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LE ZAÏRE, CIVILISATIONS TRADITIONNALISTES ET CULTURE MODERNE ( THEOPHILE OBENGA )
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Ethiopiques numéro 11
revue socialiste
de culture négro-africaine
juillet 1977

Auteur : Djibril Tamsir NIANE

Il vient de paraître à « Présence Africaine » un ouvrage remarquable né de la plume de Théophile Obenga ; l’auteur qui n’est pas à son coup d’essai, est connu non seulement du public scientifique mais de la grande masse des élèves, étudiants et autres lecteurs avides de s’instruire sur l’Afrique. Il n’est pas vain cependant de rappeler que Théophile Obenga, égyptologue, historien, homme de culture, est l’un des espoirs de la recherche historique en Afrique. Il est l’auteur d’un ouvrage scientifique remarquable « l’Afrique dans l’antiquité » (Paris 1973) ; reprenant la thèse de l’Egypte pharaonique nègre, Obenga a donné des preuves irréfutables, des liens socio-historiques qui unissent l’Egypte antique au reste du continent. Par une comparaison linguistique et par un commentaire serré des auteurs grecs et latins anciens, il a montré que la Négritude (le fait de civilisation noire de l’Egypte) ne faisait pas matière à contestation pour les peuples grecs et latins qui allaient au pays d’Osiris chercher la science.
Cet ouvrage scientifique d’emblée a fait d’Obenga une autorité dans les sciences sociales africaines. Là, il a su, combinant les données ethnologiques, linguistiques et historiques, étayer d’exemples percutants une thèse longtemps décriée par racisme.
Avant d’en venir à l’ouvrage dont nous nous proposons de faire l’analyse, disons aussi que Théophile Obenga, aujourd’hui Ministre dans son pays la République Populaire de Congo, n’a pas arrêté pour autant ses recherches, même il continue à enseigner à la Chaire d’histoire de l’Université de Brazzaville.
Le présent ouvrage, comme le dit l’auteur, est le fruit de recherches collectives faites à l’Université de Lumumbashi par Obenga et ses étudiants pendant qu’il enseignait en tant que Professor visitor au Zaïre (bel exemple de coopération entre universités de deux pays frères d’Afrique). L’auteur a fondu son cours et ses recherches avec les étudiants zaïrois pour nous élever un monument de plus à l’histoire africaine.
Examinant tous les aspects de la culture zaïroise, l’historien dialecticien Obenga nous présente ici une œuvre fortement charpentée. Il a réussi le tour de force de condenser en 266 pages les données essentielles pour appréhender la culture du Zaïre de la préhistoire à nos jours. C’est une gageure qu’il faut réussir.
L’ouvrage est divisé en 6 parties d’inégale importance.
1°) Les deux premiers chapitres sont destinés à nous donner un aperçu géographique et historique de la région. Pour être courts, ces chapitres sont d’une densité qui dénote une connaissance sûre. Le cadre géo-historique a un impact direct sur les faits de culture.
2°) Un chapitre d’une grande importance est consacré à la paléontologie linguistique ; nous reviendrons plus en détail sur ce point.
3°) Le chapitre IV nous présente les fondements humains du peuple zaïrois. Une vue générale fort éclairante sur le puzzle de population ; ce chapitre est comme un préambule au suivant.
4°) Le chapitre V en fait constitue selon nous l’ossature même de l’ouvrage ; il s’intitule Description des groupes humains. Disons tout de suite qu’il fallait un historien africain en état de grâce avec les traditions orales pour montrer les liens intimes qui tissent une trame serrée autour de ces peuples épars, toujours présentés comme des entités humaines n’ayant aucun lien entre elles.
5°) Le chapitre VI : Culture zaïroise moderne. Fort de la connaissance du passé, l’auteur nous présente le Zaïre d’aujourd’hui dans la quête d’un renouveau. Ainsi de la préhistoire à la période que nous vivons, l’auteur a su nous rendre sensible l’évolution de cette région dont le rôle a été grand dans l’épanouissement de la culture négro-africaine.
Mais à présent entrons de plein pied dans les détails. D’abord l’auteur dans son avant-propos, situe le travail qu’il a fait.
« En cette Afrique centrale, l’unité culturelle foncière de tout le peuple zaïrois, dans le contexte international moderne, la solidarité africaine et voilà qui nous détermine suffisamment pour tenter de connaître et de faire connaître à notre tour, bien modestement, non sans lacunes inévitables, le grand peuple de la République du Zaïre ».
