DE LA THEORIE A LA PRATIQUE DU SOCIALISME AFRICAIN
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Ethiopiques. Spécial centenaire.
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

DE LA THEORIE A LA PRATIQUE DU SOCIALISME AFRICAIN [1]

Il y a quelque cinq ans et demi se réunissait, à Tunis, le premier juillet 1975, un « Colloque sur le Libéralisme planifié et les Voies africaines vers le Socialisme ». Ce n’est pas hasard si, de nouveau, nous nous réunissons dans la même capitale. En effet, depuis son indépendance, recouvrée en 1956, la Tunisie nous offre le modèle africain d’un pays non seulement entré dans la civilisation industrielle, épanoui culturellement, mais déjà engagé dans la voie du socialisme. Je voudrais, en commençant, rendre hommage au premier artisan de cette reconnaissance, de cette nahda : au Président Habib Bourguiba, au Combattant suprême.
Si, aujourd’hui, quelque quinze partis africains qui se réclament de l’idéologie socialiste sont ici réunis, ce n’est plus exactement pour tracer, dans le maquis des idéologies, une voie qui soit, en même temps, socialiste et africaine ; c’est, d’une part, pour se définir par rapport aux autres groupes politiques africains, d’autre part, pour préciser les problèmes à résoudre et la méthode la plus efficace.
Vous le savez, les pays africains dont les gouvernements se réclament du marxisme-léninisme, et qui se disent « progressistes », ont pris l’habitude de se réunir, avant toute conférence continentale ou régionale de quelque importance, pour discuter entre eux. C’est au cours de ces réunions que sont fixés les objectifs ainsi que la tactique pour y parvenir. Qu’il s’agisse du Sahara occidental, du Tchad, des Droits de l’Homme, nous avons, en face de nous, un groupe d’Etats dont la vertu première est l’esprit d’organisation, sinon la méthode, et la solidarité.
Qu’il s’agisse de nous, qui nous réclamons du socialisme, de nos voisins du Centre, qui le font du libéralisme, ou des dictatures de la Droite, nous devons faire notre autocritique. Malgré les nombreuses concertations que nous avons eues entre nous, socialistes ou libéraux, malgré les initiatives que nous avons lancées, les projets que nous avons présentés, les succès remportés, il nous a manqué, souvent, l’essentiel : un grand dessein qui mobilise les cœurs et les esprits. Plus exactement, il nous a manqué un projet à long terme, méthodiquement élaboré et, pour le réaliser, une stratégie efficace parce que cohérente, voire une tactique.
Parce que c’est cela l’essentiel, je ne m’arrêterai pas sur l’organisation de l’Interafricaine socialiste, qui relève de la technique politique. Au demeurant, le Comité préparatoire va nous faire, là-dessus, des propositions pertinentes, qui vont être discutées en commission.

