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Ethiopiques - Spécial centenaire.
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

LA CIVILISATION INDIENNE JAWAHARLAL NEHRU [1]

Le jury du Prix Jawâharlâl Nehru m’a honoré cette année en m’attribuant cette récompense si enviée. Je l’ai d’autant plus appréciée que mes maîtres m’avaient appris à admirer la civilisation indienne quand j’étais étudiant à la Sorbonne.
Je commencerai par en exposer brièvement les raisons avant d’évoquer la grande figure de Jawâharlâl Nehru. Auparavant, je voudrais rappeler, en quelques mots, les données du problème.
Aujourd’hui, les plus grands biologistes du monde nous apprennent que toutes les grandes civilisations sont des civilisations de métissage biologique et culturel : depuis la civilisation égyptienne jusqu’aux civilisations américaine, anglaise et française en passant par l’indienne et l’arabe, la grecque et la romaine. Ce n’est pas hasard si le best-seller de Jacques Ruffié, professeur au Collège de France, est intitulé De la Biologie à la Culture. En vérité, c’est Paul Rivet, un des fondateurs, comme science, de l’Anthropologie, qui avait commencé à nous enseigner cette vérité dans les années 1930, à l’Institut d’Ethnologie de Paris.
Comme vous le savez, le premier Congrès international de Paléontologie humaine, tenu à Nice, du 15 au 21 octobre 1982, a confirmé que l’Homme avait émergé de l’animal il y a quelque 2,5 millions d’années et qu’il était resté aux avant-postes de la civilisation jusqu’à l’apparition de l’Homo Sapiens, il y a 40.000 ans. Je précise : jusqu’à l’invention par les Egyptiens, avec l’écriture, de la première civilisation humaine digne de ce nom. C’était au IVe millénaire avant Jésus-Christ.
La vérité est plus complexe. En même temps qu’émergeait, en Afrique, l’homme se développait sur ce continent, il le faisait en Asie, plus précisément en Asie du Sud : sur le sous-continent indien. Ce sont, en effet, les mêmes latitudes, le même climat tropical et para-tropical. Non seulement le climat, mais les mêmes conditions favorables, c’est-à-dire la savane boisée et les plateaux de préférence aux forêts denses et aux montagnes altières.
Ce n’est donc pas hasard, pour revenir à la culture, si les trois premières grandes civilisations, avec leurs écritures, sont nées entre l’Afrique et l’Inde : chez les Egyptiens, les Sumériens et les Indiens. Ces derniers étaient, alors, essentiellement composés de Dravidiens. Je vous renvoie au fameux texte d’ Asko Parpola, le professeur finlandais, sur le déchiffrement qu’il avait fait de l’écriture de la vallée de l’Indus. J’y ajoute l’ouvrage de Paul Rivet, intitulé Sumériens et Océaniens.
Le premier fait majeur à tirer de ces études, c’est que la civilisation humaine est née dans le Sud, parmi des peuples qui parlaient des langues agglutinantes, et non dans le Nord. Ce sont les Grecs, inventeurs de la civilisation albo-européenne, qui l’ont le mieux reconnu et proclamé, depuis Homère jusqu’à Diodore de Sicile. Le deuxième fait majeur, tout aussi important, est que si, au Ve siècle avant J-C., l’Egypte a passé le flambeau de la civilisation à la Grèce, l’Inde, elle, l’a conservé, en continuant d’illuminer l’Asie et le monde jusqu’aujourd’hui.
Si elle a pu le faire, c’est que d’autres Albo-européens, les Aryas, étaient arrivés en Inde vers 1.500 ans avant l’ère chrétienne et qu’ils y avaient apporté un autre sang et une autre culture. Sans oublier les Mongols parmi d’autres peuples. C’est de la fusion, plus exactement de la symbiose biologique et culturelle, de tous ces peuples qu’est né l’Hindouisme, dont le Bouddhisme est l’expression la plus parfaite. En effet, si je l’ai bien compris, le Bouddhisme est fondé sur le renoncement de l’homme à ses passions individuelles, animales, pour permettre aux autres hommes de se réaliser, chacun et ensemble, dans leur plénitude. Le problème est d’autant plus actuel que « l’humanisme moderne » que nous propose, aujourd’hui, l’Euramérique est fondé sur l’Individualisme, qui trop souvent n’est qu’égoïsme.
