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Ethiopiques. Spécial centenaire.
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

CULTURE ET DEVELOPPEMENT [1]

Mes chers Confrères, Mesdames, Messieurs,
J’ai dit « Mes chers Confrères ».
Car il s’agit, d’abord, de vous remercier, vous les écrivains et les artistes, les professeurs et chercheurs, vous tous qui êtes venus des quatre horizons de l’Afrique, mais aussi d’Asie, d’Europe, d’Amérique.
Comment taire ma gratitude ? En effet, vous n’avez pas voulu célébrer un quelconque « culte de la personnalité », ni « réparer des ans l’irréparable outrage », car je suis faillible et mortel. Mais, à l’occasion de cet octobre de mon âge, vous avez voulu discuter d’un des problèmes, d’une de ces idées pour lesquelles, depuis 50 ans bientôt, j’ai consacré le meilleur de ma vie. Vous ne pouviez me faire plus grande faveur.
Car mon mérite, si j’en ai un, n’est pas dans mes œuvres, qui sont loin d’être parfaites, j’en ai conscience, mais dans cette conviction, ancrée en moi dès le collège, que les Nègres avaient une culture et qu’il fallait la défendre en essayant de l’illustrer.
Renouvelée ma gratitude, je voudrais, sans plus attendre, poser le problème qui va faire l’objet de nos débats.

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Cependant, avant d’essayer de définir les deux substantifs qui forment le titre de ce colloque, je voudrais vous livrer une réflexion préliminaire.
Or donc, écrivains et artistes, professeurs et chercheurs, bref, intellectuels noirs, vous voici, de nouveau, réunis à Dakar pour discuter des rapports de la Culture et du Développement. Je dis « de nouveau », car c’est ici même que l’autre mois, vous vous êtes réunis pour fonder l’Union des Ecrivains négro-africains. Comme vous vous le rappelez, j’avais tenu, d’accord avec vous, à ne pas ouvrir cette conférence. Cela signifie que la politique doit se mettre au service de la culture et non pas, comme c’est malheureusement le cas dans la plupart des Etats du Tiers monde, la culture au service de la politique. J’y reviendrai.


Primauté à la culture

Nous sommes donc tous d’accord pour affirmer que, si la priorité appartient à la politique, dans le cas de l’indépendance nationale à conquérir, la primauté elle, doit toujours demeurer à la culture, non seulement sur la politique, mais encore sur l’économie. Je vais même plus loin. L’indépendance culturelle, au sens de la volonté de penser et d’agir par soi-même et pour soi-même est la condition sine qua non de toute autre forme d’indépendance, y compris la politique.
C’est tellement vrai que non seulement les politiques, mais aussi les économistes, et de plus en plus, affirment leur « souci de l’homme » et la nécessité de tenir compte, en les étudiant, de l’aspect culturel des problèmes économiques si l’on veut leur trouver des solutions efficaces. Je vous renvoie, entre autres, au « rapport » que Mihajlo Mésarovitch et Eduard Pestel ont adressé au Club de Rome, sous le titre de Stratégie pour Demain.
Dans son introduction à l’ouvrage, Robert Lattès part de la « crise de croissance » qui, actuellement, bouleverse le monde, plus exactement, la société humaine. Dans une terre de « totalisation » et « socialisation », pour parler comme Teilhard de Chardin, les problèmes économiques, comme les autres, sont devenus de plus en plus complexes. Cette complexification se développe dans deux sens : celui de la géographie, où le même continent se divise en plusieurs régions, et celui des matières économiques elles-mêmes, où le même problème se présente sous différents aspects. De sorte que l’étude et, partant, la solution des problèmes doivent être globales. D’où l’idée, essentielle, d’un « modèle », c’est-à-dire d’une représentation simplifiée d’une situation avec des variables en interactions.
C’est ainsi que Mésarovitch et Pestel ont élaboré un « modèle à plusieurs niveaux du système mondial », qui repose sur la diversité : diversité des régions et diversité des « strates ». Ainsi chaque problème est étudié, d’une part, selon le point de vue, mais aussi la réalité, de chaque région et, d’autre part, selon chacune des « strates », ou « niveaux », qui éclaire un aspect de l’ensemble : strates écologique, technologique, démo-économique, collective, individuelle. II est entendu que la culture exerce son influence partout, même dans la strate écologique.
Résumant la première des thèses sur lesquelles repose leur modèle mondial, les deux savants du MIT écrivaient : « Le monde ne peut se concevoir qu’en fonction des différences de culture, de traditions et de développement économique, c’est-à-dire comme un système de régions différentes mais interdépendantes ». J’aurais volontiers souligné, mais ce sont eux-mêmes qui ont souligné l’essentiel : les trois domaines en symbiose où se développe la société humaine - et l’Homme en définitive, avec primauté à la culture sur la politique et l’économie.