Qu’est-ce que le socialisme

Au colloque de 1975, vous vous le rappelez, j’avais fait une « relecture africaine de Marx et d’Engels ». Il s’agissait de montrer que, depuis un siècle, la situation du monde avait changé et que, n’aurait-elle pas changé, la spécificité africaine nous obligeait à adapter la théorie marxienne aux réalités de notre continent. C’est sous cet angle que j’avais examiné les problèmes qui ont noms : Socialisme et Connaissance de la Vérité, Socialisme et Développement différent, Socialisme et Identité culturelle, Socialisme et Lutte des Classes, Socialisme et Humanisme.
Il n’est pas question, aujourd’hui, de faire le même discours, mais de procéder d’une façon plus opérationnelle : de faire la théorie de notre pratique, c’est-à-dire de l’action, nécessaire, de l’Interafricaine socialiste. Je commencerai par définir le but ultime de notre socialisme avant d’en venir à l’objectif et au moyen majeur. Tout cela dans le contexte mondial de ce dernier quart du XXe siècle ou, si vous le préférez, dans la perspective de l’an 2000.
Le but ultime du Socialisme, tel que l’ont défini ses fondateurs, qu’il soit « utopique » ou « scientifique », c’est de rendre les hommes plus hommes : de leur permettre de s’épanouir en développant toutes leurs virtualités. Vous reconnaissez, là, la définition de l’humanisme contemporain. Et Jacques Maritain, le philosophe chrétien, dans son Humanisme intégral, rejoint Marx, le philosophe athée.
Cette définition a besoin d’être détaillée. C’est pourquoi je vous renvoie à Karl Marx : à son ouvrage, majeur, intitulé Economie politique et Philosophie ou, mieux, à un article posthume, « Le Travail aliéné », paru dans La Revue socialiste de Paris, en 1947. Dans le système capitaliste, explique le fondateur du socialisme scientifique, le produit du travail n’appartient plus au travailleur, qui n’en perçoit qu’une faible part sous forme de salaire : « La réalisation du travail prend l’aspect de la non réalisation à un tel degré que l’ouvrier... est dépouillé non seulement des objets nécessaires à la vie mais des objets mêmes du travail » [2]. C’est la théorie célèbre de l’aliénation. Le travailleur salarié est aliéné, c’est-à-dire dépossédé de son être d’homme parce que ravalé au niveau de la bête par le capitaliste, devenu un loup pour l’homme. L’homme, redevenu bête, n’a plus que des « besoins animaux ». Inutile de lui parler de « besoins spirituels ». Et Marx conclut : « C’est l’énergie propre, physique et morale de l’ouvrier, c’est sa vie personnelle - car qu’est-ce que la vie sinon l’activité ? - qui est devenue une activité tournée contre l’ouvrier lui-même, indépendante de lui, ne lui appartenant pas. C’est l’aliénation de soi après l’aliénation de l’objet » [3]. _Je ne cesse de le dire, le principal problème de cette deuxième moitié du vingtième siècle n’est pas, pour le socialisme authentique, de supprimer, dans le cadre d’une nation, les inégalités entre « classes », ou seulement entre « groupes sociaux » ; il est de supprimer les inégalités entre pays développés et pays sous-développés - je ne dis pas « en développement ». _C’est ici que se pose la seconde question : Quel est l’objectif du socialisme ? Tous les socialistes, des utopistes aux sociaux-démocrates, en passant par Marx et Engels, Lénine et Mao, répondent : « La Révolution ! » _Il reste que le mot Révolution n’est pas simple. Il est riche de sens divers, comme le faisait remarquer Léon Blum dans son fameux discours du 27 décembre 1920 au congrès de Tours. On le sait, ce congrès a marqué la première scission importante d’un grand parti socialiste traditionnel, qui donnera naissance à deux mouvements ouvriers différents, et souvent concurrents : le « Parti socialiste » et le « Parti communiste ». Comme l’a précisé Léon Blum, « le débat n’est pas entre la conception réformiste et la conception révolutionnaire, qui, en effet, sont radicalement et essentiellement différentes l’une de l’autre ». Et il définit ainsi l’objectif de la révolution socialiste : « Transformation d’un régime économique fondé sur la propriété privée en un régime fondé sur la propriété collective ou commune ».
Après l’objectif, se pose la troisième question : Quel doit être le moyen majeur du socialisme pour réaliser la « révolution » que voilà ? Le socialisme traditionnel répond : « La conquête du pouvoir politique ». Mais encore ? Une fois de plus, je me référerai au discours de Léon Blum, qui précise : « La conquête des pouvoirs publics, qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie : prise de l’autorité centrale, qui, naturellement, s’appelle l’Etat, par n’importe quels moyens, sans que ni les moyens légaux ni les moyens illégaux soient exclus ». Et pour justifier la première hypothèse, Blum de citer Lénine lui-même, qui admet que, dans un pays légaliste, parce que démocratique, comme l’Angleterre, « le pouvoir politique pourrait parfaitement être conquis par des moyens légaux ».


