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DISCOURS D’OUVERTURE DU COLLOQUE SUR LES TRADITIONS ORALES DU GABOU
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Ethiopiques - Spécial centenaire.
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

DISCOURS D’OUVERTURE DU COLLOQUE SUR LES TRADITIONS ORALES DU GABOU [1]

Je commencerai par saluer la présence, parmi nous, des délégués venus de France, d’Angleterre, d’Amérique et des pays africains amis : notamment de Côte d’Ivoire, de Gambie, de Guinée Bissao, du Mali et de Mauritanie. Je remercie également la Fondation L. S. Senghor., qui a eu la sagesse d’inscrire, à son programme, l’étude des valeurs de civilisation du monde noir.
Parmi ces valeurs, une place toute spéciale doit être faite à la tradition orale, c’est-à-dire à la Parole. Si nous voulons que l’Autre nous écoute, nous devons vivre et faire vivre les valeurs qui ont permis la survie, voire la renaissance de la civilisation négro-africaine, singulièrement au cours des cinq derniers siècles.
Le thème de ce colloque au « IIe Congrès mandingue » sur les « Traditions orales du Gabou » intéresse, tout particulièrement, notre sous région. Je voudrais donc commencer en partant de celle-ci.
Les historiens et nos dialis le savent, qui enseignent que le Gabou s’étendait du fleuve Gambie au Rio Grande en Guinée-Bissao, englobant, ainsi, la Gambie, la Casamance et le haut pays de Guinée-Bissao.
Cet espace relativement restreint fut un creuset où se sont fondus plusieurs petits peuples pour créer une culture originale à dominante mandingue.
En effet, au fond ancien, sont venus se superposer plusieurs vagues de migrations mandingues en provenance des rives du Niger. Plus récemment, des Peuls, venus du Fouta Djallon et du Tékrour, s’y sont ajoutés.
Les grandes civilisations sont filles du métissage. Dans le cas qui nous occupe, les Mandingues ont créé le cadre dans lequel une société composite a donné naissance à la civilisation du Gabou qui n’est pas la simple reproduction de la civilisation mandingue classique de la vallée du Haut Niger. Je n’ai que quelques clartés sur la langue mandingue ; cependant, ayant lu plusieurs études, linguistiques et ethnographiques, sur les Mandingues, je commence à connaître la structure de leur langue et leur société.
Ayant donc apporté une grande attention à la société mandingue, je suis arrivé à cette conclusion que la civilisation gabounkée est la symbiose entre les cultures mandingue, diola et balante, informée par l’agriculture, et la civilisation peule, conditionnée par l’animal, en l’occurrence le bœuf. Voilà une direction de recherche pour nos jeunes chercheurs.
Ce qui frappe, d’abord, le chercheur, c’est de constater que le patriarcat, qui caractérise la famille mandingue, a fait place, ici, au matriarcat des populations anciennes. Ainsi, au Gabou, le pouvoir se transmet-il d’oncle à neveu, par la branche utérine.
Il est frappant de voir, d’autre part, que les noms claniques du Vieux Mandingue ont disparu, les conquérants ayant adopté les noms autochtones, tels que Sané, Mané, Sonko, etc. Il est non moins remarquable que, dans le Gabou, la musique par excellence s’exprime par la kora ; mais la kora est, ici, un instrument d’une grande perfection, aussi apte à la musique lyrique qu’à la guerrière. Cependant, au Gabou comme au Mandé, l’art musical et l’art oratoire sont restés l’apanage du Diali.
On le sait, le Diali - le Sophos, diraient les Grecs - est le conservateur du patrimoine culturel. Il est aussi celui qui enseigne l’histoire. Porte-parole du groupe, il est, incontestablement, le maître de la Parole. Nous voilà contraint de nous pencher sur certaines fonctions de la parole dans le monde négro-africain.
Au cours d’une conférence, donnée à l’Université du Caire, en 1967, parlant des fondements de l’Africanité, j’ai souligné l’importance accordée à la parole chez le Négro-africain, tout comme chez l’Arabo-berbère. Je le faisais remarquer alors, ce n’est pas étonnant puisque les caractérologues reconnaissent que les Fluctuants sont les plus doués en ce qui concerne la chaleur d’impression et l’ampleur d’expression. A cause de leur haute charge émotive. Ce n’est donc pas hasard si l’oralité tient une si grande place dans la vie du Négro-africain.
La Parole est un don de Dieu aux hommes, comme le veut le mythe. Elle a donné vie aux choses, aux êtres. Et c’est par la parole que Dieu a enseigné aux hommes la science et les techniques. Donc, la Parole est Verbe, c’est-à-dire force transmise de génération en génération. La parole du Diali est un message divin, qui nous vient du fond des âges. Certains récits se présentent comme de véritables monuments « parlés », qu’il faut interpréter. Le travail de collecte et de traduction n’intéresse pas que l’historien ; l’homme de lettres, le poète, qui a reçu l’héritage du Diali, s’il veut exprimer son peuple, ne saurait tourner le dos à la littérature orale.


