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ROMANS, ESSAI : LES BEAUX NE SONT PAS ENCORE NÉS « THE BEAUTIFUL ONES ARE NOT YET BORN » ROMAN DE AYI KWEI ARMAH ( TRAD. : JOSETTE ET ROBERT MANE ) ED. : PRESENCE AFRICAINE 1976
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Ethiopiques numéro 11
revue socialiste de culture négro-africaine
juillet 1977

L’Age d’Or n’est pas pour demain

Auteur : Roger DORSINVILLE

« Une odeur terrible imprègne ces pages admirables... » dit la note de présentation. Lisons ensemble :
P. 106 « Est-il donc vrai que derrière tous les beaux discours, les gens ne visent qu’à cela ? Il n’ y a donc pas de différence. Pas de différence entre Blancs et les singes qui les imitent, les hommes de loi et les marchands, et maintenant les singes qui imitent les singes, les hommes du Parti. Et quand leur règne sera fini, il n’y aura pas de différence non plus. Tous les hommes nouveaux seront comme les anciens. Est-ce donc cela la vérité ? Des villas blanches dont la blancheur blesse le regard. Des voitures énormes avec des chauffeurs en uniformes de Blancs qui attendent des éternités en plein soleil. Des femmes, encore presque des enfants, qu’on baise, et dont on change comme de chemise, et qui réclament des corsages et des parfums par la valise diplomatique, et des perruques de vrais cheveux arrachés sur on ne sait quel cadavre putride de femme blanche. Du whisky passé en contrebande spécialement pour ceux qui font les lois. Des cigarettes pour faire pleurer d’envie ceux qui ne sont jamais allés à l’étranger. Comment Koomson peut-il revenir chez nous ? Que peut-il trouver à dire à ceux avec qui il travaillait autrefois ? Viendra-t-il voir ces fantômes qu’il a laissés derrière lui, sans dire un mot ? Peut-il venir s’asseoir avec ses anciens compagnons pour fumer l’herbe et maudire les juges stupides qui jettent en prison des hommes qui n’ont fait de mal à personne ? Il est souvent venu ici, mais comme un Blanc ou un notable. »
P. 146 « Cependant tout n’était plus comme autrefois. Çà et là les noms avaient changé. Il faut l’admettre, il y avait très peu de noms africains à consonance africaine, mais les plaques des maisons portaient des noms d’Africains qui se voulaient une âme de Blanc, des noms qui essayaient à toute force de ressembler à des noms de Blancs. Dans la forêt des noms de Blancs, certains indices proclamaient presque à voix haute : ici habite un Noir qui veut singer les Blancs. Mills Hayford... Plange Bannerman... AttohWhite... Kuntu-Blankson. Et d’autres encore, qui devaient encore plus faire pouffer de rire leurs voisins blancs. Acromond... A l’origine, quel nom ghanéen cela avait-il pu être, avant que son digne possesseur, devenu fonctionnaire de l’Etat, ne s’empresse de le civiliser et ne lui donne une allure de maître blanc. Grantson... ils devenaient de plus en plus incroyables. Dans ce beau monde il y avait quelqu’un qui s’appelait Fentengson, et aussi un autre nommé Binful, autrement dit Poubelle.
Passa une autre bonne d’enfant, poussant un landau blanc et rose. Mais dedans, le bébé était noir comme du charbon et étouffait presque sous le flot des lainages de luxe. L’homme se rappela l’amertume de son Maître et ami évoquant tout cela. C’était donc cela qu’ils avaient gagné. Seulement cela. C’était pour cela que de pauvres diables s’étaient étripés et époumonnés. C’était à cela qu’on avait abouti, non pas supprimer le scandale antérieur, mais permettre à quelques Africains de se hisser plus près de leurs maîtres et de s’engraisser la panse comme eux. Voilà ce qui avait été l’unique but. »

Il reste à ajouter aux qualités de l’écriture que c’est un livre fort bien organisé, un récit ou plutôt un procès verbal sans bavure. Même les rappels qui viennent parfois interrompre le déroulement de l’action, parce qu’ils renvoient aux années formatives des personnages, éclairent ceux-ci et aident à compléter le dessin sur la trame.
Dans l’ouvrage tel que conçu, d’ailleurs, l’action n’est pas importante, comme dans un roman policier où elle occuperait l’univers du récit. Elle nous conduit ici, aller-retour, d’une humble maison des faubourgs à un bureau de gare, et presque nul autre pan, sinon une fois dans le salon cossu d’un « homme-nouveau » et dans la chambrette monacale d’un philosophe découragé.
Ce qui est important, c’est au-delà de l’action, la situation qui emprisonne quelques destins dans le malaise de vivre, dans la stagnation et la désolation au-dessus de laquelle brillent de feux artificiels quelques édifices et une classe de fantoches.
Je me rappelle avoir souhaité, il y a quelques années, traduire ce livre, pour l’offrir aux jeunes qui s’essaient à écrire en français comme un exemple d’acuité dans la perception, d’éloquence contenue, et dès lors intensément puissante, dans la colère et le mépris, un modèle de chirurgie sur le corps social où le scalpel, tremblant au bout des doigts d’un fils, s’enfonce pourtant avec décision, parce qu’il faut opérer. C’était avant la très belle collection Ecrits dans laquelle Armah vient s’inscrire aujourd’hui, avant Bokoum, Mudimbé, Sassine, avant la plus récente éclosion qui porte les noms de Badian, Lopez, Ouassenan, et quelques autres.
Je me refusais toutefois à accepter que le Ghana ainsi décrit, Ghana de corrompus et de corrupteurs, fût celui de N’Krumah.
Ne pouvant mettre en doute l’honnêteté de l’écrivain, je lui échappais, admettant que ce fût vrai, mais à un étage au-dessous, faisant dès lors du drame, si l’on veut, celui du roi Christophe, le Chef à la vision grandiose réussissant à construire sa citadelle, parce que la pierre est fidèle à l’épure, échouant à construire sa société parce qu’il faut que sa volonté passe de haut en bas par le relais des hommes, fragiles ou vite fatigués.
Mais Armah débusque de ce refuge ceux qui ont cru, qui croient encore, comme moi, que dans un univers peuplé de si peu de héros, N’Krumah fut, est, l’un des deux ou trois chefs d’Etat qui constituent l’honneur et la dignité de l’Afrique. Il nous en débusque impliquant N’Krumah lui-même dans les aberrations du régime personnel organisé derrière la façade du Parti.
Et nous voici - presque- infiniment désespérés.
Mais il fallait sans doute que ce fils du Ghana dise ce qu’il croit afin que ceux qui vivent encore évaluent et tirent leçon. Car ce qui est en jeu, finalement, ce n’est pas le passé, ni même ce présent où quelques noms fulgurent dans d’épaisses ténèbres, mais l’avenir de l’Afrique.
Le « héros », vrai ou douteux, n’est qu’un moment de la démarche globale de la Nation, et il faut bien que l’on suive l’auteur, à travers la pourriture, sur la trace de l’unique et humble personnage, sans poids sur le destin collectif, qui sut rester, pour lui-même, fidèle à une certaine idée de la pureté, montrant ainsi qu’ici et là, tout de même, quelques « beaux » sont nés avec qui construire le monde.
« L’Age d’Or » non éclos nous est offert dans une traduction doublement fidèle, à la lettre et à l’esprit, telle que l’on peut ignorer que le français n’est pas sa langue d’origine. Jamais donc un auteur n’aura été mieux servi par son « traître », le traducteur.





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