Le socialisme entre deux dictatures

Il nous faut, maintenant, descendre de la théorie à la pratique, plus exactement, de la théorie à la pratique théorique, c’est-à-dire du socialisme européen au socialisme africain.
Au premier abord, les deux mouvements ouvriers, le socialisme démocratique - je ne dis pas la « social-démocratie » - et le communisme sont d’accord sur les trois problèmes dont nous avons traité brièvement, qu’il s’agisse du but ultime du socialisme, de son objectif ou de son moyen majeur. Il se trouve même que, sur le premier point, le Centre et la Droite - ou, si l’on préfère, le Libéralisme planifié sont d’accord pour désigner l’humanisme, c’est-à-dire « l’épanouissement de l’homme », comme le but ultime des activités humaines. Ce que ne contredit pas la philosophie africaine traditionnelle. « L’homme est le remède de l’homme », dit la sagesse sénégalaise : Nit mooy garab u nit (wolof).
C’est sur l’objectif et le moyen que naissent les divergences. C’est d’eux que je traiterai avant d’insister sur le préalable, hic et nunc, « ici et maintenant », de notre développement, si, toutefois, nous voulons, à l’horizon de l’an 2000, entrer dans la civilisation, non pas post-, mais sur-industrielle. Il s’agit donc d’examiner deux « questions principales », qui, depuis la fondation de la Troisième Internationale, en 1919, à Moscou, font problème : la dictature du prolétariat et la lutte des classes.
La question de la dictature du prolétariat se rattache aux deux problèmes, en même temps, de l’objectif et du moyen majeur. En effet, pour le socialisme démocratique, la conquête du pouvoir politique est un moyen et la transformation de la société un objectif, tandis que, pour le communisme, c’est le contraire : la transformation, ou la « révolution », comme il dit, est un moyen, tandis que la conquête est un objectif, voire un but en soi. C’est ce que Blum dit quand il nous montre que le pouvoir, dans la société communiste, ne provient pas du Prolétariat, c’est-à-dire de la base de la majorité et par un système démocratique de votes, mais du Comité central du parti national et, au-delà ou au-dessus, du Comité exécutif de la 3e Internationale, c’est-à-dire de Moscou. C’est ce que confirme, pour les partis africains dits « progressistes », Samora Machel. « Il n’y a pas, affirme-t-il, de socialisme africain. Il n’existe qu’une seule réalité intangible appliquée au Mozambique comme dans les autres pays socialistes : l’observance stricte et intangible des principes du marxisme-léninisme, la glorification de la classe ouvrière et la dictature du prolétariat » [4]. En somme, la dictature du prolétariat, devenue fin en soi, s’exerce par « une espèce de société secrète », disciplinée parce que rigoureusement hiérarchisée, où le pouvoir politique, centralisé, est détenu par quelques chefs pratiquement inamovibles, qui ont remplacé l’ancienne noblesse et l’ancienne bourgeoisie. Ceux-ci jouissent d’avantages matériels exorbitants, comme le prouve le récent ouvrage de Michael Voslensky, paru, chez Belfond, sous le titre de Nomenklatura.
Cette question principale de la dictature du prolétariat appelle, pour nous, socialistes africains, trois questions secondaires, qui s’appellent la discipline, la démocratie et l’éducation de nos militants.
D’abord, la discipline. C’est le côté positif de l’organisation des partis communistes. Il y a, là, ayons le courage de le reconnaître, une foi, une obéissance, un courage, un esprit de sacrifice qui forcent l’admiration et, souvent, soulèvent des montagnes. Il reste que cet énorme avantage est contrebalancé par des faiblesses certaines dans les domaines de la démocratie et de l’éducation.
En ce qui concerne la démocratie, nous avons vu, tout à l’heure, avec Blum, qu’elle ne pouvait exister dans un parti communiste orthodoxe. C’est ce qui, en Afrique, doit essentiellement nous distinguer de régimes communistes, baptisés « progressistes ». Je l’ai souvent dit, dans le socialisme démocratique, le plus important n’est pas le substantif « socialisme », mais l’épithète « démocratique », d’autant que la démocratie était le fondement des sociétés de l’Urafrika, comme disent les Allemands, de l’Afrique des origines, des Afriques « maure » et « éthiopienne », pour parler comme les anciens Grecs.
Je l’admets, la colonisation, avec les ravages qu’elle a entraînés dans nos structures politiques et sociales, partant, dans nos civilisations, ne nous a pas permis, après l’indépendance recouvrée, d’introduire immédiatement la forme moderne de la démocratie. Mais il est temps, aujourd’hui, en 1981, de commencer à le faire non seulement à l’intérieur de chacun de nos partis, mais encore dans nos constitutions nationales : sous la forme du multipartisme, celui-ci fût-il limité à deux formations politiques.
