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HISTOIRE : QUAND LES TRADITIONNALISTES ET LES MODERNES SE DONNENT LA MAIN , MODERN AND TRADITIONNAL ELITES IN THE POLITICS OF LAGOS, DE PATRICK COLE,PUBLIE PAR LES PREESE UNVERSITAIRES DE CAMBRIDGE , ANGLETERRE.
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Ethiopiques numéro 11
revue socialiste de culture négro-africaine
juillet 1977

Auteur : Charles PATTERSON

Les spécialistes de la politique, ainsi que les étudiants d’histoire peuvent remercier M. Patrick Cole d’avoir été parmi les premiers à les gratifier d’un livre qui présente d’une manière suivie, l’évolution politique d’une des grandes capitales Ouest-africaines. Et cela pendant presque toute la durée de la période coloniale.
Partant grosso modo des années 50 du XIXe siècle, l’auteur nous trace dans son ouvrage le développement de Lagos, petite ville de 30.000 habitants, devenue aujourd’hui une capitale gigantesque de L. 700.000 âmes, la plus importante certes de l’Afrique occidentale.
Nous y voyons comment les Anglais, après avoir conclu en 1861 avec les chefs coutumiers un traité dressant l’acte de cession à la couronne britannique de la ville africaine, se mirent à la transformer à leur manière, tant et si bien que leur action finit par souder dans une puissante opposition braquée contre l’Administration coloniale des autochtones traditionnalistes et une partie de l’élite moderne, coalition qui devait conduire le pays en 1960 à l’indépendance nationale.
Au-delà de l’analyse rigoureuse des hauts faits de la réalité politique de Lagos, le lecteur trouvera dans ce volume des appréciations subjectives fort révélatrices, comme l’opinion hétéroclite, par exemple, que les colons anglais se faisaient des habitants de Lagos. Pour certains d’entre eux, ceux-ci étaient purement et simplement des paresseux. Pour d’autres, c’étaient de rudes travailleurs. Le grand voyageur, Sir Richard Burton, lui, les trouva « fainéants » et, somme toute, de « joyeux païens, avides d’amusements ». De ce peuple envers lequel Pomone a été si « indécemment » prodigue de ses biens, il ne fallait pas attendre grand’chose.
On a l’impression en parcourant cet ouvrage que les premiers colons anglais qui se sont installés à Lagos, avaient hâte de bien vivre, ne croyant pas en avoir pour longtemps dans le climat insalubre d’alors. C’est pourquoi, dans un geste d’assainissement qui en dit long sur son comportement vis-à-vis des autochtones, l’Administration anglaise eut vite fait de détruire toutes les cabanes qui longeaient la côte, pour permettre aux vents du large de souffler librement, répandant ainsi, comme la pluie et le soleil, leur influence bénéfique sur les bons et sur les mauvais.
Peu à peu, comme on devait s’y attendre après l’annexion de Lagos, les chefs coutumiers perdirent une bonne partie de leur prestige, voire de leur pouvoir. Ils avaient bien besoin de l’appui de l’élite moderne qui, au demeurant, ne leur a point été ménagé. Non pas que celle-ci trouvât systématiquement à redire à toutes les démarches entreprises par la puissance administrante (en effet, il y en avait de bien sensées), mais elle contestait le droit des Anglais de tenir la dragée haute aux Africains. Toute cette période bouillonnante qui va de 1872 (l’affaire Ajasa) à 1931 (l’affaire Eléko) est d’un intérêt passionnant, tant par les événements qui l’ont marquée, que par les grandes figures de proue qui sont passées sur la scène, telles Henry Carr et Herbert Macaulay, pour ne citer que celles-là.
Dans tout cela, il ne s’agissait de rien d’autre que de la lutte pour l’affirmation de soi, cet éternel combat pour la dignité humaine. L’affaire Ajasa fut en somme une tentative de renforcement du pouvoir des chefs coutumiers, pouvoir sérieusement entamé par les Anglais, comme on vient de le dire, à la suite de l’annexion de Lagos. Survint le grand débat sur l’utilisation de l’anglais comme langue véhiculaire de l’enseignement scolaire. L’un des journaux de l’époque posa la question de savoir si « le but recherché ainsi était de procurer moralement à l’Angleterre ce que les fièvres et les miasmes du paludisme en Afrique l’avaient empêché de réaliser sur le plan physique ». Les débats engagés autour de cette question, on le voit, sont menés sur un ton acerbe.
On est aux environs de 1890, date à laquelle la discrimination raciale se faisait de plus en plus sentir au sein de l’église chrétienne, comme à l’intérieur de la Fonction publique, à l’égard de l’Africain instruit. Petit à petit, les vieilles tensions qui existaient entre les Akus, les Brésiliens et les Yorubas s’apaisaient, et les habitants de Lagos se montraient de plus en plus fiers de leurs coutumes ancestrales, malgré tout ce que les missionnaires venus des pays étrangers trouvaient à redire. Bientôt, il ne resterait plus que deux parties en présence : les Blancs et les Noirs.
Mais c’est la controverse instaurée autour de la Loi foncière qui consacra le rapprochement définitif de l’élite traditionnaliste et de ses alliés modernes. Car il faut comprendre que les idées que les Anglais et les Africains se faisaient sur cette question se ressemblaient comme le jour et la nuit, les uns considérant les terres comme une marchandise susceptible d’acquisition et cessible, les autres l’estimant bien communal, voire communautaire, au demeurant, inaliénable. Dans cette affaire, les avocats défenseurs de Lagos sont souvent sortis gagnants de litiges qui opposaient des chefs coutumiers à la puissance administrante, ce qui rehaussa leur valeur aux yeux des traditionnalistes, alors que ceux-ci justifiaient leur rôle de protecteur du peuple en l’exerçant.
Une autre controverse suscitée par l’application d’un taux d’abonnement obligatoire aux adductions d’eau, détruisit la belle cohésion du front uni d’opposition créé, pour ainsi dire, par l’alliance des anciens et des modernes. Pas au point, toutefois, d’en réduire l’efficacité à néant. Désormais, un groupuscule de traditionnalistes et de modernes accorda son soutien à l’Administration coloniale, alors qu’une formation majoritaire, constituée par des éléments hétéroclites et dirigée par Herbert Macaulay, père du nationalisme nigérian, prit la tête de l’opposition. Il convient de noter que ce fractionnement des forces se répercuta sur la communauté islamique de Lagos, compte tenu du fait que tous les membres influents de l’élite traditionnaliste étaient des musulmans.

