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L’ENSEIGNEMENT, CLEF DE VOÛTE DE LA FRANCOPHONIE
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Ethiopiques n°56.
revue semestrielle de culture négro-africaine
2ème semestre 1992

L’ENSEIGNEMENT, CLEF DE VOUTE DE LA FRANCOPHONIE [1]

Auteur : Chibane RABBAH

Cette intervention s’articulera en quatre points suivis d’une courte conclusion.
1°) L’enseignement, clef de voûte de la francophonie : une métaphore qui en dit long.
2°) L’enseignement du français, une problématique, à première vue, rassurante.
3°) Mais une problématique peut en cacher une autre.
4°) Qui a peur du transfert didactique ?

I. Une métaphore qui en dit long

La clef de voûte dans le domaine architectural, c’est la pierre centrale qui permet d’immobiliser et de sceller toutes les pierres d’une voûte.
C’est aussi ce qui, dans une structure, permet de faire tenir ensemble tous ses éléments. C’est enfin, dans un système, la pièce qui ajuste et maintient les autres pièces. Bref qui en assure la fixation ou le verrouillage.
Cette image, fort éclairante, révèle ce qui n’apparaît qu’en filigrane à savoir que l’enseignement, plus précisément l’enseignement du français, est conçu comme un atout de la francophonie, dont il pourrait devenir, en quelque sorte, le ciment.
Dès lors, la voie paraît, déjà toute tracée. Il suffirait de renforcer l’enseignement de la langue française et de lui fournir une assistance pédagogique qui le rendrait plus performant et, en même temps, plus attractif. Ainsi délimité cet enseignement constituerait une problématique dont les problèmes et les solutions seraient, essentiellement, techniques ou pédagogiques.
Mais cette problématique, si elle se limite au domaine éducatif,
Pourrait en cacher une autre qui, à chaque instant, risquerait de tout remettre en cause.
Pour y voir plus clair, il serait intéressant de jouer encore avec notre métaphore initiale :
Si l’enseignement, donc l’action ou la stratégie éducative comportait un ensemble d’opérations dont la clé de voûte serait ailleurs ?
Si tout, finalement, dépendait de facteurs qui, pris isolement, agiraient comme une clé de voûte et, à plus forte raison, en intervenant, simultanément, dans cette stratégie ?
Celle-ci, en se développant dans le temps et dans l’espace s’inscrit dans une conjoncture aux effets imprévisibles et peut être irréversibles.

II. Une problématique rassurante

L’enseignement du français, considéré comme système didactique, à l’exclusion de toute autre préoccupation, est une problématique rassurante. Celle-ci peut, en effet, se redire à un ensemble de questions nécessitant des réponses ou des solutions qui relèvent du seul domaine pédagogique. Le recours au schéma de Laswell ferait apparaître, en pleine lumière, cet ensemble de questions : "Qui enseigne quelle langue, à qui, comment, pour quoi faire et avec quels résultats ?"
Il suffit dès lors de passer en revue les facteurs, ainsi mis en évidence, et de leur donner une réponse, tout au moins une esquisse de réponse.

1. L’enseignant

Quelle sera sa compétence linguistique en français ? Sa compétence pédagogique ? Son expérience ?
Ces interrogations nous renvoient à deux facteurs déterminants la formation et l’information qui, sans apport régulier, sans renouvellement, risque d’enfermer progressivement l’enseignant dans la routine et une suffisance dangereuse. Les objectifs sont donc tout désignés.


2. L’apprenant

Le mot, aujourd’hui encore à la mode, a des connotations qui le distinguent des autres appellations (élève, enseigné, apprenti, etc.).
L’apprenant n’est ni un perroquet, ni un simple récepteur ; il se révèle partie prenante et agissante dans le processus d’apprentissage. Il a des motivations et des besoins langagiers qui dépendent des situations vécues dans la classe, du rôle que la langue cible doit jouer dans ses études et dans son avenir professionnel, de ses relations directes ou indirectes avec la communauté dont il apprend la langue. L’action didactique devra tenir compte de son client.