Quant à l’éducation des militants, il ne saurait s’agir, pour un parti socialiste, fût-il africain, surtout s’il est africain, d’emprunter, avec le lavage des cerveaux, la méthode des sociétés secrètes. Cette méthode consiste, non pas à faire réfléchir et discuter les militants sur les problèmes de la vie réelle de la société, mais à répéter les slogans du catéchisme marxiste-léniniste et à exécuter des consignes. Et vous savez qu’en Afrique, les slogans et les consignes ont été simplifiés. C’est la version du « catéchisme-marxiste-léniniste-pour-pays sous-développés ».
Dans un parti socialiste démocratique digne de ce nom, à côté du combat, avant le combat de la propagande, mais surtout de la révolution, comme transformation des structures économiques, sociales et culturelles, il y a l’éducation sous ses divers aspects, l’éducation politique, bien sûr, mais ren-forcée, rendue efficace par l’éducation économique et culturelle. Je pense, en particulier, aux maisons de la culture. Encore une fois, le socialiste doit être un homme intégral. N’oublions pas que c’est, là, le but ultime. _La deuxième question principale, c’est la lutte des classes. Elle nous sépare, bien sûr, du communisme. Mais aussi, mais d’abord des partis du Centre et de la Droite. Pour quoi je n’insiste pas sur ces derniers partis, en d’autres termes, sur la dictature de l’Argent. Car, ici, la cause est entendue.
En Afrique précoloniale, les groupes socioprofessionnels ne se divisaient pas en classes, mais en castes, du moins en Afrique arabo-berbère et en Afrique soudano-sahélienne. Les colonisateurs, tout en laissant les castes dépérir, ont favorisé un processus de transformation. Très exactement, de classification par l’enseignement - je ne dis pas l’éducation -, l’industrialisation et l’urbanisation, sans parler de l’Administration coloniale, qui avait besoin de cadres. C’est ainsi que se forma, peu à peu, à côté des colonisateurs, une nouvelle bourgeoisie de fonctionnaires, de marchands, voire d’entrepreneurs. Cette nouvelle situation nous impose un double combat : à l’intérieur et à l’extérieur.
A l’intérieur, il s’agit, grâce à la planification et à la coopération, deux idées socialistes, d’empêcher la « classification », c’est-à-dire la formation de deux classes antagonistes sur le modèle euraméricain. Il s’agit, d’abord, de fermer l’échelle des rémunérations, non seulement dans la fonction publique, mais aussi, ce qui est plus difficile mais non moins nécessaire, dans le secteur privé. Sans oublier les professions libérales. Il s’agit, d’autre part et dans le secteur privé, de grouper les entrepreneurs en coopératives ou autres formes d’association. L’essentiel est que celles-ci, échappant à l’hégémonie des transnationales, organisent une autogestion originale. Je dis « originale », car, encore une fois, nous sommes en Afrique.
Ici se pose le problème des nationalisations. Ce n’est pas nous, socialistes africains, qui en nieront la légitimité, ni, au demeurant, la nécessité. C’est l’évidence, quand il s’agit de services publics comme l’eau, l’énergie, les transports, les télécommunications, etc. D’une façon générale, c’est affaire de lucidité et de mesure : de sens du réel. C’est un fait, et vérifiable, que tous les Etats d’Afrique noire francophone qui se disent « progressistes » et qui ont nationalisé à tour de bras ont vu, à francs constants, leur produit intérieur brut stagner ou reculer, même s’ils sont des pays pétroliers. C’est que, trop souvent, nous avons nationalisé sans avoir, auparavant, appris la gestion, sans avoir bien analysé la situation. Et après, nous avons installé une bureaucratie omnipotente et irresponsable, en oubliant de la flanquer d’organismes de contrôle, mais surtout de punir les corrompus et les corrupteurs.
On en a des preuves surabondantes, la gestion capitaliste est supérieure à la gestion communiste parce que plus productive, le rendement y étant plus élevé. Il reste, heureusement pour nous, que c’est encore la gestion socialiste démocratique qui surpasse toutes les autres. Elle est, en effet, synonyme de respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, mais aussi de justice sociale parce que de revenu élevé par tête d’habitant. Comme le disait un grand économiste européen, « il n’y a pas de justice sociale dans la pauvreté ». Les meilleurs exemples de gestion socialiste nous sont donnés, aujourd’hui, par les pays nordiques et l’Allemagne fédérale. Il se trouve qu’en Afrique, c’est la Tunisie, pays socialiste démocratique mais non pétrolier, qui est exemplaire. Ce n’est pas hasard.
