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LES FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES DES DROITS DE L’HOMME
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Ethiopiques - Spécial centenaire.
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

LES FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES DES DROITS DE L’HOMME [1]

Si j’ai accepté avec joie, plus précisément, si j’ai demandé la tenue de ce Congrès à Dakar, c’est qu’après avoir créé une nouvelle littérature, nous avons, depuis 1960, depuis notre Indépendance nationale, créé un nouvel art sénégalais. Et voici que nous travaillons, maintenant, à créer une nouvelle philosophie, greffée sur l’ancienne philosophie négro-africaine : celle de Kotche Barma et de Moussa Molo. Et il est vrai que Gaston Berger, le fondateur de votre Institut international de Philosophie, était un métis franco-sénégalais, né à Saint-Louis du Sénéga1. Au demeurant, il n’a quitté son pays, le Sénégal, que vers l’âge de 20 ans.
C’est en m’inspirant de cette entreprise philosophique, dont le professeur Alassane Ndaw, Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, est le promoteur, que je voudrais, en manière d’introduction, dire quelques mots sur Les Fondements philosophiques des Droits de l’Homme. D’autant que, l’an dernier, à la conférence au sommet de l’Organisation de l’Unité africaine, le Sénégal a fait adopter une résolution préconisant l’élaboration d’une Charte africaine des Droits de l’Homme.

Raison et « Noûs »

Le spectacle navrant des guerres avec leurs cortèges de haines fratricides, des conflits raciaux accompagnés de génocides, toutes ces horreurs jettent, aujourd’hui, l’esprit dans une grande confusion. L’énumération de ces maux nous fait penser au cortège de la mort et de la destruction du fameux guerrier de Pablo Picasso. Il y a, indubitablement, malaise dans la civilisation, pour reprendre l’expression de Freud. La vie est, presque partout, contrariée par l’instinct de mort, qui prolifère en poussant ses rejetons à travers le tissu de la communauté internationale. L’effet des moyens publics de communication, des médiats, et spécialement de la télévision, dans la psychologie individuelle comme collective peut être comparé à celui d’un puissant verre grossissant, encore qu’il laisse intact, dans sa nature, le phénomène de dégradation que voilà. C’est à lui que toute instance responsable - politique, intellectuelle ou religieuse - doit s’attaquer avec les armes qui lui sont propres.
En m’adressant à une assemblée de philosophes, je ne suis pas sans mesurer l’importance de vos débats dans un problème qui concerne tout le genre humain, c’est-à-dire sa survie biologique, morale et spirituelle. Mieux, son épanouissement. La crise de civilisation n’est pas seulement une crise des mœurs. Le diagnostic doit porter plus loin : elle est aussi une crise de la Raison, qui a lâché ses amarres naturelles et le contrôle de son exercice pour se laisser emporter par toutes sortes de délires. Il me semble que, dans ce domaine, le travail de la Philosophie est, encore aujourd’hui, celui de toujours : opposer, à la perversion de l’esprit et du cœur des hommes par les sophistes, le discours de la mesure et de l’accord conciliant, celui de la droite raison dans l’intériorité du noûs, pour parler comme les anciens Grecs.
S’interroger sur les fondements des Droits de l’Homme me semble une tâche d’autant plus urgente aujourd’hui qu’elle requiert la mobilisation de toute notre puissance éthique, de toutes nos raisons de vivre, de toute notre raison, sans épithète. La Raison, qui est le propre de l’homme, n’est pas seulement la raison logique ou raison formelle. _Celle-ci a, sans doute, ses domaines d’application particuliers, et nul ne songerait à contester, aux mathématiques ni à la logique traditionnelle ou symbolique des modernes, leur pertinence dans le champ qui est le leur. Je n’invoquerai même pas, ici, la communication du Doyen de la Faculté des Sciences de Dakar, du professeur Souleymane Niang, qui nous apprend que la mathématique est affaire d’imagination, d’intuition, plus que de calcul. Notre époque est particulièrement éprise de systèmes formalisés, tout le monde le sait. L’informatique, comme la cybernétique, est une des sciences à la mode ; et ce goût de l’abstraction s’étend jusqu’aux recherches en linguistique et en anthropologie.
Il reste que la raison n’est pas seulement maniement de signes abstraits ; elle prend sa source dans tout ce qui est, et c’est dans l’être qu’elle plonge ses racines, vivantes, pour en tirer le suc. Or donc un certain rationalisme nous a habitués à ne voir de la raison que son aspect discursif, techniquement très efficace, mais aussi très appauvrissant. On en est venu à couper la raison de la vie. Alors que, dans l’antiquité grecque, mais aussi dans nos civilisations négro-africaines, la raison, par son dynamisme intuitif, était considérée comme l’acte suprême d’un vivant, la révolution scientifique et rationaliste du XVIIe siècle, si méritoire qu’elle fût sous bien des aspects, en a fait un simple moyen de se « rendre maître et possesseur de la nature ». Nous sentons bien, aujourd’hui, que, si nous voulons fonder rationnellement les Droits de l’Homme, ce n’est pas du côté de cette raison géométrique que nous devrons nous tourner ; nous sommes invités à découvrir d’autres voies.
La raison n’est vraiment, parce qu’entièrement, raison, dans toute son amplitude et sa richesse, qu’en dépassant le cercle des idées, des significations pures, pour s’ouvrir vers un surplus de vie, d’où jaillit son dynamisme créateur. Nous pourrions rechercher un parrainage à notre entreprise du côté d’Aristote ou encore de Platon et des grandes figures néoplatoniciennes. Aristote écrit, en effet, dans l’Ethique à Nicomaque : « Il y a, dans l’âme, trois facteurs prédominants qui déterminent l’action et la vérité : sensation (aïsthèsis), esprit (noûs) et désir (orexis). J’ai traduit noûs par « esprit » et non par « intellect », comme l’avait fait Tricot dans sa traduction de la Librairie J. Vrin, car ce dernier mot est un faux sens. Encore une fois, le noûs, c’est la symbiose de la raison intuitive et de la raison discursive ; c’est l’esprit dans son intégralité.
Plus simplement, mon propos vise à limiter les débordements de l’impérialisme conquérant du rationalisme albo-européen, pour fonder l’authentique rationalisme dans un supplément d’être, qui fait partie de la nature rationnelle de l’homme.


