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CES FEUILLES DE RETOUR D’EXIL
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Ethiopiques n°56.
revue semestrielle de culture négro-africaine
2ème semestre 1992

CES FEUILLES DE RETOUR D’EXIL
OFFERTES A QUI VEUT
INVOCATIONS D’AVANT LE RETOUR AU PAYS NATAL

Auteur : Lat Ngor SENE

Feuilles éparses au fil des mois interminables
de dix années de bourrasques et de tempêtes,
sur les chemins cahoteux de l’exil,
je vous invoque

Feuilles grises, partois rougeoyantes d’espoir
mais jamais écarlates de joies, le jour.

Feuilles mordorées jamais flamboyantes
d’intense jubilation, la nuit

Feuilles assombries sous la grisaille automnale
et les brumes hivernales d’un Paris morose.

Feuilles ballottées sous les vents mauvais,
venus des quatre points cardinaux,
sous la poussée du souffle révolutionnaire de l’Est

Feuilles, fétus de paille, que chasse et balaie
en vain l’oubli,
emportées au gré des ruissellements dans le
tourbillon inapaisé des passions lancinantes,
des rancoeurs et rancunes nées de blessures
cuisantes d’amour propre.

Quand aborderez-vous les rives pacifiques de mon fleuve
Sénégal pour y répandre l’éclat, la vigueur et la vie
des feuilles, protégées par la brise sous le ciel clément
de Saint-Louis ?

Feuilles arrachées aux brûlures des vents d’Est,
allant mourir aux confins maliens du Sahel,
sur les dunes chaudes d’où le soleil-roi
décoche avec fureur ses dards mortels sur bêtes et gens
efflanqués.

Feuilles rescapées des incendies solaires, tombées
par miracle dans le Nil majestueux, descendu
des pentes du Fouta Djallon, en partance
avec grâce et solennité après fertilisation
de ses deux rives arides, vers l’immensité
océane, de la mer d’émeraude.

Venez feuilles de la renaissance
venez enrichir, par votre éclat retrouvé
sous la brise, l’incomparable parure princière
de l’île de beauté rayonnante, enserrée jalousement
dans les deux bras, fermes et muscles
de l’altière Mame Coumba Bang,
jusqu’aux épousailles royales de la mer
et du fleuve en son sein.

Venez réveiller mon espoir endormi
dans mon lourd sommeil de dix années de stérilité,
venez arrêter l’obsessionnel ballet-hésitation du départ d’exil,
sur les chemins semés de traquenards périlleux
et d’embûches dans ma tête affolée.

Enfin me voilà feuilles du retour, au rendez-vous si attendu
si longtemps desiré avec ma ville natale.

Ô feuilles bien animées de ma prière exaucée !

En cette nuit feutrée du silence opaque d’un aéroport
providentiellement désert, j’appréhende...
tout à coup, le verdict demain des juges
et procureurs courroucés par la soudaineté d’un retour
clandestin, comme au départ improvisé du soir du 2 juillet pour Banjul.

Au sortir d’avion, sur cette aire dénudée de mon sol dakarois,
sous les reflets blafards d’un clair de lune à son déclin
s’accélèrent les battements désordonnés
et les pulsations évanescentes de mon coeur qui défaille.

Ô feuilles du petit matin avant l’aurore, apaisez mon émoi incontrôlé.
Donnez à mes narines frémissantes, sous la caresse des alizés
le souffle ardent de vie trop longtemps contenu dans ma poitrine en feu.
Souffle coupé court par la turbulence tantôt des rafales des
Aquilons impétueux du septentrion, tantôt par le nombre des
Mistral et Tramontane rageurs, descendus des sommets
neigeux du Midi, tombant sur les plaintes d’oliviers et de
vignes aux sarments dorés,
sur les gras pâturages des plateaux où paissent caprins et
bovins, ou hennissent les chevaux de labour dételés,
à côté de leurs charrues inertes sous le soleil du zénith.

Redonnez ô feuilles embaumées de senteurs marines
venues de l’océan et porteuses de jouvence,
à mon coeur de septuagénaire, use de chagrins et de
douleurs, l’énergie, la ferveur et l’exaltation
des amours retrouvées.
Chassez au loin angoisses, stress et inquiétudes révolus.
Accueillez les zéphyrs de la paix, de la Réconciliation
et du Pardon, sous le ciel clair et lumineux
de mon nouvel horizon bleute, paillette d’or,
scintillant d’étoiles argentées, échappées de la voie lactée.

Entendez le magnificat des oiseaux,
aux plumages étincelants dans leur diversité,
qui chantent dans le ciel radieux et illuminé de Pâques,
le retour de l’enfant prodigue, avec les cloches revenues de
Rome, au pays des cases pointues et des pirogues de pêches
miraculeuses de Cayar, de Mbour et de Joal,
berceau de ma famille.





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