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IMPERIALISMES ET THÉORIES SOCIOLOGIQUESDE DEVELOPPEMENT - BABACAR SINE ANTHROPOS-IDEP-396 PAGES
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Ethiopiques numéro 10
revue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1977

Auteur : Jean-Pierre BIONDI

Précédé d’une importante introduction de Samir Amin où cet économiste évoque, dans le cadre global de la théorie de l’impérialisme, les trois questions du transfert des technologies, de la stratégie révolutionnaire cambodgienne et de l’esclavage en Afrique précoloniale, l’ouvrage du sociologue sénégalais Babakar Sine se présente comme une critique systématique de la sociologie dite « du développement ».
La solide formation marxiste de l’auteur le prédisposait assurément à dénoncer ce type de sociologie construite, en réponse au matérialisme historique, comme expression idéologique plus ou moins consciente de l’impérialisme.
A partir de là, facilité est offerte à Sine pour faire le procès de ce qu’il nomme « les pré-supposés idéologiques de la sociologie du développement » tels que l’opposition tradition-modernité, les notions de « décollage » et de « rattrapage », et de façon plus large, tout un éclectisme sociologique antidialecticien. De fait, en opérant sur de telles bases, la « sociologie du développement » ne démasque-t-elle pas ses finalités réelles : la justification de la « modernisation » vue sous l’angle du capitalisme occidentalocentriste et la volonté d’y intégrer, de gré ou de force, les pays économiquement dominés ?
Après avoir ainsi plané le décor, Sine, dans une deuxième partie, aborde l’aspect socio-culturel de la problématique en analysant les rapports entre appareils idéologiques et développement. Considérant la culture coloniale comme « superstructure du sous-développement », il appelle à la désinsularisation des cultures africaines « dans un double mouvement consistant à les introduire dans un dialogue nécessaire pour déboucher sur une conscience unifiée de leur identité, et à les ouvrir à la fois au monde sous un autre mode que l’extraversion » (voir d’ailleurs dans ce numéro d’Ethiopiques l’Article du même auteur intitulé « Audio-visuel et extraversion culturelle »). Ce qui implique une nouvelle culture technologique dont l’émergence « comme réponse culturelle adéquate au développement technologique et économique ne peut être possible et entrer dans l’ordre des faits que dans les conditions d’une Afrique libérée politiquement et économiquement de toute emprise extérieure et intérieure », une telle libération passant « par la rupture des rapports sociaux, coloniaux et néo-coloniaux ».
Cette dernière remarque conduit Babakar Sine à s’élever contre ce qu’il appelle « les nationalismes culturels » ou « idéologies du retour aux sources ». Et de citer Lénine : « Garder l’héritage ne signifie pas nullement s’en tenir à héritage ». Pour Sine en effet, comme ce fut le cas pour Cabral, « ce qui est décisif pour le développement, c’est l’articulation fondamentale entre culture populaire et libération politique et économique », car « pour les masses populaires le problème d’une renaissance culturelle ne se pose pas » puisque ces masses « sont la source de la culture et en même temps la seule entité vraiment capable de préserver et de créer la culture, de faire l’histoire ». De là à mettre en cause la tentative d’une troisième voie entre capitalisme et socialisme scientifique, autrement dit celle de l’avènement d’un socialisme qui ne connaîtrait pas de lutte des classes, il n’y a qu’un pas rapidement franchi.
Il est donc logique qu’au terme d’une telle démarche, Babakar Sine substitue à l’idéologie véhiculée couramment par la "sociologie du développement" une analyse marxiste exprimée en termes de science politique du développement. Après avoir énuméré les hypothèques politiques du problème du développement : situation des bourgeoisies périphériques, structure coloniale du capitalisme, stratégie de rupture politique, reconversion économique dans un sens autocentré, débalkanisation, etc., Sine couronne son ouvrage en se concentrant sur l’observation des forces sociales engagées dans la problématique du développement au Sénégal, son propre pays : ce qu’il nomme "bourgeoisie sénégalaise" , de préférence à bourgeoisie nationale", et où il distingue hommes d’affaires" et "bourgeoisie bureaucratique" d’une part, paysannerie de l’autre, où il reprend certaines analyses de René Dumont dans "Paysannerie aux abois", prolétariat enfin chez qui, faute d’une avant-garde d’ouvriers spécialisés, et compte tenu d’un lumpen-prolétariat important, la conscience de classe demeure encore faible. Et de conclure que le Sénégal n’a d’autre voie de développement que celle qui consiste à instaurer un régime socialiste, seul capable de faire aboutir le processus de libération nationale".
Pour en revenir au thème central du livre, il paraît évident que les expériences de développement tentées depuis les indépendances en Afrique se sont trop souvent soldées par des échecs : échec des plans, échec des décennies du développement, crises sociopolitiques, coups d’état militaires, immobilisme économique sont, hélas, là pour le prouver. La dépendance structurelle sous laquelle vit le Tiers-Monde en regard de l’impérialisme principal (américain) et des impérialismes secondaires (européen et japonais), voire de l’autre superpuissance, en est la cause fondamentale. Dès lors, comme le souligne l’auteur, la tâche essentielle est de poursuivre à son terme le processus de libération nationale, autrement dit de stopper la néo-colonisation économique de fait en commençant par filtrer avec soin les concepts véhiculés par le discours académique du « développement », et en privilégiant l’intervention directe des masses articulée sur une stratégie socialiste, « prolégomènes à tout développement futur ».
De ce livre riche et brillant, on retiendra surtout une démarche qui l’apparente à nombre d’ouvrages parus ces dernières années, aussi bien dans les milieux progressistes d’Occident qu’au sein de certains groupes de penseurs du Tiers-Monde, notamment d’Amérique Latine (Gunder Franck, Paulo Freire, Arghiri Emmanuel), et confirme que depuis le reflux des mythes révolutionnaires des années 60 (Lumumba, Guevarra, Ben Barka), de nouvelles stratégies concernant la libération socialiste du Tiers-Monde se font progressivement jour. Babakar Sine s’inscrit dans ce courant avec aisance et originalité.
Deux petites remarques toutefois. Ce livre, bâti sur une thèse générale, dévie souvent vers un « sénégalocentrisme » qui en réduit l’impact, d’autant que les griefs adressés au seul Sénégal sans être d’ailleurs replacés dans une perspective historique assez vaste, paraissent, comparativement aux situations connues ici et là, excessifs. D’autre part, la partie réservée aux médiats (presse et radio surtout) reste bien abstraite en regard des contraintes quotidiennes de tous ordres ( économiques, géographiques, techniques, pour ne citer que celles-là) auxquelles ces moyens de communication de masse sont réellement confrontés. Entre le médiat de prestige coûteux et élitiste qu’on doit assurément rejeter et la nouvelle culture technologique et populaire dont rêve Sine, s’insère précisément la dure loi du sous-développement. Voilà qui illustre ,assez le défaut de la cuirasse : une conduite un peu dogmatique que, j’en suis sûr, l’auteur déjà a dépassé, ce qui nous permet d’attendre avec optimisme l’épanouissement d’une pensée qui ne saurait laisser indifférent.





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