C’est dire que, dans le domaine des nationalisations comme des autres, il nous faut mesure garder parce que raison. D’après l’expérience sénégalaise, que j’ai analysée, dirigée, vécue pendant 20 années, les secteurs public et parapublic, ensemble, ne devraient pas, en Afrique, dépasser 50 % de la production intérieure brute. Il est entendu, encore une fois, que le secteur privé s’orientera vers l’autogestion dans l’association coopérative, mais librement. Car, sans une liberté uniquement réglée par la loi, il n’y a pas développement, pas même croissance rapide.
A l’extérieur, le problème de la lutte des classes se pose en termes entièrement nouveaux depuis les indépendances africaines, massives, de 1960. Il se posait déjà depuis le début de la Traite des Nègres, singulièrement depuis le XVIIIe siècle, où l’exploitation coloniale commença de financer l’industrie naissante de l’Europe. Encore une fois, le problème est d’abolir les inégalités, non pas entre les classes d’une même nation, mais entre le Nord et le Sud de notre planète Terre.
Il reste que, depuis quelque cent ans et au niveau, non plus des classes, mais des nations ou mieux, des continents - le Sud contre le Nord et vice versa -, une révolution violente, avec élimination de l’adversaire, ne résoudrait pas le problème. Elle n’est même pas possible, car le Sud n’a pas les moyens politiques nécessaires, encore moins les armes, et le Nord est divisé. Au demeurant, la victoire de l’Ouest ou de l’Est ne ferait que remplacer un impérialisme par l’autre.
La seule solution réaliste, mais surtout humaine, du problème, c’est d’engager, entre le Nord et le Sud, un dialogue digne de ce nom entre partenaires différents, mais égaux par leurs complémentarités, pour parler comme Pierre Teilhard de Chardin. Un dialogue organisé sous l’égide de la plus haute instance internationale : l’Organisation des Nations-Unies. Effectivement, ce Dialogue Nord-Sud a commencé d’être organisé. Mais toutes ses conférences ont échoué : depuis la fameuse « Conférence de l’ONU pour le Développement, en 1964, en passant par la « Conférence de Paris », jusqu’à la XIe Session spéciale de l’ONU, dont l’objectif devait être, dans le cadre de « négociations globales », d’élaborer une stratégie pour la « Troisième Décennie des Nations-Unies pour le Développement ». Il s’agissait, il s’agit toujours, comme le réclament, depuis nombre d’années, les pays du Tiers-monde, de réaliser, dans les faits, un Nouvel Ordre économique mondial, après l’avoir rationnellement élaboré.
Il n’y a pas que ces conférences et colloques onusiens qui ont échoué. Dans un livre retentissant, intitulé Le Défi mondial [5] et qui vient de paraître, Jean-Jacques Servan-Schreiber a fait l’historique d’une série de propositions de dialogue, faites, hors de l’ONU, à des pays développés par des pays en développement ; propositions des conférences de Bandoung en 1955, de Brioni en 1956, d’Alger en 1975, de Taïf en 1980.
C’est en partant de cette dernière conférence qu’un certain nombre de personnalités, qui avaient créé, en 1979, Le Groupe de Paris, furent encouragées à poursuivre leur combat. Mais que contenait l’appel de Taïf et quel est le projet du Groupe de Paris ?
A Taïf, après un travail de deux ans, il s’était agi, pour l’Organisation des Pays exportateurs de Pétrole, de formuler une stratégie à long terme pour le développement, non seulement des pays de l’0PEP, non seulement du Tiers-monde, mais encore de tous les pays du monde, y compris les pays développés. En somme, l’OPEP, dans son manifeste, mettait en forme, et solennellement, le Nouvel Ordre économique international, préconisé, depuis nombre d’années, par le Tiers-monde.
C’est donc réconforté par l’appel de Taïf que Le Groupe de Paris, formé, au départ, d’Européens, d’Américains, d’Asiatiques, mais qui s’est adjoint un Africain, s’est remis au travail. Son projet vise à un développement intégré du Nord et du Sud. Il s’agit, bien sûr, d’organiser un système d’échanges fécondants entre le Nord et le Sud, avec, d’une part, les sciences et techniques euraméricaines, qu’ont assimilées, déjà, les Japonais, et, d’autre part, les matières premières afro-asiatique, dont le pétrole ; il s’agit encore, par-delà la croissance et grâce au dialogue fécondant des cultures, de provoquer une Nouvelle Renaissance. Dans la Nouvelle Civilisation, celle de l’Universel, grâce aux microprocesseurs et autres robots, les hommes et les femmes, dans un monde devenu plus productif et sans chômage, feront un travail, non plus automatique, non plus à la chaîne, mais d’imagination et d’invention : de création. Et ils emploieront leurs loisirs, comme le voulait Karl Marx, à leur activité proprement humaine : à créer des œuvres d’art, des « œuvres de beauté ».