Culture et développement

Ce qui nous amène à la définition de la culture, que nous ferons en la comparant, d’abord, avec la civilisation. D’autant que le colloque du IIe Festival mondial des Arts nègres s’intitulera « Civilisation noire et Education ».
Comme nous l’enseignait Marcel Mauss dans les années 1930, la « civilisation », c’est l’ensemble des faits sociaux - phénomènes, structures, valeurs - qui caractérisent une société donnée. La « culture », c’est, dans une civilisation, l’ensemble de ses valeurs : son esprit. D’où il résulte que chaque peuple, car chaque société, a ses valeurs propres : originaires et originales.
Allant plus loin, l’ethnologue allemand Leo Frobenius, écartant toute prétention à une hiérarchisation des civilisations, rangeait, dans la même famille, telle civilisation dite « avancée » et telle autre dite « primitive ». Bouleversant les idées répandues et triomphantes depuis la Renaissance, il insistait sur l’importance de l’intuition par rapport à la discursion, de la civilisation du sens à celle du fait. Et il ne reniera pas ses idées sous Hitler. Idées que son élève Adolphe Jensen reprendra, en faisant de l’intuition et de la discursion deux raisons complémentaires.
Quant au développement, c’est à la croissance qu’il faut l’opposer d’abord. La « croissance », c’est l’augmentation de la production, de la distribution et de la consommation des biens économiques : matériels. Le « développement » englobe la croissance, mais il va plus loin. Il ajoute, à la croissance, l’augmentation de la production, de la distribution et de la consommation des biens culturels et spirituels. La croissance met l’accent sur la quantité, le développement sur la qualité. C’est en ce sens qu’on parle du « Plan de Développement économique et social », qui, dans presque tous les pays, et quel que soit leur degré d’évolution ou l’idéologie dont ils se réclament, guide l’action du Gouvernement.
On peut mieux voir, maintenant, quels sont les rapports, dynamiques, entre la culture et le développement. C’est que la pensée, plus exactement la « raison » au sens de Descartes - la trilogie du « penser », du « sentir » et du « vouloir » -, par les valeurs qu’elle élabore, est la condition nécessaire de l’action. Il s’agit, ici et là, de l’Homme. D’un homme concret : conscient, mais sensible et, parce que doué de volonté, actif. D’un homme qui veut « se faire », comme on dit aujourd’hui, en faisant telle action. Je parle d’un homme qui, parce que producteur d’idées, veut se réaliser en transformant la nature selon ses idées, je dirai même ses utopies : en réalisant la nature et, en même temps, soi-même sur un plan supérieur, plus efficace parce que plus cohérent, plus beau parce que plus harmonieux. II s’agit d’assurer le développement intégral « de l’homme et de tous les hommes » : de l’épanouissement - voilà le mot - de toutes ses facultés, de toutes ses virtualités en vertus. C’est en ce sens que l’homme, c’est-à-dire la culture, est au commencement et à la fin du Plan de Développement économique et social. Comment cela ? C’est ce que nous allons examiner.
Qu’est-ce qu’un Plan, en effet ? C’est un projet, élaboré pour un pays donné et un temps donné, ainsi qu’un ensemble de moyens pour le réaliser. En d’autres termes, il faut distinguer, dans un Plan, le but les objectifs et les moyens. Le but ultime de tout plan, du Plan, c’est le développement, tel que je l’ai défini plus haut : l’épanouissement de l’homme et de tous les hommes. Pour cela, le Plan doit fixer, par secteur - activités rurales, industrielles, de service, sociales - des objectifs et des moyens. Ces moyens sont, bien sûr, financiers, et c’est ce qui retient d’abord l’attention, mais encore et surtout humains.
C’est, en effet, l’homme qui a eu l’idée du Plan, qui l’élabore et le réalise. C’est lui qui, à cet effet, a reçu, par l’enseignement, les connaissances scientifiques, techniques et professionnelles nécessaires, qui sont les expressions et les instruments d’une certaine civilisation. C’est encore lui qui a assimilé, par l’éducation, l’esprit d’imagination, de méthode et d’organisation qui anime le Plan. Sans parler de la sensibilité qui lui a permis, à lui l’homme, d’avoir des idées et de vouloir se réaliser en les réalisant. Toutes choses, et surtout l’éducation, qui impliquent, avec la conscience, l’assumation des valeurs d’une civilisation, pour, non pas les épurer, mais les tonifier, les enrichir - en vue, toujours, de l’épanouissement de 1 ’homme et de tous les hommes.
Ces rapports, dynamiques, encore une fois, entre culture et développement doivent nécessairement se traduire dans nos programmes comme dans nos méthodes d’enseignement et, plus généralement, d’éducation. Ce qui m’amènera, en passant, à anticiper sur le colloque du Festival de Lagos, qui aura pour thème « Civilisation noire et Education ». J’en donnerai un exemple concret en vous disant l’esprit de la Réforme sénégalaise de l’Enseignement, que nous avons commencé d’élaborer, par des enquêtes et des groupes de travail, avant même les événements de 1968 et dont l’un des textes fondamentaux est la « Loi d’Orientation de l’Education nationale », signée le 3 juin 1971.
Précisément, l’article premier de cette loi pose clairement le but de l’éducation sénégalaise :

