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Ethiopiques-Spécial centenaire.
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

L’EGYPTE-MERE [1]

Vous devinez mon émotion. C’est pourquoi je voudrais dire toute ma gratitude au Président Hosni Moubarak, qui, en accord avec le Président François Mitterrand et le Secrétaire perpétuel de l’Académie française, Monsieur Maurice Druon, a bien voulu donner mon nom à l’établissement que nous inaugurons aujourd’hui : à l’Université internationale de Langue française au Service du Développement africain. Je dois, sans doute, cet honneur au fait que, comme professeur, j’ai enseigné, pendant vingt-cinq ans, non seulement le français, le latin et le grec, mais encore trois langues du groupe sénégalo-gambien, dont ma langue natale, le Sérère, qui se rattachent à l’ancien Egyptien et sont des langues agglutinantes à classes nominales.
II s’y ajoute que, dans les années 1930, quand j’étais étudiant à la Sorbonne, je suivais, en même temps, les cours du Professeur Paul Rivet, directeur du Musée de l’Homme, et de Madame Lilias Homburger, la grande spécialiste des langues africaines, à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Ce sont eux qui, les premiers, m’ont appris à connaître et admirer ce pays, que, depuis lors, j’appelle : « l’Egypte-Mère ». Et ils m’ont souvent rappelé la fameuse devise : Ex Africa semper aliquid novi. Que je traduis : « Il y a toujours quelque chose de neuf qui nous vient d’Afrique ».
Mes professeurs commençaient déjà, en effet, à parler du rôle primordial de l’Afrique, singulièrement de l’Egypte, dans l’élaboration de la civilisation humaine. Toutes choses qui seront précisées par le Premier Congrès international de Paléontologie humaine, qui s’est tenu à Nice, en octobre 1982. Ce congrès a donc confirmé que l’Homme avait émergé en Afrique, il y a environ 2. 500.000 ans, et que notre continent était resté « aux avant-postes de la civilisation » jusqu’à l’Homo Sapiens. Je dis : jusqu’à l’invention de la première écriture.
En effet, comme vous le savez, c’est l’Egypte, avec son modèle de langue agglutinante à classes nominales, qui inventa, au quatrième millénaire avant notre ère, la première écriture au monde et, plus tard, la science des Mathématiques. Au demeurant, c’est en Egypte que Thalès de Milet, le mathématicien, physicien et astronome grec, alla, au VIe siècle avant notre ère, chercher les fondements de la Géométrie et, plus généralement, des Mathématiques. Comme ancien professeur de grec, j’aurai gardé de ne pas oublier Hérodote, le père de l’Histoire, qui, dans ses œuvres, accorde une place primordiale aux Egyptiens.
Last, but not least, il se trouve que les ancêtres des peuples sénégalo-guinéens, dont je suis issu, avec un métissage de sang portugais, il est vrai, ont quitté la vallée du Nil mille ans avant notre ère, pour, traversant le Sahara, se fixer dans les pays qui constituent, aujourd’hui, le Sénégal et la Guinée.


Cela dit, je voudrais insister sur l’originalité, mieux, la spécificité de l’enseignement qui sera donné à l’Université francophone d’Alexandrie.
Tout d’abord, cet enseignement ne fera pas double emploi avec les enseignements universitaires, scientifiques et techniques, tels qu’ils sont donnés actuellement en Egypte, au Maghreb et en Afrique occidentale. En effet, l’Université se spécialisera dans les deux domaines majeurs que sont aujourd’hui, pour l’Afrique, d’une part, la Nutrition et la Santé, l’Administration et la Gestion des Entreprises d’autre part, sans oublier l’Environnement.
Je ne m’arrêterai pas longtemps sur la Nutrition et la Santé, car, comme on le sait, si l’Afrique est, aujourd’hui, le moins peuplé des quatre grands continents, cela tient moins au climat qu’aux maladies nutritionnelles, sur lesquelles les savants et les médecins ne cessent d’attirer notre attention. C’est la raison pour laquelle, quand je présidais au destin de mon pays, le Sénégal, nous avions formé en France quelques uns de nos meilleurs professeurs de Médecine, singulièrement dans le domaine de la Nutrition et de la Santé.
Cependant, nous donnions, alors, la même importance à l’Administration et à la Gestion, partant, à l’Enseignement des Mathématiques. C’est ainsi qu’à la veille de ma démission de mes fonctions de Président de la République du Sénégal, c’est en Mathématiques que nous avions le plus de Sénégalais qui étaient, en même temps, agrégés de Mathématiques, dans les concours passés en France, et docteurs d’Etat.
Pour revenir à l’Université franco-égyptienne d’Alexandrie, au-delà des deux grandes spécialités que sont, d’une part, la Nutrition et la Santé, l’Administration et la Gestion d’autre part, tous les étudiants suivront les cours d’un programme de Culture générale intéressant la Civilisation africaine dans ses aspects anciens et ses perspectives modernes. En effet, malgré les métissages réalisés avec les Européens et surtout les Asiatiques - je songe aux Arabes -, l’Afrique reste toujours une dans ses civilisations comme dans son sang. C’est ce que prouvent les tableaux numériques des groupes sanguins en Afrique, tels que je les ai publiés dans mon Ce que je crois.
Au-delà des différences, minimes, des langues, la civilisation africaine reste une, caractérisée qu’elle est par une grande sensibilité et l’imagination créatrice. Sauf les Pygmées et autres Hottentots, qui parlent des langues à clics et que l’on trouve en Afrique équatoriale, jusqu’au sud du continent, ce sont de grands hommes qui habitaient originairement l’Afrique. Et ces hommes, encore une fois, ont créé, en Egypte, dans une langue agglutinante à classes nominales, la première écriture, puis les Mathématiques.
Il reste que l’étude de la civilisation africaine ne serait pas complète si l’on oubliait le fait majeur que voici. En ce XXe siècle, qui est celui de la Civilisations de l’Universel, c’est l’art africain qui a été la source de l’art moderne, très précisément, de la peinture et sculpture de l’Ecole de Paris. Je le sais, et le dis, d’autant plus que j’ai connu quelques uns des grands artistes de l’Ecole comme Pablo Picasso, Marc Chagall, Alfred Manessier, André Masson, Maria Elena Vieira da Silva, Pierre Soulages et bien d’autres.
En conclusion, si j’ai apporté quelque chose à la civilisation africaine du XXe siècle, je le dois essentiellement à mon double métissage, biologique et culturel. Je ne peux dire cela sans me rappeler ce que nous enseignait le Professeur Paul Rivet. Je le vois encore et l’entends, nous précisant, à nous, ses étudiants, en nous montrant la carte de la Méditerranée : « C’est ici, autour de la Méditerranée, que sont nées les premières et les plus grandes civilisations humaines par un double métissage, biologique et culturel, entre les Africains, les Européens et les Asiatiques, ou, si vous préférez, entre les Noirs, les Blancs et les Jaunes ». Et de faire défiler ces civilisations devant notre mémoire, en commençant par l’Egypte-Mère.


[1] Ethiopiques. Revue de culture négro-africaine, n° 53, 1991. Discours prononcé à l’inauguration de l’Université Senghor d’Alexandrie, 4 novembre 1990.




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