3. La langue

L’enseignement du français est lié à son statut, dans un système scolaire : langue seconde, langue véhiculaire ou langue vivante. Ce statut détermine son contenu linguistique, son contenu culturel, technique, civilisationnel, les compétences à acquérir et leur hiérarchisation (compréhension orale et écrite, expression orale et écrite).
Quel qu’en soit le statut ou le contenu, l’enseignement du français pourrait viser une double finalité : amener l’apprenant, au fur et à mesure de ses apprentissages :
- A comprendre et à exprimer le vécu, la différence, les compétences de l’autre (savoir et savoir faire) sa culture et sa civilisation.
- A exprimer son propre vécu, sa différence, ses compétences et la culture de sa communauté. L’apprentissage des langues serait ainsi l’occasion d’un dépaysement et d’une ouverture réciproque.

4. La méthode.

Une méthode dans l’apprentissage des langues devrait réaliser deux opérations :
a) L’intégration, c’est-à-dire l’adoption et l’adaptation d’un certain nombre de facteurs incontournables.
b) Leur hiérarchisation, c’est-à-dire la détermination de leurs places et de leurs relations respectives.
Par exemple, quelle importance, la méthode va-t-elle accorder l’oral et à l’écrit ?
Accordera-t-elle la priorité à l’un ou à l’autre. Sa progression, sera-t-elle linguistique ou thématique ?
Faudra-t-il enseigner une langue standard, aseptisée ou une langue authentique, en prise directe avec le vécu ?
L’initiation au code de la langue ira-t-elle de la grammaire implicite à la grammaire explicite ? Autrement dit, la maîtrise du savoir faire langagier doit-elle précéder le savoir linguistique ? Ou l’accompagner.
La méthode disposera-t-elle d’une panoplie de supports sophistiqués (livres variés, films, vidéo cassettes, vidéo disques, ordinateurs) et donc coûteux ou simplifiés et donc faciles à reproduire et à la portée du plus grand nombre.
La méthode sera-t-elle centrée sur l’enseignement (comment faut-il enseigner) ou sur l’apprentissage (quelle est la stratégie d’apprentissage de l’apprenant) ?
Quelle évaluation utilisera-t-on ; sera-t-elle sommative ou formative) ?
Enfin quel équilibre convient-il d’établir entre les activités de structuration et les activités de libération ? Entre les passages obligés de l’enseignement apprentissage et ce moment de vérité, où l’apprenant se lance enfin dans les tentatives d’expression libre et personnelle ?
La présentation successive des trois M (le maître, la matière et la méthode) et de l’apprenant ne doit pas faire perdre de vue que ces facteurs agissent et interagissent simultanément. Il est donc difficile de démêler leurs influences respectives mais il est toujours possible d’en améliorer le fonctionnement et les résultats. En affinant la formation, la méthode et la connaissance psychologique de l’apprenant. Ce sera l’un des objectifs du transfert didactique.

III. Une problématique peut en cacher une autre

La problématique de l’enseignement du français, ainsi analysée, appelle des réponses techniques, des solutions provisoires et évolutives, compte tenu des recherches en cours, de l’état des connaissances du moment et des modes.
Quelle que soit leur validité ou leur efficacité, elles ne débordent pas du cadre de la didactique des langues vivantes, en général et du français en particulier. Elles peuvent être traitées sans état d’âme, par les parties prenantes. Mais l’enseignement du français doit être examiné, aussi dans le contexte où il se déroule, c’est-à-dire, en fonction de la conjoncture. Dès lors intervient une autre problématique qui peut tout remettre en cause et les solutions didactiques et l’existence même de cet enseignement. Deux séries de facteurs, les uns négatifs, les autres positifs, la constituent. ’

1. Les facteurs qui fragilisent la position du français

a) L’endettement du Tiers-Monde : c’est le remboursement toujours recommencé ou le nouveau rocher de Sisyphe des damnés de la terre.

Certains pays d’Afrique, y compris le Maghreb révisent en baisse leurs budgets, et notamment ceux de la santé et de l’éducation. La dégradation physique et intellectuelle de leurs populations s’accélère. Le Zaïre a licencié 46.000 enseignants, après les dévaluations de 1983-1984. Il a réduit de 3/4 les achats de livres français en 1990, la presse francophone étrangère, faute de devises, n’entre plus en Algérie. C’est là un support et un atout de taille qui fait défaut à la langue française.