Ce sont les premières lignes de l’avant-propos. On voit, l’ouvrage procède d’un souci, celui de tous les intellectuels et scientifiques africains, connaître et rendre sensible « l’unité culturelle » d’un peuple qui s’insère dans la « solidarité africaine ». Il s’agit aussi « d’un travail » comme écrit l’auteur, entrepris « pour la préparation de notre propre avenir ». C’est précisément pour cette raison que l’auteur, qui est en même temps homme d’action, a voulu camper la culture zaïroise avec toutes ses potentialités et les potentialités de cette partie de l’Afrique dans l’esprit de reconstruction, de renouveau, auquel sont attachés les scientifiques africains.
Ces potentialités sont fortement dégagées dans l’aperçu géographique qui nous fait peser le poids humain et économique du Zaïre qui vient au 3e rang des Etats africains avec 2.381.000 km2. Ce bref aperçu géographique montre un pays au sol et sous-sol d’une richesse extrême. Et le raccord est fait avec l’aperçu préhistorique qui nous éclaire sur l’ancienneté de l’occupation humaine dans une région que la nature a tant privilégiée. A juste titre l’auteur écrit « la préhistoire, si négligée encore dans les enseignements secondaires et universitaires africains (phénomène qui s’explique par un pénible héritage colonial) est la seule discipline à pouvoir donner les fondements historiques certains aux études sur la culture et les civilisations négro-africaines quelque soit le point de vue adopté, diachronique ou synchronique » (souligné par nous). Il est banal aujourd’hui d’insister sur l’impact des recherches préhistoriques pour éclairer l’histoire africaine ; en effet les efforts des chercheurs ont mis en lumière l’importance de la préhistoire pour comprendre les faits de civilisation, et la contribution africaine a été énorme dans ce domaine. La connaissance de la préhistoire conduit nécessairement à saisir « les antiquités africaines ». L’Afrique n’émerge pas à l’histoire avec l’écriture mais bien avec les techniques minières et agricoles qui ont permis l’épanouissement précoce de brillantes civilisations. On comprend tout l’intérêt que Théophile Obenga accorde à la préhistoire africaine qui a l’avantage d’offrir toutes les étapes franchies pat l’Homo « faber », ensuite « sapiens » dont nous sommes héritiers directs.

Inventer et s’approprier

Le chercheur, doublé d’un militant convaincu soucieux de l’éveil des consciences africaines abordant la paléontologie linguistique zaïroise, nous invite à « inventer » toutes sortes de méthodologies pour s’approprier l’histoire profonde des peuples africains.
J’ai souligné s’approprier et inventer, c’est plus qu’une invitation, mais un devoir que de sortir des ornières de la recherche traditionnelle, il nous faut « inventer », c’est-à-dire penser nous mêmes nos problèmes et prendre à notre compte l’écriture de notre histoire, son interprétation, toutes choses qui sont restées depuis l’ère coloniale l’apanage de spécialistes davantage penchés sur l’ethnologie ou une histoire à courte vue qui ne va pas au fond des choses.
Il est important de noter ici le cri d’alarme de l’auteur de l’Afrique dans l’antiquité (1) « les chercheurs étrangers doivent attendre plus de leurs collègues africains, le contraire retarderait pour longtemps encore toute véritable autonomie morale, intellectuelle, chez les Africains, les premiers concernés pourtant ». L’historien rejoint ici l’humaniste Senghor qui nous invite à « penser pour nous mêmes et par nous mêmes ». Convergence qui n’est pas fortuite puisque aussi bien l’auteur de « Chants d’Ombre » et « Ethiopiques » en étudiant les « fondements de l’africanité » a cru indispensable de remonter au plus lointain passé du continent. Je renvoie le lecteur à l’ouvrage de Léopold Sédar Senghor Négritude arabité et francité (2) chapitre III.