L’Enracinement de la Raison dans la Nature

Je viens de prononcer le mot de nature. Même si j’y ai accolé l’épithète de « rationnel », je dois m’expliquer sur ce que j’entends par cette notion de « nature ». Il ne s’agit pas, ici, de définir une idée, de circonscrire un concept : trop souvent depuis Grotius, la tradition philosophique de l’Europe, soucieuse de fonder les Droits de l’Homme dans la « Nature humaine », a fait de cette dernière une notion théorique. Comme toujours, le rationalisme européen, fasciné par le modèle mathématique, par son élégance comme par son caractère d’évidence, a transformé la vie de l’être en représentations mentales. Au lieu d’être un faisceau de forces, guidant l’intelligence dans sa recherche des principes fondamentaux de la loi de vie, la nature, méconnaissable, s’est transformée en un recueil d’énoncés abstraits, de théories concurrentes. On n’en finirait pas d’énumérer les traités sur la « Nature humaine » qui ont vu le jour en Europe, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Tandis qu’une tradition plus ancienne, remontant de Suarez et de François de Vitoria à Saint Thomas d’Aquin et, plus loin encore, à Aristote, faisait de la nature humaine le lieu d’attache de la raison, consubstantielle à elle en un sens, l’illusion rationaliste ne voyait, en elle, qu’une entité abstraite, vaguement personnifiée. On parle de la « Nature » avec un grand N comme on parle de la « Raison » avec un grand R, puissantes statues de la pensée aux pieds d’argile puisque sans enracinement dans le réel. Parfois, par un excès de conceptualisation, on faisait de la Nature un moment de l’Esprit, un concept se pensant lui-même, comme c’est le cas dans la grande synthèse hégélienne.
La nature qui doit nous servir de base dans notre recherche des fondements des Droits de l’Homme est, en fait, tout autre chose. La raison n’est pas souveraine ; elle est naturée. Et cette finitude qu’elle paie à la nature n’est une limitation qu’en apparence puisque cette finitude est l’ouverture à un champ de virtualités puisées à une vie sans bornes, dont le poète est « l’écho sonore ».
Par-delà cette réduction de la nature en idées, en théories abstraites, la recherche des fondements des Droits de l’Homme nous invite à nous engager sur d’autres chemins. La nature, c’est, encore une fois, un faisceau de forces, la richesse de la vie ; c’est le dynamisme de celle-ci à l’œuvre dans le travail de l’évolution créatrice. La nature humaine, c’est l’assomption de la vie dans la parole : dans le Verbe.
L’homme est, d’abord, un corps et son corps n’est pas étranger à la nature humaine puisque c’est par lui qu’il est enraciné dans la vie cosmique de l’espèce, dans la durée créatrice, dans la société humaine. Cependant, ce corps n’est pas seulement un corps animal, absorbé tout entier dans sa capacité de percevoir le monde à travers ses sens ; ce corps est doté du pouvoir, sacré, de la parole, celui d’articuler des sons audibles qui sont aussi des pensées, plus exactement, des idées-sentiments. Ce n’est pas assez d’exprimer le mystère en disant que l’esprit habite le corps ; mieux vaut reprendre la fin du merveilleux prologue de Saint Jean en proclamant qu’en l’homme, le verbe s’est fait chair : Et verbum caro factum est. Ainsi, en l’homme, la nature est-elle esprit, et l’esprit, nature. Une réflexion sur les Droits de l’Homme ne peut ignorer cette double face de la même réalité humaine.
L’homme parle, et c’est dans sa fonction de célébrer la nature dans le verbe comme d’inscrire, dans le texte des lois, les exigences de la nature humaine. La solennité dont s’entourent, au XVIIe siècle, les multiples déclarations des Droits de l’Homme n’est pas d’apparat ; elle est la solennité du verbe qui proclame le Droit, qui appelle à l’être, à la conscience universelle, les droits imprescriptibles de l’homme. Une constitution, comme une déclaration des Droits de l’Homme, n’est pas seulement une élaboration juridique ; elle est un acte, et solennel, de parole.
Cependant, cette parole, pour être digne de sa vocation, doit prendre en charge tout ce qui ressortit à la nature humaine, tout ce qui découle de son être. Et la première considération doit porter, ici, sur le fait que l’homme est un être spirituel. Dans notre époque de matérialisme, théorique ou pratique, il n’est pas vain de le souligner. II s’ensuit que, pour éviter d’être idéologue bourgeois ou philosophe idéaliste, méconnaissant les conditions matérielles, concrètes, de l’existence, il faut faire de l’être spirituel qu’est tout homme, non une entité idéale, séparée de la vie, mais un esprit singulier, incarné dans un corps et dans une société originale, ayant son identité culturelle. Ce faisant, il s’agit simplement, en ce qui nous concerne, de demeurer fidèles à la philosophie négro-africaine, qui ignore la scission cartésienne de la vie biologique et de la vie spirituelle.