Il reste que ce qui m’a séduit dans la civilisation indienne, c’est moins son aspect particulier, bouddhiste, que son aspect général, hindouiste. Et c’est pourquoi, en son temps, j’en ai introduit l’étude à l’Institut Fondamental d’Afrique noire (IFAN), qui est le principal centre de recherche de l’Université de Dakar. L’Hindouisme, comme civilisation, c’est essentiellement, pour nous, une philosophie et un art. Un art qui s’épanouit dans la poésie, la sculpture et la peinture, la musique et la danse.
L’Hindouisme, dont certains esprits ont voulu faire un « syncrétisme », c’est-à-dire une combinaison plus ou moins cohérente d’éléments hétérogènes, est mieux que cela. C’est, encore une fois, une symbiose, c’est-à-dire une fusion harmonieuse et dynamique de trois civilisations différentes, où dominent, cependant, les deux apports aryen - au sens vrai du mot - et dravidien. Cette symbiose ne s’est vraiment réalisée qu’après l’assimilation active des éléments nouveaux par le vieux fond indien, à partir du VIIe siècle après J-C. C’est alors seulement, comme le précise René Grousset, l’orientaliste, que le Brahmanisme remonta à la surface.
La symbiose parfaite parce que créatrice, je la perçois, d’abord, dans la philosophie hindoue : dans la trinité des dieux que sont Brahma, Vichnou et Shiva. Si Brahma, le créateur de l’univers, demeure un dieu par trop abstrait et comme albo-européen, par contre, Vichnou et Shiva sont, pour ainsi dire, nés des réalités profondes du sous-continent indien. Voici donc Vichnou incarné, d’une part, dans Krichna, « le Noir », sensuel et tendre, dans Rama, d’autre part, le héros du devoir comme de l’honneur. Quant à Shiva, le dieu cosmique, il symbolise la symbiose elle-même : les forces de la nature, la mort, mais surtout la renaissance. C’est le grand dieu populaire qui résume tous les autres dans sa danse et qui est, plus que symbole, création sans fin du monde. C’est ainsi qu’avec ce dernier dieu, nous revenons aux sources pré-aryennes de l’Hindouisme. « Notre Seigneur, chante un poème mystique, est le Danseur qui, telle la chaleur latente dans le bois à brûler, diffuse sa puissance dans l’esprit et dans la matière, et il les fait danser tour à tour ».
On le voit, ce qui caractérise cette poésie, c’est l’image symbolique. C’est aussi le rythme, fait qu’il est de répétitions qui ne se répètent pas, de ruptures suivies de reprises. C’est ce rythme, avec les images analogiques, qu’on retrouve dans la musique et la danse, qu’on retrouve encore dans la sculpture et la peinture. En m’arrêtant sur ces derniers arts plastiques, je songe surtout aux arts d’Amarâvatî, de Begrame et de Goupta, sans oublier les peintures d’Adjantâ. Plus que tous autres, ceux-ci expriment l’esthétique, je ne dirai pas de l’Inde, mais de l’Hindouisme, qui, par bien des aspects, me rappelle l’esthétique africaine, égyptienne singulièrement. Cependant, l’art hindou est, en même temps, plus naturiste et plus idéaliste. Et il le doit essentiellement à ce métissage biologique et culturel qui étend ses dimensions, d’une part, jusqu’à la sensualité la plus charnelle, d’autre part, jusqu’à la spiritualité la plus désincarnée. Je ne dirai pas : la plus abstraite. En effet, l’art africain a, paradoxalement, quelque chose de sévère et d’abrupt, voire de géométrique quand, dans l’art hindou, la chair sourit et que les yeux ont la sérénité spirituelle des étoiles.