b) La fuite des cerveaux et des ventres affamés : les uns passent, les autres pas. Contrairement à la déclaration du Président A. Diouf, adressée aux pays occidentaux lors des assises de l’A.I.M.F (Association Internationale des Maires et responsables des capitales et métropoles partiellement ou entièrement Francophones) (Le Monde 21, 22.07.1991) - vous risquez, leur a-t-il dit, d’être envahis par des multitudes africaines qui, poussées par la misère, déferleront en vagues sur les pays du Nord. Ces ventres affamés chercheront une issue à leur détresse ; soit dans l’émigration clandestine qui sera traquée et refoulée sans merci, par ceux là mêmes dont ils admirent la langue et le niveau de vie, soit dans ce que Gaston Bouthoul appelle l’émigration vers l’au-delà : l’explosion démographique et l’effondrement économique auront vite fait de leur fournir des boucs émissaires et des prétextes de guerres civiles ou de guerres contre leurs voisins. L’histoire immédiate apporte, chaque jour, l’illustration de ces convulsions et de ces débordements. Les élites, quand à elles, en abandonnant le navire, vident leur pays de ses forces vives et si, par malheur elles sont francophones, elles retirent, à la langue française ses vecteurs ou ses modèles les plus prestigieux et donc les plus contagieux, au sens linguistique du terme. Vous verrez, écrivait G. Conchon (dans l’Etat sauvage, Prix Goncourt 1966 ou 67), c’est en Afrique que se conservera le beau langage !

Pensait-il alors à la fuite des cerveaux ?

c) La double fermeture : le clivage Nord-Sud, à l’intérieur de la Francophonie, risque, si les choses s’aggravent, d’aboutir à une double fermeture.
Fermeture, d’une part, des pays francophones nantis, bien à l’abri derrière leurs barrières et dans le confort de leurs richesses si bien présentées et démultipliées par la publicité, cette version moderne, pour les voisins du Sud, du supplice de Tantale.
Fermeture, d’autre part, des pays francophones pauvres qui vont découvrir, dans leur déréliction, cette dure réalité : « Oui, nous sommes tous pour le dialogue des langues et des cultures, mais que chacun reste chez soi » . Amère réalité qui peut engendrer le rejet de l’autre et la xénophobie.

Quel avenir espérer pour le français, sans solidarité francophone ?

2. Les facteurs qui confortent la situation du français

a) Le plurilinguisme : une option porteuse d’avenir. L’apprentissage précoce des langues vivantes, dans les classes maternelles et les écoles élémentaires, ne cesse de se développer, à travers le monde.
Du stade expérimental, il passe, peu à peu au stade opérationnel ou à l’application.
L’idée de trilinguisme, voire le plurilinguisme tend à supplanter celle de bilinguisme, considéré, de plus en plus, comme insuffisant.
Un homme cultivé devrait, aujourd’hui connaître au moins, trois langues.
Cette valorisation de l’enseignement des langues pourrait favoriser la consolidation du français, peut-être même son extension.

b) L’accélération vertigineuse de la communication médiatique : la télévision espagnole à l’Ouest, la télévision italienne à l’Est, et les chaînes françaises sur tout son territoire, arrosent, désormais l’Algérie et le reste du Maghreb. Ajoutons y les diffusions de TV5, les services de Canal France International et bientôt la chaîne Olympus, à caractère essentiellement didactique.

c) Le français : véhicule de la modernité. Si le français reflète dans tous les domaines le dynamisme de l’intelligentsia francophone, et ses créations ; si le français est la langue de la Fusée Ariane, de l’Airbus, du TGV, du remède contre le sida, personne n’osera contester sa valeur, c’est-à­dire, sa capacité d’exprimer la modernité et, donc, son choix.

d) Les connotations positives de la langue française : butin de guerre, pour beaucoup d’Algériens, langue non alignée pour certains, langue de résistance au monolithisme culturel pour d’autres, ce sont là, des étiquettes flatteuses et autant d’atouts précieux.

e) Le prestige séculaire de la culture française : il ne s’agit pas seulement de la culture française comme référence et comme révérence, mais aussi et surtout de la culture en tant qu’elle est au service de la liberté, de la justice et de la promotion, faut-il dire la survie de l’homme, à l’échelle planétaire. La culture française, francophone championne des justes causes et dégagée des complaisances narcissiques.