« L’Education nationale... tend à... former des hommes et des femmes libres, capables de créer les conditions de leur épanouissement à tous les niveaux, de contribuer au développement de la science et de la technique, et d’apporter des solutions efficaces aux problèmes du développement national ».

J’ai souligné tous les mots importants que nous avons déjà rencontrés, plutôt les idées : de « science » et de « technique », qui ressortissent principalement à la croissance, de « liberté », de « créativité » et d’« épanouissement », qui expriment surtout l’esprit. C’est ce double souci que l’on trouve, non seulement dans la loi, mais aussi dans les méthodes de l’éducation et les programmes de l’enseignement sénégalais.


Modernité et enracinement

Souci de la croissance ai-je dit, et dans la modernité. D’où la place importante qu’occupent les sciences dans l’enseignement, dont la technologie, science du savoir-produire, mais surtout la mathématique, science de la quantité, qui est à la base de toutes les autres. C’est ainsi encore que nous avons créé un « enseignement moyen pratique », multiplié les écoles professionnelles au niveau secondaire et résolument orienté l’enseignement supérieur vers la profession.
Mais souci aussi grand, en vérité plus grand, de l’enracinement non précisément dans la civilisation négro-africaine, qui ne saurait plus être, aujourd’hui, celle à Grand-Père, mais dans la culture, c’est-à-dire les valeurs permanentes de cette civilisation. D’où, depuis l’indépendance, notre effort pour africaniser les programmes, notamment en lettres, en histoire et en géographie, mais surtout pour introduire l’étude des langues nationales : négro-africaines.
Il reste qu’ici, nous nous sommes gardés des proclamations démagogiques. Nous avons préféré, faisant appel à un organisme scientifique, le Centre de Linguistique appliquée de Dakar (CLAD), fixer, d’abord, l’écriture phonétique de nos langues, tout en travaillant à l’élaboration de leurs grammaires, puis faire des expériences concrètes sur leur enseignement. Refusant de reproduire simplement les méthodes pédagogiques de l’Europe, nous avons cherché, en nous appuyant sur les valeurs de la culture noire, à créer de nouvelles méthodes d’enseignement, qui sont largement usées dans l’enseignement moyen pratique, ainsi que dans l’enseignement professionnel et celui des langues vivantes de communication internationale, voire des langues classiques, comme le latin et l’arabe. Ces valeurs sont, parmi d’autres, l’intuition, la mémoire verbale et, plus profondément, le sens des qualités sensibles, sensuelles, et, partant, analogiques des langues.
Ainsi donc, qu’il s’agisse de croissance, d’art, d’éducation, de développement, nous trouvons, toujours et partout, l’homme avec ses idées, ses sentiments, son action : d’un mot, sa culture. Une culture enracinée dans 1 ’homme négro-africain, mais ouverte aux pollens des autres cultures, comme le dit l’article 3 de la « Loi d’Orientation » :