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Vous comprenez, maintenant, pourquoi, à l’Institut Fondamental d’Afrique noire, j’ai fait créer un « Département indo-africain ». Cependant, auparavant, dans notre lutte politique pour l’émancipation africaine, nous nous étions inspirés de la méthode comme des idées du Mahâtma Gândhi et du Pandit Nehru.
Avant son indépendance, obtenue en 1960, mon pays, le Sénégal, était la plus vieille colonie française en Afrique et, en même temps, la plus émancipée. En effet, depuis 1848, il envoyait un représentant élu au parlement français. Et, le cas guinéen mis à part, nous fûmes les premiers à demander l’indépendance au général de Gaulle. Et à l’obtenir sans tirer un coup de fusil, dans l’amitié avec la France. Notre secret est que nous nous étions inspirés, avec la philosophie, de la doctrine et de l’action de Gândhi, mais repensées et enrichies par Nehru, qui, on l’oublie trop souvent en dehors de l’Inde, était un penseur et un écrivain de grand talent.
Nous nous étions d’autant plus inspirés du Mahâtma que sa doctrine politique se fondait sur une philosophie et une religion, mais aussi qu’elle avait commencé de s’exercer, concrètement, contre l’Etat le plus colonialiste et le plus raciste qui pût être : celui de l’Apartheid. Ainsi, peut-on dire que le changement constitutionnel qui, cette année, se dessine timidement en Afrique du Sud est le résultat, quoique tardif, de l’action de Gândhi. Cependant, les Africains que nous étions, que nous restons, se sont moins inspirés de l’action du Mahâtma en Afrique que de sa politique en Inde, après son retour.
Son action politique se fondait donc sur l’Ahimsâ, à laquelle j’ai fait allusion plus haut en parlant du Bouddhisme : sur la doctrine de la non-violence. Pourtant, ce n’est là que l’aspect pour ainsi dire négatif de la philosophie politique de Gândhi. L’Ahimsâ exige, jusqu’aujourd’hui, une action active, efficace envers les autres hommes, mais aussi, par-delà, envers toutes les créatures toutes les manifestations de la vie. Une action qui repose sur le principe de l’égalité des droits entre tous les hommes et la suppression des discriminations fondées sur la race, la caste, la langue, la religion ou la culture.
Cependant, c’est de retour en Inde que Gândhi prêcha, pratiqua sa doctrine, et jusqu’à ses conséquences ultimes. C’est alors qu’il commença de l’appliquer sous la forme de la « désobéissance civile », sans haine au demeurant. Dans sa campagne contre la colonisation, il s’agissait d’atteindre l’Angleterre, la puissance occupante, là où elle était le plus vulnérable : dans son économie, exactement son commerce. Et le meilleur moyen d’y réussir était encore de retourner aux ressources traditionnelles de l’Inde : entre autres, à la filature et au tissage.
C’est Jawâharlâl Nehru qui continuera l’œuvre de Gândhi, et pas seulement sur le terrain politique, nous l’avons vu. Vous connaissez son œuvre d’écrivain. Je songe à History of India, à Discovery of India, où il nous trace ce que j’appelle l’Humanisme indien. Un humanisme enraciné dans les valeurs de symbiose de l’Inde historique, voire préhistorique, mais déjà ouvert à la Civilisation de l’Universel parce qu’aux apports fécondants des civilisations différentes, dont ceux de la Grande-Bretagne.
Je dis que le Pandit Nehru a continué l’œuvre philosophique et politique du Mahâtma Gândhi en commençant par être un de ses disciples les plus fervents. Non pas un élève qui se contente d’écouter et de lire son maître, mais qui reprend sa doctrine en l’approfondissant par la confrontation avec les réalités vécues, hic et nunc, dans l’inde du XXe siècle, elle-même partie intégrante de l’Asie. C’est ainsi que Nehru participa activement aux campagnes de désobéissance civile lancées par Gândhi. C’est ainsi, par-dessus tout, qu’au sens étymologique du mot, il anima le Parti du Congrès et, en 1947, amena son pays à l’indépendance. Et le demi-échec que constitua la sécession du Pâkistân prouve, avant tout, que le message humaniste de Gândhi n’avait pas été bien compris par toutes les communautés culturelles. Je souligne ce dernier mot, car, grâce au Mahâtma, les Indiens étaient parvenus, malgré tout, à surmonter les différences ethniques, à accepter le double métissage biologique et culturel.
C’est l’occasion de rendre hommage à la fille de Jawâharlâl Nehru : à Indirâ, devenue Gândhi par son mariage. Pour qui a examiné son œuvre, comme j’ai essayé de le faire pendant ma visite officielle de 1974, elle se rattache, par-delà son père, au Mahâtma. Et d’abord par sa vaste culture. Malgré des études faites en Europe, à cause de cela même, elle fut bien placée pour juger, à sa juste valeur, et la doctrine, et l’action du Mahâtma. Et le fait même que, comme celui-ci, elle y sacrifia sa vie achève de prouver qu’lndirâ fut parmi les disciples les plus fidèles. Comme son modèle, elle fut attentive à la réhabilitation des Intouchables, mais, comme son père, elle s’occupa surtout d’intégrer réciproquement le Sud et le Nord, en portant, comme je l’ai vu faire, une attention particulière aux Dravidiens.
C’est, à la réflexion, cette modernité qui caractérise le mieux Indira Gândhi, en commençant par de solides études, faites successivement en anglais et en français. Ici, elle a porté son effort, d’une part, sur la lutte contre l’analphabétisme, qui a reculé de 34 %, et, d’autre part, sur le développement scientifique et technique, où l’Inde est la troisième puissance mondiale.

