CHANT POUR YACINE MBAYE
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Ethiopiques - Spécial centenaire.
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

CHANT POUR YACINE MBAYE [1]

I

Mbaye toi aussi Mbaye, si je t’ai choisie Mbaye, c’est pour ta
beauté vraie
Pour ta peau de bronze huilé, pour ta peau de sombre acajou.
Je parle de l’accord, et que rien n’y soit défaut
Rien pour sûr excès. Je t’ai élue pour ton visage d’orient aux deux
étoiles de diamant
Pour ton visage tatoué de deux traits droits, aux commissures là
des yeux amandes
Paré de nattes haut plaquées, guirlande de lumière noire autour de
ton visage
Et la queue de tresses flotte mobile, flottant au vent frais de la
nuque.
Je chante la beauté et je module la mesure
Mesure la courbe tes courbes : la proue prouesse de la poitrine, la
fuite
Souple gracieuse des reins. Si je te chante, c’est pour l’épreuve et
difficile.
C’est difficile d’être souriante au bout du stade
Ma gazelle penchée des sables, si belle dans l’angoisse et belle
dans ton attente.


II

Tu es partie doucement, en troisième position.
Tu as remonté aux quatre cents mètres, te décollant de Koumba-
amul-Ndèye t’abritant dans la foulée de
Ndèye Diassik, la mauvaise au long cours, toute de blanc vêtue
comme la Mort, toute de muscles de tendons tendue
Dans sa solitude orgueilleuse. Et son club a craché au loin.
Tu déploies les couleurs du Continent : le maillot blanc rayé de
rouge vertical
Et la culotte noire, qui garde le ventre la force de l’Afrique.
Or Ndèye Diassik se retourne, décoche son regard oblique et lâche
la bride à sa fougue.
Sa première victime est foudroyée, qui roule soudain comme boule
un lièvre
Assommé net. Après les huit cents mètres, à la sortie du virage Est,
le soleil dorant l’auréole de ses nattes
Yacine monte à l’épaule de Ndèye. Sans un regard un seul à
gauche, elle redresse le buste NDEISSANE !
Royale ma Linguère, souriante comme Néfertiti.
Linguère, je dis noblesse n’est pas dans le ventre : elle naît de
l’accord
Noblesse dans la patience et noblesse dans le courage, dans le
cœur dans le foie dans la foi
Noblesse, dans ton buste qui se dresse angle droit, et tes jambes
sont des bielles bien huilées
Le svastika dans son élan, qu’aime le Dieu bleu noir.

III

Yacine monte à l’épaule de sa rivale.
D’un brusque coup de reins, Ndèye accélère la cadence.
Elle a coupé l’espoir à une fille au maillot bleu
Qui s’écroule sur la pelouse. On l’emporte comme une morte.
Mais Yacine donne à son souffle, à sa foulée la longueur juste
La rythmant l’arythmant comme le tétramère, qu’informent les
tam-tams de vie
Buvant l’oxygène vert, comme une boisson tonique
Quand c’est déjà la cloche de l’angoisse, la clameur de l’espoir.
Yacine est remontée à la hauteur de Ndèye, si noire dans son
maillot blanc
D’un nouvel œil gris-gris d’un nouveau coup, Diassik coupe les
jarrets de Koumba
Qui les bras ballants s’affale baveuse. Or Linguère avait pressenti.
Elle forlance la meute en avant de ses forces dernières
Impérieuse. Et le stade est debout, clamant acclamant le nom de sa
reine
Et les pelouses sont fleuries de pagnes parfumés, de coiffures
joyeuses
Et la voila déroulant sur la frise ses longues jambes harmonieuses
Et la voici à vingt-et-un mètres de la raie claire, et lancée sur la
crête de la strophe.
Et tu tombes Linguère, et tu tombes parfaite, dans mes deux bras
de père.


[1] Ethiopiques. Revue socialiste de culture négro-africaine, n°1, 1975. Poème inédit. Yacine Mbaye, Championne 1974 des 1500 mètres.




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