« L’Education nationale sénégalaise est une éducation africaine, prenant sa source dans les réalités africaines et aspirant à l’épanouissement des valeurs culturelles africaines. Partant de ces réalités, elle les domine et les dépasse en vue de leur transformation. Elle intègre les valeurs de civilisation universelle et s’inscrit dans de grands courants du monde moderne ».

Ce qui m’amène, avant de conclure, à vous reparler de la culture noire : de la Négritude ou de l’African Personality, comme on voudra. Car, heureusement, entre Anglophones et Francophones, nous avons, maintenant, dépassé les querelles de vocabulaire, et enterré la hache de guerre.
Quant à la querelle de fond, sur la Négritude, elle est en train de mourir, « faute de combattants ». Il en va autrement du débat, comme nous le verrons bientôt.
En ce qui concerne donc la bataille de générations, les aînés que nous sommes, dont Aimé Césaire et Léon Damas dans le monde francophone, sans parler de ceux de la Négro-Renaissance, qui, dans le monde anglophone, nous avaient ouvert la voie, nous n’avons jamais refusé à la génération suivante le droit de nous contester. Je songe à Wole Soyinka, à Tchicaya U’Tamsi, à Edouard Maunick, à bien d’autres.
Il y a cinq ans, au premier « Colloque sur la Négritude », tenu à Dakar, j’ai reconnu la légitimité de leur ambition. Celle-ci était, elle est d’aller au-delà des champs qu’avaient explorés et défrichés leurs aînés, au-delà des expressions qu’ils avaient forgées, pour conquérir d’autres champs à la recherche et à la pensée, à la littérature et à l’art des Nègres, mais encore pour moduler d’autres chants. Je disais donc, en 1971 :

« Encore une fois, chaque génération, chaque penseur, chaque écrivain, chaque artiste, chaque homme politique doit, à sa manière et pour sa part, approfondir et enrichir la Négritude. Il doit dépasser la Négritude de ses devanciers. Mais dépasser n’est pas renier, d’autant que dépassement n’est pas forcément supériorité, mais différence dans la qualité : nouvelle manière de voir, de vivre et de dire selon les nouvelles circonstances ».

En vérité, c’est bien plus tôt, dès 1948, que j’avais commencé d’exprimer la même idée dans mon Anthologie de la nouvelle Poésie nègre et malgache de Langue française, plus précisément, dans une note consacrée à David Diop. Allant plus loin, j’ai reconnu, ailleurs, que nous n’étions que des pionniers : que d’autres viendraient après nous, qui, eux, donneraient au monde les chefs-d’œuvre que nous avions rêvés.
Au déclin de l’âge, rien ne m’a tant ému que la confirmation de cette idée par la dernière génération, telle qu’elle se présente dans l’hebdomadaire Black Hebdo, édité, à Paris, par des jeunes hommes et jeunes femmes de 25 à 30 ans. Ecoutez-les :

« Chaque génération a une mission à accomplir. Nous sommes les petits frères de la négritude. Le cri « I’m black. I’m proud », lancé par nos aînés, est pour nous un acquis. Alors que le message de nos aînés s’adressait, d’abord, au monde extérieur blanc, le nôtre doit être dirigé, en priorité, vers l’intérieur de notre communauté. Nous voulons être le miroir et le canalisateur de tous ces vécus noirs, isolés, ignorés et non valorisés, afin qu’ils donnent réellement naissance à une communauté ».

C’est le problème, et c’est dire que le problème de la culture noire est plus actuel que jamais. De la culture noire à étendre, approfondir et enrichir par nous-mêmes, comme nous venons de le voir, mais encore de la culture noire à défendre contre les Autres et pour nous-mêmes.
Les Autres, c’est d’abord les politiciens du Tiers-monde, j’oserai le dire, qui, au nom de l’économique, du politique, voire de l’idéologie, veulent subordonner la culture à ceci ou à cela. D’où ces conférences « afro-asiatiques », « tricontinentales », « tiers-mondiales » ou « tiers-mondistes », voire simplement nationales, où l’on veut faire de la culture un instrument, majeur je le veux bien, au lieu d’en faire, comme nous l’avons vu, la condition préalable et le but ultime du développement.

