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SOL MAJEUR
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Ethiopiques numéro 5
revue socialiste de culture négro-africaine
janvier 1976

Auteur : Serge Fuertès

Serge Fuertès est un jeune poète haïtien vivant au Canada. SOL MAJEUR est son premier écrit publié en Afrique : un poème majeur par son rythme et sa langue.

I

les assonnances des palmiers bordaient le long poème de la mer et les allitérations des vagues répétaient une règle de grammaire non écrite qui rapprochait nos mains... et nos bras s’accordaient par attraction modale. Et notre alliance nous abritait telle une grotte où venait percuter l’écho terré des hurlements de la ville qui allumait au loin ses lampadaires... la ville hachurée de clameurs, la ville crépite en boucan de lumière : la ville se profile en sa futurition...
Ville gondolée, ville bosselée, complice d’un terrain plissé où règnent les collines de craie vive et les gradins de Morne-à-Tuf.
Entrons, Prenons la ville d’assaut dans le cheval de Troie de l’ivresse qui remonte le temps.


II

Mes mémoires intérieures : un chœur alterné de parfums colorés, savoureux, dévidant à voix basse en fraîcheur de comptines un long récitatif pour tétracorde inspiré à tessiture choisie et texture suprême.
O mon sol majeur que le territoire de cette ville qui a grandi sur les bords de la mer amérindienne.
O ma cité ancienne et deux fois centenaire ; sol majeur que cette ville aux saveurs parfumées. 0 ville archiviste si riche en semailles de joie enfouies dans les sillons de l’aurore.
Sol majeur en proie aux fêtes solaires au seuil des portes solsticiales quand ma joie monte au zénith. Ha ! la cavalcade des saveurs plurielles : cadences et ritournelles des harmonicas aux anches de platine fragile comme les arceaux de l’herbe de Guinée, glace à la fleur de maïs et au lait de noix de coco, nougats d’arachide et caramel au gingembre, dragées de sésame au parfum de cannelle, sorbet aux amandes et à la grenadine, pain d’épices à la matité ambrée comme les plages tropicales au crépuscule, crème de menthe aromatisée à l’anis étoilé, les rondes de l’amour aux abords d’un boui-boui sous un ciel dont la clef de voûte est l’Alpha du Centaure. Et c’est le carnaval des reines, des déesses noires aux lèvres renflées et humides de désir. Et c’est la nuit qui monte, splendide et noire pour faire fête au sexe rouge et arqué qui pénètre serein en sa maison première et son premier quartier pour la fête suprême et suprême démence.
Sol majeur aux saveurs indélébiles plus que l’encre de Chine sur linge d’internat où l’on chantait Palestrina et Orlando Lassus.
Sol majeur pris de vertige devant l’épiphanie cuivrée du cheval de mirage dont la vigueur fait vibrer l’épicentre des choses comme en convient la Table d’Emeraude.
O sol majeur ensoleillé.
Sol majeur visité par le cycle si juste en son retour, auguste en son pourtour, illustre et sans détour - selon la sagesse première.


III

La flûte de pan du rémouleur surfile un ciel distrait. Distrait jusqu’à l’oubli des meurtrissures d’antan. Bleu de Léthé, bleu de l’été. Ah ! ciel virginal comme papier musique. Ciel virginal comme il n’en fut jamais pour enlacer ma ville dans le jour de chaleur.
Ma ville, mon sol majeur, c’est Port-au-Prince de mon enfance, c’est cette cité de ma jeunesse, c’est Port-au-Prince, mon Joal, mon Paris, ma Basse-Pointe que cette cité de ma jeunesse en proie au vent salé de la mer qui s’ébroue, séduite par la chute des reins de ma ville.
Port-au-Prince de mon enfance, de mon passé enfoui sous la rosée de l’aurore, c’est l’oiseau en papier de soie qui vogue sur vagues de brise de mer émigrant de la côte pour rafraîchir la chanson des rues s’infiltrant dans ma fenêtre qui s’émerveille des mirages coloriés chantant si faux sur palette d’ardoise en route vers la mer qui au loin refait son lit défait depuis deux siècles pour la visite du Prince.

IV

Et nous ? et nous ? et nous
Nous n’étions qu’élision et forme contractée comme nos langues ancestrales, comme ces langues antiléennes aux formes agglutinantes qui circulaient jadis sur les bords de la mer caraïbéenne et ses tresses d’écume font le tour de mon île et ses tresses bleu marine font le tour des chevilles des chevilles de ma ville qui est mon sol majeur.
Sol majeur en proie au festival où les feux de la rampe sont les jeux du soleil, trigramme qui se baigne dans les frontières aqueuses de ma ville princière. O festival estival qui augure les retrouvailles parfumées de l’arôme de l’amour fermenté dans le rhum de l’attente.
Hull (Canada)
22-01-74





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