Je vais conclure.

Après la Deuxième Guerre mondiale, qui avait achevé de discréditer le racisme ainsi qu’une science sans conscience, le paléontologue et philosophe Pierre Teilhard de Chardin nous annonçait, pour l’an 2000, la naissance d’une « Civilisation de l’Universel ». Tous les continents, toutes les races, en tout cas toutes les civilisations y apporteraient, chacune, ses valeurs, irremplaçables.
Le « miracle grec », dont moi aussi j’ai parlé quand j’enseignais la langue de Platon, n’est rien d’autre en définitive que le message du métissage biologique et culturel. Tout d’abord, les Grecs, fondateurs de la civilisation albo-européenne, sont, aujourd’hui, l’un des rares peuples d’Europe où le groupe sanguin O vient en tête, comme en Afrique. Et il est vrai, d’autre part, que les principaux philosophes, écrivains et savants grecs, qui, du VIIe au IVe siècle avant Jésus-Christ, ont fondé la civilisation classique, étaient allés s’instruire en Egypte. Dans une Egypte dont, au dire d’Hérodote, père de l’Histoire, les habitants avaient « la peau noire et les cheveux crépus ». Je citerai, parmi d’autres, Pythagore et Platon, Thalès et Eudoxe, Hippocrate et Hérodote lui-même.
Encore que le miracle indien ne se soit achevé qu’avec les temps modernes, il n’est pas moins significatif. Dans le domaine biologique, il est exemplaire, comme le montre le tableau numérique des groupes sanguins en Inde. Chacun des trois principaux groupes caractérise un continent, où il arrive en tête : O l’Afrique, B l’Asie et A l’Europe. Eh bien l’Inde est l’un des rares pays qui réalisent l’équilibre parfait entre les trois. Je dis : « parfait ». En effet, en Inde, le groupe B est placé légèrement en tête, ce groupe né en Asie et qui caractérise votre continent.
Cela signifie, ce sera ma conclusion, que, malgré son métissage, l’Inde a choisi, d’abord et en définitive, d’être asiatique : d’être un modèle offert aux trois grandes races - aux Blancs, aux Jaunes et aux Noirs -, aux trois grandes civilisations qui se sont rencontrées sur le plus grand des cinq continents. Au cœur de l’Asie.


[1] Ethiopiques. Revue socialiste de culture négro-africaine, n° 42, 1985. Discours de réception du Prix Jawâharlâl Nehru, New Delhi, décembre 1984.




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