Les Droits de l’Homme concernent, d’abord, sa vie physique, sa sécurité, son indépendance de mouvement, sa libre circulation, mais aussi, plus profondément, sa vie intérieure, sa liberté de pensée et d’opinion, avec la religion qu’il a choisi d’embrasser. II reste que toutes ces libertés physiques et spirituelles n’ont pas qu’un aspect individuel. L’être spirituel n’est pas seulement un corps vivant ; il est aussi un être social, et la richesse de la sève qui monte en lui ne s’origine pas seulement dans le cosmos et dans l’espèce, mais, avant tout, dans la langue et, par-delà, dans la culture de la nation, comme du continent, auquel il appartient. Pour quoi le projet sénégalais s’est intitulé, en son temps, « Charte africaine des Droits de l’Homme ». Dès lors, c’est comme être social que l’homme doit aussi, doit surtout être protégé. Et une constitution portant sur les droits fondamentaux de l’homme ne saurait se dispenser de la vie humaine. L’esprit de l’homme se nourrit par son insertion dans un groupe social, une communauté organique, mais vivante. Et si élevée que soit sa visée universaliste, c’est à travers une culture singulière qu’elle y tend. D’où le double courant de responsabilité de la société vis-à-vis de l’homme individuel et de l’homme individuel vis-à-vis de la société, dans leur entrecroisement réciproque. Ainsi les Droits de l’Homme, fondés sur la double nature physique et spirituelle, individuelle et sociale, recouvrent-ils un immense champ de réflexion. C’est ce qu’a bien compris l’Assemblée générale des Nations-Unies dans sa Déclaration de 1948.
Le travail du philosophe n’est pas fini pour autant. Le devenir historique des nations et de la communauté internationale ne cesse de poser de nouveaux problèmes pratiques à la réflexion théorique.
Pour ne citer qu’un exemple, le développement de l’informatique et de la télématique est gros de conséquences sur l’avenir de l’homme et l’exercice pratique de ses libertés, individuelles et sociales. Je vous renvoie au dernier livre de Jean-Jacques Servan Schreiber, intitulé Le Défi mondial. Celui-ci nous y parle des répercussions des progrès scientifiques et techniques sur les relations entre les différentes parties du globe, singulièrement entre le Nord et le Sud. C’est l’homme qui y est concerné par le cheminement de l’Histoire à travers des situations conflictuelles. Si, depuis des années, j’en appelle à l’édification d’un Nouvel Ordre culturel mondial, face au « Nouvel Ordre économique international » que le Tiers-monde préconise, c’est parce qu’il me paraît urgent de substituer, au choc brutal des intérêts matériels et des armes, des rapports de force, une image authentique de l’homme, basée sur le dialogue, l’échange de la parole. Il n’est pas trop de mobiliser toutes les énergies des cinq continents pour mettre sur pied ce nouvel ordre, à commencer par les énergies de la pensée.
C’est dans cette optique que je vois vos travaux. Et cette vision participe de la Négritude, comme, paradoxalement, de la philosophie des anciens Grecs. Nous l’avons vu, en effet, c’est la nature humaine et, dans celle-ci, le noûs, l’esprit, qui est, en définitive, la source des Droits de l’Homme. Pour revenir à la philosophie négro-africaine, devant les problèmes de l’homme, elle commence par nous rappeler que nit moy garab u nit, que « l’homme est le remède de l’homme ». Or l’essence de l’homme, c’est l’esprit, la force qui s’exprime par la Parole. Cette parole par laquelle le Dieu suprême, au commencement des temps, créa les êtres en créant la vie. Car, dans le cosmos négro-africain, tout est force, tout est humanisé, depuis Dieu jusqu’au grain de sable. Et c’est l’Homme, symbiose du corps et de l’esprit, symbiose lui-même du cœur et de l’intelligence, de l’intuition et de la discursion, qui fonde les Droits de l’Homme, car, encore une fois, « l’homme est le remède de l’homme ».


[1] Ethiopiques. Revue socialiste de culture négro-africaine, n° 26, 1981. Communication au Congrès de l’Institut international de Philosophie, tenu, à Dakar, du 27 au 31 décembre 1980.




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