Conclusion

En concluant, je voudrais mettre l’accent, non pas sur le but ultime du socialisme, ni sur son moyen majeur, mais sur son objectif. Aujourd’hui, en effet, tous les partis qui ont une idéologie digne de ce nom sont d’accord pour faire, de l’épanouissement des virtualités de l’homme, le but ultime de leur politique. Quant au moyen majeur d’arriver à l’objectif, sinon au but, ces mêmes partis vous diront que c’est la « conquête des pouvoirs politiques », pour citer Léon Blum. C’est sur les méthodes de conquête qu’ils sont en désaccord. Voilà pourquoi j’insisterai, ici, sur l’objectif que constitue, non précisément la suppression de la lutte des classes, mais la suppression, par dépassement, de la lutte des latitudes : de duel Nord-Sud.
Je l’ai dit plus haut, la XIe Session spéciale de l’ONU, qui devait élaborer une stratégie pour la Troisième Décennie des Nations-Unies, a échoué. La raison majeure en est que les Etats développés, essentiellement les Etats du Nord, qu’ils professent le capitalisme libéral ou le communisme, ne veulent pas renoncer à leurs privilèges, en cessant d’exploiter les pays sous-développés. Car, vous le savez, depuis la grande vague des indépendances africaines, en 1960, la détérioration des termes de l’échange a remplacé l’économie de traite, qui avait permis à l’Europe de s’industrialiser.
Vous me poserez la question : « Mais qu’ont fait, pendant ce temps, les gouvernements sinon les Etats socialistes ? ». La question est pertinente : j’y réponds. La décolonisation, surtout en Afrique, a été essentiellement l’œuvre des gouvernements de gauche, animés par une pensée socialiste. Si je prends l’exemple de la France, c’est un gouvernement socialiste, celui de Guy Mollet, qui, en 1956, accorda, au Maroc et à la Tunisie, leur indépendance. C’est ce même gouvernement qui fit voter une loi accordant l’autonomie aux « territoires d’outremer », première étape vers leur indépendance, accordée, pour la plupart, en 1960, par Charles de Gaulle. Il n’y a pas que cela. Dans l’aide aux pays sous-développés, ce sont les pays à régime socialiste ou socialisant, et d’abord les pays nordiques, qui donnent le plus : plus de 0,70 % de leur produit intérieur brut, quand la moyenne de l’aide représente 0,35 %.
Il se trouve précisément que Willy Brandt, le Président de l’Internationale socialiste, a présidé les travaux d’une « Commission internationale indépendante », qui porte son nom, chargée d’étudier dans le cadre du Dialogue Nord-Sud, les meilleures voies et moyens pour éliminer la famine, sortir le Sud du sous-développement et, à terme, lui permettre de rattraper le Nord. Il s’agissait, en somme, pour cette commission, d’aider à réaliser notre objectif, c’est-à-dire, par la croissance dans le développement, supprimer l’écart économique et, partant, la lutte entre le Nord et le Sud. Je vous renvoie au rapport de la Commission Brandt, que chaque responsable socialiste d’Afrique devrait lire - du moins, ses recommandations.
Au dernier congrès de l’Internationale socialiste, tenu à Madrid, j’ai, parlant au nom des pays sous-développés, résumé les recommandations de la Commission et fait quelques propositions concrètes. Les recommandations avancent quelques priorités que nous ferions bien de retenir. Ce sont, dans l’ordre : le secteur rural avec la réforme agraire ; les soins de santé primaire ; l’alphabétisation ; l’industrialisation avec l’accent mis sur les petites et moyennes entreprises ; enfin, dans le cadre du commerce international, un système de préférences généralisées pour les pays sous-développés.
A ces recommandations générales - c’est le cas de le dire -, j’ai ajouté des propositions concrètes, que je résume ainsi :

