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ROMANS, ESSAI : LES GOSSES TU ES COMME Bruno MANN : (Le Seuil, 1976)
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Ethiopiques numéro 11
revue socialiste
de culture négro-africaine
juillet 1977

Auteur : Raymond RELOUZAT

Le livre de Bruno Mann, quelque peu abusivement qualifié de « roman », est d’une facture originale. Son titre lui-même nous fait entrer de plain-pied dans ce qui apparaît comme la finalité de l’ouvrage : être un document authentique et vrai, porter témoignage d’un vécu réel et non travesti d’une capitale de l’Afrique « francophone » grâce à la transcription aussi évocatrice que possible d’un « sabir » français, qui se pose comme l’image de toutes les destructurations sociales, psychologiques, culturelles, religieuses et morales que la ville post-coloniale impose à trois gosses de la brousse détribalisés, que la faim et le besoin lancent quotidiennement à la recherche de la nourriture.
Ce langage incohérent, mais profondément signifiant, exprime la vérité d’une situation, et d’un phénomène social : l’existence d’une population urbaine déracinée, réduite à la débrouillardise, la mendicité, la délinquance ou la prostitution, et que l’on retrouve dans toutes les capitales africaines. Ce document ethnologique, précieux pour qui voudrait étudier, à tous les niveaux, les processus d’acculturation de cette population est malheureusement difficile à lire d’une traite, et est même quelque fois éprouvant, en raison de la violence linguistique faite au lecteur moyen.
Il reste que la convention littéraire est peut-être beaucoup plus réelle que le lecteur non averti ou inattentif ne le soupçonne. L’auteur termine son ouvrage par une bibliographie fort complète sur l’Afrique Noire, ce qui laisse penser qu’il ne s’agit pas seulement, à tout le moins de situations vécues, de conversations saisies au vol, de scènes prises sur le vif, et d’une connaissance personnelle et profonde du milieu décrit ici, mais aussi de sa reconstitution en cabinet, avec l’aide d’ouvrages scientifiques et d’études contemporaines, concernant, en particulier l’enfant africain, à la manière naturaliste d’un Zola ou - la préoccupation du style et de la continuité historique en plus - d’un Oscar Lewis dans « les enfants de Sanchez ».
Quoiqu’il en soit, nous attirons l’attention de nos lecteurs sur cet ouvrage d’une complexité tout à fait remarquable, qu’il faut lire par tranches, en prenant son temps. Peut-être l’auteur a-t-il voulu trop bien faire, en interdisant à sa subjectivité d’intervenir dans le récit, et peut-être cède-t-il paradoxalement au péché d’exotisme, en se voulant réaliste et scientifique : nous reviendrons en détail sur cette dernière question dans un très prochain numéro.





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