De l’impérialisme culturel

Les Autres, c’est surtout, aujourd’hui, les impérialistes extérieurs, ceux des Super-Grands, mais aussi des Grands, montés à l’assaut de l’Afrique sous le couvert de telle ou telle idéologie. Je ne dis pas qu’il faille nous couper du monde, nous enfermer dans le ghetto noir - certains y ont succombé -, repousser toutes les idéologies. Refusant, aujourd’hui, de faire de la politique et ne me plaçant que sur le terrain solide de la culture, je dis qu’il nous faut considérer, dans chaque idéologie, sa part d’humanité, et que, si nous choisissons telle ou telle, il nous faut la mâcher pour l’assimiler, je veux dire la repenser par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Comme l’ont fait les Asiatiques, et les Américains encore que fils de l’Europe, comme le font aujourd’hui, en Europe même, presque tous les Européens de toutes les idéologies et surtout les Méditerranéens, si proches de nous. Parce que, nous disent-ils tous, c’est, en définitive, un problème de culture.
Evidemment, aucun Super-Grand, pas même un Grand ne vous le recommandera, qui voient, chacun, dans la Négritude, comme dans l’Arabité, l’obstacle principal à leur pénétration en Afrique. Je parle sérieusement, ce n’est pas l’impérialisme politique le plus dangereux, qui est manifeste, c’est l’impérialisme culturel, qui est plus subtil et se couvre notamment du manteau de la raison discursive, transformée en « pensée » ou en « intelligence » qui serait également partagée entre toutes les races, continents et nations. On oublie seulement de dire que l’on oppose implicitement cette « raison », cette « pensée », cette « intelligence » à la culture noire, reléguée, avec ses valeurs, au rang de « folklore ». Je ne donnerai de ce mépris culturel que deux exemples, pris en Europe, car c’est là qu’ils sont le plus significatifs. _Je ne connais pas de Nègres, ayant présenté une thèse de doctorat d’Etat pour défendre et illustrer, ou simplement identifier, soit la culture noire, soit telle de ses valeurs, qui ait été reçu avec la mention très bien. D’autre part, on trouve toujours un éditeur si on attaque la « Négritude », car les Autres savent qu’au-delà du mot, il y a la culture noire ; on en trouve plus difficilement si on la défend, cette culture, ou si l’on veut repenser, en Nègre, une idéologie européenne. Quand Adotevi brocarde la Négritude, les négrologues applaudissent ; mais quand il conteste les négrologues, ceux-ci se fâchent, en disant que « ce n’est pas de jeu ». _Que conclure de toutes ces réflexions sinon que la culture étant, avec l’homme, au début et à la fin du développement, le problème majeur de ce dernier quart du XXe siècle est moins le « nouvel ordre économique » que le nouvel ordre culturel mondial à établir. L’UNESCO l’a bien vu, qui a élaboré un projet de « Dialogue des Civilisations ». _Nous savons que le projet piétine à cause des raisons que voilà. Malgré tous les obstacles, ce projet avancera pour la raison même que nous donnent les économistes qui sont chargés du développement : on ne peut résoudre aucun problème majeur, surtout pas celui-là, si on ne l’examine pas à l’échelle mondiale, dans toutes les régions, sous tous les aspects et à tous les niveaux - en faisant dialoguer les cultures. Ma seule crainte était que nous autres, Nègres, ne croyant plus à notre culture, nous ne fussions que des figurants. Maintenant que nous nous sommes cherchés et retrouvés, que nous avons décidé d’étendre et d’approfondir la culture noire en l’enrichissant, je sais que nous ne viendrons pas les mains vides.


[1] Ethiopiques. Revue socialiste de culture négro-africaine, n° spécial, 1976. Communication au colloque « Culture et développement », 4-8 octobre 1976, à l’occasion du 70e anniversaire de Senghor.




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