Il ne faut pas toujours que des solutions toutes faites nous soient proposées. L’engagement de Théophile Obenga éclate singulièrement dans ces lignes. « Le pire des dangers publics pour les Africains serait après les Indépendances, de connaître et d’assumer leur propre culture à travers des ouvrages élaborés par des ex-colonisateurs qui sont toujours unanimes pour frustrer culturellement les africains ». Si on peut opposer à l’auteur quelques exceptions, celles-ci ne font que confirmer la règle. Dans ce court chapitre sur la paléontologie linguistique zaïroise, retenons cette affirmation fruit de patientes recherches que « toutes les langues négro-africaines autochtones, parlées aujourd’hui en République du Zaïre, renvoient à un référentiel linguistique commun qui se perd lui-même dans la nuit des temples préhistoriques. Si je souligne ce passage c’est parce qu’après de patientes recherches, il est prouvé aujourd’hui que toutes langues négro-africaines sont issues d’un tronc commun qui serait à situer en Afrique orientale dans la longue vallée du Nil. On sait aujourd’hui que la linguistique est une « science auxiliaire » puissante de l’histoire puisqu’elle permet de remonter plus loin dans le passé. Grâce aux recherches des linguistiques, le fantôme de l’Afrique noire puzzle de dialectes s’est évanoui. L’unité culturelle dont il est si souvent question ressortit précisément à ce « référentiel linguistique commun » et à bien d’autres éléments de culture que nous allons appréhender dans l’œuvre de Théophile Obenga, ce chercheur à la palette si riche.
L’auteur est tout à fait à l’aise dans le chapitre de présentation des ethnies du Zaïre (chap. IV) ; en quelques lignes les contours des principaux groupes sont cernés. Il s’agirait ici plutôt d’une répartition qui tient compte de la géographie, méthode qui va permettre à l’auteur dans le chapitre de fond (le chap. V) d’aborder la description des groupes humains en les caractérisant tant sur le plan linguistique que social. La parenté des groupes apparaît dans les comparaisons des termes de parenté, dans l’analyse des faits lexicologiques. Dans ce chapitre important Théophile Obenga nous montre la stratification socia1e, fournissant ainsi les éléments d’un mode de production qui serait à caractériser, mais ce n’était pas le propos de l’auteur. Un fait important à souligner à savoir qu’il est constant dans l’esprit du négro-africain (qu’il soit de l’Afrique centrale ou du Nord Soudan) que « la terre (nsi) héritée des Ancêtres-morts est le bien de toute la communauté : elle est exploitée à titre d’usufruit par tous les vivants bénéficiaires sous l’égide d’un chef (mfumu, ngwa, kasi). Ce fait socio-culturel constaté par les chercheurs coloniaux mêmes dans plusieurs régions d’Afrique, a fait dire qu’il y a des terres qui sont des « Noman’s land ». L’absence de la propriété privée de terre a toujours été un phénomène incompréhensible pour l’Européen habitué au bornage des domaines dès la plus haute antiquité. Cependant c’est le régime foncier qui fonde une structure socio-politique ; c’est la clé de bon nombre de faits socio-culturels restés jusque là inexpliqués (religion, rites magiques, danses, etc...). Systématiser et tirer des conclusions de cette constatation n’était pas le propos de notre auteur. Mais il a rassemblé ici à travers l’étude de chaque groupe humain les éléments d’une synthèse sur les institutions politico-sociales et sur le mode de production, les forces productrices, etc....
Je demeure convaincu que les éléments ici rassemblés par l’auteur seront ramassés par lui en une synthèse ultérieure pour dépasser la simple description et passer à une caractérisation plus généralisée de la société traditionnelle. Les données linguistiques surtout retiendront l’attention du chercheur dans le futur si tant est qu’il poursuit ses travaux sur les langues africaines.
C’est donc après la présentation du pays, des hommes dans le contexte traditionnel que notre historien aborde l’étude de la culture zaïroise moderne en son chapitre VI et Théophile Obenga donne une large définition de la culture : « Nous entendons par « culture zaïroise moderne » toute la production intellectuel1e (scientifique, littéraire, philosophique, économique et juridique, sociologique, psychologique, artistique, etc...) des Zaïrois avant et depuis l’indépendance du pays ». Au fond c’est tout cela et plus, la culture. C’est ce patrimoine propre à tout groupe humain qu’on a longtemps nié au peuple noir.
Dès lors on comprend que la lutte au plan de la reconnaissance de la spécificité culturelle menée par les premiers intellectuels noirs d’Afrique, le mouvement de la Négritude dans les années 30 n’avaient pas d’autre ambition que de révéler au « monde civilisé blanc » que l’Afrique noire a une culture, dans le sens large que l’entend l’historien et homme d’Etat congolais Théophile Obenga.
