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Ethiopiques - Spécial centenaire
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

Editorial : Pourquoi Ethiopiques ? [1]

Auteur : Léopold Sédar Senghor

Dans notre monde en crise depuis la deuxième guerre mondiale, il n’y a plus, sauf, dans les universités - et encore ! -, de revue purement culturelle. Ethiopiques se veut donc une revue politique et une revue culturelle en même temps, une revue « socialiste » et une revue « de culture négro-africaine ». Cette juxtaposition d’une option idéologique et d’une réalité culturelle vient, à son heure, combler une lacune.
En effet, malgré de nombreux efforts, et méritoires, près de quinze ans après les indépendances de 1960, il n’existait pas en Afrique noire francophone de publication à caractère théorique où débattre de l’ensemble des problèmes qui se posent à nos Etats, engagés dans l’impitoyable bataille du développement - nous ne parlons pas de la seule croissance économique. Faute de doctrine ? Certainement pas. Nombre d’Etats négro-africains ont, depuis 1960 et même avant, lancé un mouvement de libération culturelle ou tracé une voie originale vers le Socialisme. Il fallait seulement songer à mener, non pas parallèlement mais en convergence, les développements économique et culturel.
Pourquoi le Socialisme ? Parce que, comme le disait Marx dans un manuscrit inédit, il faut, d’abord, par la planification économique et la croissance de la production, satisfaire les besoins animaux - manger, se loger, se vêtir, se soigner - afin de permettre aux hommes de se livrer à leur « activité générique », qui est de créer des œuvres d’art et d’en jouir. Sur la base de la liberté, de 1’initiative et de 1’imagination, c’est-à-dire du socialisme authentique, offrir, aux Africains et aux amis de 1’Afrique, une structure pour un dialogue, amorcé ailleurs, voilà donc la première justification d’Ethiopiques.
Certains nous ferons, peut-être, remarquer qu’en choisissant le Socialisme, nous commençons par emprunter à une théorie extra-africaine. A ceux-là, nous répondrons, d’abord, que cette doctrine, sous sa forme d’organisation collective de la production et de la justice sociale, n’était pas étrangère à notre continent. Il y a aussi que nous refusons de nous enfermer dans un ghetto.


Cependant, il est question d’adapter le Socialisme aux particularités concrètes et actuelles de nos pays, ne serait-ce qu’en ce qui concerne la lutte des classes et 1’art. A Heinz Starkenburg, qui lui demandait quelle est la place que tiennent la race et 1’individu dans la conception de 1’histoire de Marx et d’Engels, ce dernier répondait, le 25 janvier 1894 : « Nous considérons les conditions économiques comme ce qui conditionne, en dernière instance, le développement historique. Or la race est elle-même un facteur économique ».
Pourquoi une revue « de culture négro-africaine » ? Nous répondrons plus longuement dans le prochain numéro. Qu’il nous suffise, aujourd’hui, de répondre par quelques arguments, vitaux et de bons sens.
A ceux, Grands-Blancs et intellectuels nègres « récupérés », qui nous demandent de « dépasser la Négritude », c’est-à-dire, au sens du dictionnaire Robert, « l’ensemble des caractères, des manières de penser, de sentir propres à la race noire », nous répondrons qu’un zèbre ne peut se défaire de ses zébrures sans cesser d’exister en tant que zèbre. Nous n’avons pas le goût du suicide collectif. Ni individuel.
Nous avons regardé autour de nous, et nous avons vu, depuis deux siècles, à tous les horizons et sur tous les continents, des hommes et des femmes qui appartenaient à la même nation, à la même ethnie, au même continent, se lever, se chercher, se retrouver. Nous les avons vus, ainsi rassemblés, creuser leur terre, leur histoire, leur littérature, leur art pour découvrir, avec leurs sources, leur identité culturelle, voire biologique. Ce furent, près de nous, nos frères les Arabes, ailleurs les Japonais, puis les Chinois innombrables. Mais, depuis le XVIIe siècle, les Européens du Nord, du Centre et de 1’Est les avaient précédés : les Scandinaves, les Allemands, les Slaves...
C’est le journal Le Monde, journal de gauche s’il en fut, qui, parlant du succès d’Arafat à l’ONU, commençait son éditorial du 15 novembre par ces mots : « L’événement montre à quel point les différends tenant à la race, aux nationalités et aux religions transcendent, en quelque sorte, les querelles politiques ». Et nous voyons les idéologies politiques elles-mêmes - qu’est-ce que cent ans dans 1’Histoire ? - rendre hommage aux idéologies plus anciennes de la nation et de 1’ethnie. Et c’est maintenant aux partis de gauche, voire d’extrême gauche, en Europe, de faire profession de patriotisme : de proclamer leur attachement aux valeurs nationales.
Encore une fois, il n’est pas question que la revue Ethiopiques s’enferme dans un ghetto, fut-il de la Civilisation noire, ni dans les limites du Sénégal, où elle a son siège. Sa rédaction réunit, fraternellement, des Noirs et des Blancs. Si elle est essentiellement, « une revue socialiste de culture négro-africaine », elle n’en est pas moins ouverte à tous les Africains, noirs et blancs. Par-delà l’Afrique, elle 1’est aussi à nos amis des quatre autres continents, mais, plus particulièrement, aux hommes et aux femmes de la Diaspora noire.
C’est dans le même esprit que nous procéderons à des échanges avec les autres revues du continent et du monde. La Civilisation noire n’est qu’un aspect de la Civilisation de l’Universel que toutes les ethnies doivent bâtir, ou périr, ensemble celle-ci ne serait pas intégrale, elle ne serait pas humaine s’il y manquait un seul aspect de la condition humaine. C’est à bâtir cette civilisation panhumaine que travaillera Ethiopiques. Comme un ouvrier de la « onzième heure ».


[1] Ethiopiques. Revue socialiste de culture négro-africaine, n° 1, janvier 1975.




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