulation, fût-elle dite socialiste », comme le note Charles Bettelheim, il s’agit d’autre chose, parce que les termes même « d’accumulation » et de « socialiste » sont contradictoires [7].
Les actions concrètes proposées implicitement dans ce schéma de transition, caractérisant un développement autocentré immédiatement et directement au service des grandes masses populaires du Tiers-Monde, impliquent le rejet des modèles d’organisation actuels du monde développé, capitaliste ou soviétique ; elles impliquent l’autogestion démocratique au sens large du terme, seule garantie d’un contrôle progressif réel des producteurs sur l’appareil productif, qui, à son tour, permet, seul, de promouvoir, dans notre actuel Tiers-Monde, une autonomie créatrice conforme aux génies de nos peuples.
Ainsi comprendra-t on que l’autogestion soit la seule issue, non seulement pour nos propres peuples comme moyen de sortir du « sous-développement », mais aussi pour les peuples du monde développé, s’ils veulent se libérer de "aliénation marchande dont ils sont les victimes eux-mêmes. Le capitalisme n’offre pas grande perspective sinon celle, hallucinante, du monde imaginé par Georges Orwell et analysé par Marcuse - un monde homogène et aliéné, sans culture ni civilisation, un monde où nous n’avons d’ailleurs comme peuples ayant une histoire différente, rigoureusement aucune place, c’est-à-dire qui nous voue au génocide de la plupart et à l’assimilation de la minorité. Par contre, le socialisme offre la perspective d’un monde constitué de nations qui seraient des partenaires égaux, tout en conservant leur originalité culturelle [8].
L’autogestion yougoslave a été une expérience qui se voulait aller dans ce sens. Mais il faut avouer qu’elle n’y est pas parvenue, comme en témoignent non seulement les meilleurs observateurs étrangers, mais encore les discussions en Yougoslavie même [9], qui révèlent l’absence d’intérêt croissant des masses dans les affaires de la gestion des entreprises et les inégalités régionales et nationales Qui se sont développées par suite des formes de l’autogestion retenues. Celle-ci respectait encore les dogmes de la neutralité de la technique et des modes de consommation. en est résulté une concurrence aigüe des entreprises autogérées et, au sein de celles-ci, la reproduction des relations de soumission/domination entre la masse des producteurs et les agents de leur « encadrement ». Il fallait attendre la Révolution culturelle chinoise pour comprendre les raisons des limites de l’autogestion yougoslave et voir s’ouvrir pour nous, peuples du Tiers-Monde, des perspectives plus claires.


[1] En ce qui concerne les caractères du mode de production soviétique, voir Samir Amin « Le développement inégal », Ed. de Minuit, 1973, PP. 325 et suivantes.

[2] Voir Yvon Bourdet « La délivrance de Prométhée », Anthropos 1970.

[3] Voir « Le développement inégal3, op. cité

[4] Concernant cette crise, voir Samir Amin, « Une crise structurelle », Minuit, mai 1974

[5] Titre d’un ouvrage d’Albert Meister.

[6] Ceci est la thèse que nous développons dans « Le développement inégal ».

[7] Charles Bettelheim, « Révolution culturelle et organisation industrielle en Chine », Maspéro 1973.

[8] Contraste qui constitue l’argument de notre « Eloge du socialisme », L’Homme et la société, n° 30-31, 1974.

[9] Voir : Albert Meister, « Socialisme et Autogestion, l’expérience yougoslave », le Seuil 1964 ; les nombreux articles d’Yvon Bourdet et d’autres dans ’la revue « Autogestion » ; voir aussi Branko Horvat, « An Essay on Yougoslav Society, lasp, New-York 1969 »




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