J’ai fait moi-même mes premiers pas dans la carrière poétique, guidé par les poétesses de mon terroir, le Sine. J’ai transcrit une centaine de chants de celles que j’appelle « mes Trois Grâces » : Marône Ndiaye, Koumba Ndiaye et Siga Diouf, dont les voix d’or et de miel me faisaient trembler d’émotion.
Je ne crois point m’être éloigné du sujet de votre Colloque s’il est vrai que les Guélowars, fondateurs de la dernière dynastie du Sine, venaient du Gabou. J’ai souvent entendu, en effet, chez mon père, à Djilor, des griots raconter l’histoire du Sine :

« Les griots du Roi m’ont chanté la légende véridique de ma race aux sons des hautes koras ».

D’après ces récits, les Guélowars du Sine descendaient des Mandingues du Gabou, et l’on citait le village d’Elissa, qui, après une longue guerre contre les Peuls, envahisseurs, seraient partis de leur pays pour soumettre, au bout de leur course, le Royaume du Sine. J’ai découvert « Elissa » en Guinée-Bissao. C’est Kansalla.
De fait, beaucoup de mots et de coutumes des Sérères rappellent les origines malinkées de la dernière dynastie des Rois du Sine. A quelle époque situer ces événements ? Certains historiens placent, au XIVe siècle, la naissance du Royaume du Sine. Dans tous les cas, au moment où les Portugais firent leur apparition sur les côtes de Sénégambie au XVe siècle, les royaumes de la région, dont celui du Sine, avaient déjà, derrière eux, une longue tradition. Dans un poème de Chants d’Ombre, j’ai fait écho aux récits des griots de mon enfance. Il est intitulé « Que m’accompagnent Koras et Balafongs ».
En étudiant les traditions orales, en procédant à la transcription des textes, parmi les objectifs qu’on peut atteindre, j’en vois deux qui sont d’une importance capitale :

- la fixation de la langue par l’écrit,
- la constitution de corpus de textes.

Cette transcription pose un certain nombre de difficultés dont celle du découpage des mots : car nos langues sont agglutinantes, et la création de signes spécifiques pour exprimer les sons qu’on ne peut rendre avec l’alphabet latin. Des commissions nationales, comme vous le savez, ont été constituées pour procéder au découpage des mots en vue d’une transcription correcte. Le travail est déjà fait pour le wolof, le poular, le sérère et le diola. Vos travaux, j’en suis sûr, donneront de la matière aux commissions nationales. Les récits transcrits seront à verser dans les dossiers de ces commissions. C’est, là, un travail concret et utile.
La tradition orale est une donnée de la Négritude, qui a le mérite d’être vivante. Son exploitation méthodique s’impose à présent. Linguistes, historiens, poètes, romanciers doivent se mettre à la tâche. Cette exploitation nous permettra d’étudier l’Afrique de l’intérieur, conformément à la vision propre du Négro-africain. Bien sûr, il faut tirer partie de toutes les ressources de la science mais la saisie de la vision interne reste capitale quand il s’agit des sciences sociales. Il est bon de savoir quelle idée un peuple se fait de son univers, comment il le vit. Il est bon de savoir aussi quels rapports ont existé entre un peuple et ses voisins. D’un mot, il me paraît essentiel d’étudier les composantes d’une culture ; en l’occurrence, l’apport des différents peuples qui ont informé la société gabounkée.
Vos travaux aideront à mieux faire connaître le passé de notre région. Ainsi, ferez-vous connaître la littérature orale de la région, si riche en héros : de Meïssa Waly à Dianké, le héros de Kansalla, sans oublier Nali Sonko, le héros de Bérékolon, que chantent encore les dialis du Gabou.
Vos travaux aideront, d’autre part, à faire connaître le patrimoine musical du Gabou. Il est temps que nos chercheurs se penchent sur notre musique traditionnelle, pour en faire la source d’inspiration des nouveaux musiciens.

Je conclus.

Les recherches sur les traditions orales doivent être effectuées par des équipes pluridisciplinaires. L’historien et le linguiste, le musicologue et l’ethnologue doivent, dans le cas précis, travailler en étroite collaboration.
Avec les sciences et les techniques modernes, les chercheurs peuvent, aujourd’hui, disposer de textes et de récits enregistrés sur bandes magnétiques. La voix humaine peut être conservée. C’est, là, un avantage précieux pour nous, qui sommes issus de la civilisation de l’oralité. C’est pourquoi, au Sénégal, nous avons créé les Archives culturelles, qui ne sont autres choses qu’une bibliothèque sonore, où se trouvent conservées les voix des dialis et des anciens détenteurs de la tradition orale.
Je souhaite donc plein succès à vos travaux, en déclarant ouvert le « Pré-Colloque sur les Traditions orales du Gabou ».


[1] Ethiopiques. Revue socialiste de culture négro-africaine, n°28, 1981, numéro spécial consacré au Colloque sur les Traditions orales du Gabou.




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