Je dirai que si aujourd’hui de tous côtés on se penche sur le problème culturel, si dans tous les pays d’Europe un intérêt accru est accordé à la culture au point que dans certains pays on pense à la création dans les Universités d’une chaire de philosophie de la culture, on le doit incontestablement au pays du Tiers Monde et singulièrement à l’Afrique noire dont les hommes de culture, les scientifiques ont prouvé que l’Afrique noire sans le support de l’écriture a élaboré une histoire, une astronomie, une littérature, une philosophie, etc... L’élargissement de la définition du concept de culture incontestablement est le résultat du combat de libération des peuples colonisés. Aujourd’hui la culture n’est plus considérée comme l’apanage de quelques brillants causeurs de salons. Il s’agit d’un phénomène social et Théophile Obenga nous rend sensibles ici la culture du Zaïre moderne, culture qui n’est pas une création ex nihilo depuis l’indépendance ; mais culture qui tire son suc nourricier du vieux terroir africain. Dans ce chapitre dernier, l’auteur nous décrit l’effort de renouveau culturel engagé par le peuple et le gouvernement zaïrois ; artistes, écrivains, sculpteurs, scientifiques sont campés avec force dans leur détermination d’œuvrer à la Renaissance culturelle du pays. Il montre l’impact de cette culture sur le monde. « La musique et la poésie d’un Lwambo Makiadi par exemple, écrit-il créent des schémas mentaux qui animent et font vibrer des millions d’individus par delà le Zaïre. » Imprégnés de la littérature orale, des valeurs qu’elle recèle, les auteurs trouvent dans la tradition une excellente source d’informations cependant qu’ils ne sont pas indifférents aux problèmes de l’heure.
Signalons ici que les missionnaires ont souvent fait œuvre utile dans l’écriture des langues zaïroises ; c’est ainsi qu’Obenga nous signale « un événement culturel important » à savoir la création par un jésuite « d’une collection populaire d’ouvrages de vulgarisation dans tous les domaines. Cette collection (créée en 1943) prit le titre de Bibliothèque de l’Etoile. Elle se proposait de publier, en français et en langues zaïroises des ouvrages de formation spirituelle, sociologique historique, scientifique, médicale, technique et même sportive, ainsi que des œuvres d’initiation aux lettres et aux arts ».
Cette collection eut à son actif 130 publications en 1957. Ainsi dès avant l’indépendance le Renouveau avait commencé ; grâce à des prix, à des concours organisés dans le pays.
On ne s’étonnera donc pas que la littérature zaïroise post-indépendance soit si riche. Le roman, le théâtre, la poésie connaissent la faveur du public. La noble figure de Mudimbé émerge dans le monde des belles lettres et Obenga offre dans son ouvrage une brillante analyse des œuvres majeures du grand écrivain zaïrois. La science pure n’est pas en reste, singulièrement l’anthropologie. Ce dernier chapitre nous amène à la conclusion heureuse que la Renaissance de la culture zaïroise est : la preuve que tous les pays d’Afrique sont riches de potentialités car l’héritage culturel est là, il faut l’exploiter.
Nous ne pouvons qu’inviter l’Africain avide de connaissances et soucieux du destin du peuple noir à lire cet ouvrage qui éclaire non pas seulement sur la culture zaïroise mais sur les fondements mêmes de la culture négro-africaine.
Outre la qualité de l’écriture, la précision dans l’information de cet ouvrage d’Obenga est un acte de foi dans le destin du monde noir.
Je terminerai cette note que j’aurais souhaité brève en disant que si l’ordre économique nouveau que tout le monde réclame est une nécessité, cet ordre sera fondé sur un ordre culturel nouveau. C’est le lieu de citer encore Obenga qui est un intellectuel motivé conscient des problèmes du monde négro-africain et du monde tout court. « La culture mondiale qui est à faire, pour ne pas être une simple vue de l’esprit, exige la participation entière, plénière, autonome de chaque peuple, sinon on a vite abouti à la « récupération » des unes par les autres, au lieu d’un humanisme vraiment élargi », page 33. Soit dit pour clore cette note, si l’humanisme jusqu’à une date récente était compris dans le sens restreint de mouvement culturel européen de la Renaissance XV-XVIe siècles : aujourd’hui on entend par humanisme les conceptions et orientations culturelles de tous les peuples dont le but est de servir au plein épanouissement des aspirations les plus nobles de l’Homme. Cet élargissement de définition est aussi un apport des pays dits du « Tiers Monde ».





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