Nous sommes aux abords de l’année 1920, au début de l’affaire Eléko qui a duré onze ans. Le chef coutumier Eshugbayi, oba ou roi de Lagos depuis 1900, avait encouru le mécontentement de l’Administration coloniale par la résistance qu’il lui avait opposée à propos d’une querelle sur la taxe relative aux adductions d’eau. Après cinq ans de tergiversation, la puissance administrante finit par lui ôter son titre de roi de Lagos, lui supprima son allocation financière mais chose illogique, lui permit d’occuper toujours l’Iga, sa résidence officielle de chef coutumier, où il continua, naturellement, de recevoir de ses partisans, les honneurs dus à son rang. Il y resta donc, constituant ainsi un point de ralliement pour la faction anti-gouvernementale, qui ne perdait pas une occasion de crier à l’injustice et à l’arbitraire. Devant une situation qui lui rendait la tâche de gouverner de plus en plus difficile, l’Administration aggrava son erreur en ordonnant la déposition d’Eshugbayi, ainsi que son bannissement dans la ville retirée d’Oyo, située à l’Ouest du pays. Grâce à l’effort gigantesque de persévérance et d’abnégation, ses partisans, sous la direction d’Herbert Macaulay, luttèrent acharnément, jusqu’à ce que six ans plus tard, en 1931, l’action de l’Administration coloniale fût condamnée par le Conseil privé d’Angleterre, et Eshugbayi revint à Lagos le 4 juillet 1931, dans un déferlement de joie populaire jamais vu jusqu’alors. Il y mourut le 24 octobre 1932, dix-huit ans seulement avant l’accession du Nigéria à l’indépendance nationale.
Bien des commentateurs ont flétri le caractère d’Eshugbayi qui, semble t-il, n’a pas été homme de qualité. Il est certes préférable qu’une personnalité appelée à de hautes fonctions publiques soit honnête et probe que malhonnête et fourbe. Mais c’est une chose de critiquer un homme, c’en est une autre de fouler aux pieds ses droits légitimes. Le sémillant Macaulay s’acharna sur l’affaire Eléko qui mettait le chef coutumier, Eshugbayi, aux prises avec la puissance administrante, précisément « parce qu’il était convaincu qu’on ne devrait pas permettre aux Administrations coloniales de se livrer impunément à l’arbitraire, aux dépens des droits légitimes de leurs administrés ».
Voilà une œuvre qui vaut la peine d’être lue, ne serait-ce que pour se familiariser avec les détails de grands événements sommairement esquissés ici. On retiendra, en particulier, les portraits d’Henry Carr et d’Herbert Macaulay, tracé de main de Maître au quatrième chapitre.





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