1. tous les pays développés doivent tenir leur engagement de consacrer au moins 0,70 % de leur PIB à l’aide au développement ;
2. il faut retenir la proposition que j’avais faite à la « Session spéciale de l’ONU sur le Désarmement », qui est de prélever, pour une aide supplémentaire, un impôt de 5 % sur tous les budgets de défense ou de guerre de tous les pays sans exception ;
3. il faut indexer les prix de toutes les matières premières, y compris le pétrole, sur les prix des biens et services des pays développés. Une dernière réflexion. On l’a souvent signalé, avec preuve à l’appui, comme l’a fait Jean-Jacques Servan-Schreiber, la résistance des pays développés au Dialogue provient, bien sûr, d’un réflexe d’égoïsme. Il tient aussi - et c’est le point le plus important - à un double aveuglement. L’opinion publique, dans ces pays, croit à deux idées, fausses, comme à des vérités révélées : d’une part, que la civilisation des Blancs euraméricains est supérieure à toutes les autres ; d’autre part, que la croissance économique - pour ne pas parler de « développement » - des pays du Tiers-monde provoquerait, dans leurs pays respectifs, le chômage et la misère.
Ce qui nous ramène à notre idée angulaire : à la nécessité, entre Nord et Sud, d’un double dialogue des économies et des cultures. C’est la seule voie pour surmonter les contradictions Nord-Sud, que celles-ci soient économiques ou financières, sociales ou culturelles. Il s’agit, tous ensemble, continents et races, civilisations et nations, grâce à l’esprit du socialisme démocratique, de faire, de nos différences, des complémentarités - pour nous enrichir réciproquement.
Une Nouvelle Renaissance se prépare à l’horizon de l’an 2000. Les socialistes africains seront à ce rendez-vous. Pour donner et recevoir, comme nous y invite notre camarade Aimé Césaire, l’Antillais.


[1] Ethiopiques. Revue socialiste de culture négro-africaine, n°27, 1981. Communication au Congrès constitutif de l’Interafricaine socialiste.

[2] « Le travail aliéné », p.157.

[3] Ibid., p.160.

[4] Cité par Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER dans Le Défi mondial, Paris, Fayard, p, 235.

[5] Op. cit.




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