Sinon, le risque est grand de voir se justifier dans la réalité, cette réflexion d’Hector (dans La guerre de Troie n’aura pas lieu de J. Giraudoux). Quand ce guerrier, découvrant le vrai visage de la guerre (ce n’est pas la gloire du héros mais le massacre de son double) s’écrie : « c’est comme lorsqu’un ami vous a menti, alors de lui tout sonne faux, même ses vérités ».

Souhaitons qu’il n’en soit pas ainsi.

Cet inventaire de la seconde problématique, en sériant les facteurs qui sont en jeu, indique de lui-même, d’action à mener : d’une part travailler à réduire, faute de pouvoir les éliminer, les facteurs négatifs et d’autre part dynamiser les facteurs positifs.

Dans la voie ainsi balisée, comment envisager une assistance pédagogique qui serait la manifestation naturelle et concrète de la solidarité francophone ?

Ce sera l’objet de la dernière partie.

IV. Qui a peur du transfert didactique

Il faudrait aider les pays pauvres ou endettés, et en particulier ceux qui sont liés, de près ou de loin, à la francophonie, à se tirer d’affaire. Dans tous les domaines et d’abord dans celui de l’éducation. Que peut-on craindre d’une assistance pédagogique apportée à leur système éducatif ? Leurs progrès ne sauraient se retourner contre leurs bienfaiteurs.

1. Les principes susceptibles d’inspirer cette coopération

a) La culture, surtout dans la didactique des langues c’est ce qu’on partage sans s’appauvrir.

b) La libre circulation des idées et des hommes ne doit pas se heurter à des barrières peut-être nécessaires mais génératrices d’incompréhension.

c) Le transfert didactique gagnera à être pragmatique de façon à aboutir à des pratiques viables et concrètes.

Il s’agit d’apporter un soutien pédagogique capable de contribuer au perfectionnement des hommes (enseignants et formateurs) et à la réactivation de leur créativité, de prendre une part active directement ou indirectement à l’amélioration de l’enseignement du français et pas seulement du français ?
Il serait très souhaitable, en effet, d’étendre cette coopération à d’autres domaines et d’abord aux langues nationales ou officielles des pays qui ont choisi d’apprendre le français à leurs enfants.

2. Les vecteurs de l’assistance pédagogique

a) L’écrit : la diffusion de documents, l’abonnement à des revues didactiques, l’envoi de manuels scolaires et d’ouvrages destinés au pilon permettraient aux enseignants d’actualiser régulièrement leurs connaissances et, par conséquent, d’échapper au dénuement, à la routine et au confort intellectuel.

b) Le vecteur médiatique

-La radio, la télévision doivent être exploitées à des fins didactiques.

-La vidéo peut démultiplier la création et l’échange des productions et des expériences. Il existe des rubriques de vidéo-correspondance entre les classes. Et pourquoi pas entre les enseignants ? Ils pourraient exprimer leurs besoins, échanger leurs initiatives et leurs inventions, en les faisant circuler sous forme de vidéo cassettes.
Echange tous azimuts : Nord, Sud, Sud-Nord, Sud-Sud.
- Une place particulière serait accordée au micro-enseignement technique de formation, certes déjà ancienne mais dont l’utilisation devrait connaître un regain d’intérêt. Outre le renouvellement de la formation, elle susciterait la production de documents didactiques qui seraient échangés puis exploités.

c) Le vecteur humain

Les O.N.G pourraient se mobiliser et mettre au service du Tiers­Monde, les gisements de savoir, de compétences et d’expériences d’hommes arrivés à l’âge de la retraite dans la plénitude de leurs moyens et avec une disponibilité immédiate. Une action efficace et désintéressée ferait beaucoup pour compenser les égoïsmes nationaux et les narcissismes.

L’intervention de tels hommes dans le domaine didactiques et pas seulement dans les apprentissages, peut être décisive dans le choix du français, son maintien et son rayonnement.

En amour, affirmait je ne sais qui, peut être Paul Morand, être français, c’est la moitié du chemin.

Ce préjugé peut jouer aussi en faveur de la langue.
Reste l’autre moitié du chemin c’est-à-dire l’aléatoire, ou la part des incertitudes. C’est en dynamisant le transfert didactique que l’on peut donner à l’enseignement du français un second souffle -l e transfert didactique ? Un rendez-vous à ne pas manquer.

C’était cela ie message de la bouteille à la mer.


[1] Communication présentée à la 14ème Biennale de la langue française (Lafayette - USA - 27 octobre au 8 novembre 1991




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