ELEGIE POUR PHILIPPE-MAGUILEN SENGHOR
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Ethiopiques - Spécial centenaire.
Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue
1er semestre 2006

ELEGIE POUR PHILIPPE-MAGUILEN SENGHOR [1]
(Pour orchestre de jazz et chœur polyphonique)
A Colette, sa mère

I

Les jours ont défilé en lugubres boubous, et les nuits-jours sans le
sommeil.
Les pleureuses ont épuisé l’abîme de leurs larmes sans engourdir
notre douleur rebelle.
Contre elle, nous avons recherché le fondement dans la vieille
demeure
Où asseoir notre espoir, et le parc garde les pas les jeux la joie des
générations.
Quand nous tournons au coin du mur moussu, voilà
De nouveau les senteurs tendrement mêlées du chèvrefeuille et du
jasmin.
Le soir à dix-huit heures, sur le gazon que rasent à cris menus
aigus les hirondelles
C’est déjà transparente la lumière de septembre, comme sur l’île de
Gorée
Après une pluie d’hivernage. Et nous voyons voler les Anges sur
leurs ailes diaphanes.
Tu te rappelles, comme il embaumait le bonheur, l’enfant fleur de
l’échange ?
Entends-tu donc sa voix vibrante de trombone, qui chante Steal
away to Jesus
Lorsque sonne le téléphone, comme au cœur un coup de fusil ? ...


II

Or c’était le sept juin, c’était la Pentecôte.
Tu étais tout de blanc nimbée et rose, ma Normande, sous ta
capeline aérienne
Pour recevoir la splendeur du mystère
Dans la lumière limpide, nostalgiques tes yeux chantaient l’Absent,
quand
Soudain, le coup de téléphone blanc, qui te faisait toujours
trembler de frissons blancs
Le coup de foudre blanc. Et fleur vaporeuse soudain, tu tombas
dans mes bras
Et lianes, nous enlacions l’enfant de l’amour, absent et beau
comme Zeus - l’Ethiopien.
C’est son appel, le coup de téléphone long, et nous
Voilà dans le grand oiseau blanc, comme une flèche éclair
Et les ailes obliques. Et le voici qui perce le mur
Mach du son
Par-delà Mach 2 droit sur le Cap-Vert, proue sombre sur l’océan
bleu.
C’est le grand Dieu blanc qui défie l’espace, mais ne sait, je ne dis
donner
Je dis retenir la vie d’un enfant, les larmes blondes de sa mère.
Voici donc notre enfant, souffle mêlé de nos narines, qui s’éteint,
hâ !
Dans son odeur de laurier rose, lors même que cinq femmes, oui
cinq Normandes ont amassé géré mais tricoté
Pour faire de lui l’enfant du bonheur.

III

Et j’ai dit « non ! » au médecin : « Mon fils n’est pas mort, ce n’est
pas possible ».
Pardonne-moi, Seigneur, et balaie mon blasphème, mais ce n’est
pas possible.
Non non ! ceux qui sont mignotés des dieux ne meurent pas si
jeunes.
Tu n’es pas, non ! un dieu jaloux, comme Baal qui se nourrit
d’éphèbes.
De notre automne déclinant il était le printemps ; son sourire était
de l’aurore
Ses yeux profonds, un ciel cristallin et frangé d’humour.
II était vie et raison de vivre de sa mère, lampe veillant dans la nuit
et la vie.
Brutalement, tu nous l’as arraché, tel un trésor le voleur du plus
grand chemin
Qui nous a dit. « La route est fatiguée, le marigot est fatigué, le
ciel
Est fatigué ». Nous avions tout donné à ce pays, à ce continent
Nôtre :
Les jours et les nuits et les veilles, la fatigue la peine et le combat parmi les nations assemblées.
Or Sénégalaise aux Sénégalaises s’était voulue la Normande de
long lignage aux yeux de moire vert et or.
Et de son fils elle avait fait l’enfant de la terre sénégalaise, et un
jour il reposerait
Profond dans le tertre de Mamanguedj, près de Diogoye-le- Lion.
Mais déjà tu le réclamais, cet enfant de l’amour, pour racheter
notre peuple insoumis
Comme si trois cents ans de Traite ne t’avaient pas suffi, ô terrible
Dieu d’Abraham !
Et tu as crucifié sa mère, haut sur un arbre de braise et de glace.
Et la foi de la mère a chancelé sous l’éclair et la foudre, comme le
cèdre fracassé qui ombrage la maison vaste.
Elle s’est relevée, mais nous nous sommes relevés, ayant foi dans
la foi.
C’est Paul dans la poussière, et sur le chemin de Damas, la lumière
d’argent.
Seigneur, il est impénétrable, le labyrinthe de tes desseins : on en
perd le fil si ne vous dévore le Minotaure.
Que donc ta volonté soit accomplie.
Qu’au jour de la Résurrection, notre enfant se lève soleil d’aurore
Dans la transfiguration de sa beauté !


IV

On l’a baigné pour les noces célestes, parfumé frais de vétiver
Allongé son corps long dans une bière de bois précieux.
Des jeunes gens ses camarades l’ont soulevé, porté sur leurs
épaules hautes.
Sous les fleurs du printemps, les chants comme des palmes, son
peuple lui a fait cortège
Tout son peuple tressé en guirlandes serrées.
Les prêtres et les marabouts, les employés et les ouvriers, les
délégations des nations amies
Les notables bien sûr ; je dis voici le Sénégal montant des
profondeurs :
Les paysans les pêcheurs les pasteurs et toute la Jeunesse qui se dit
sans couture
De Bakel à Bandafassy, de Ndialakhar et Ndiongolor jusqu’au Cap
rouge.
Et tout au long des rues en pleurs, des noires avenues prostrées
sous le soleil de juin
La jeunesse pieuse, le portant sur son cœur, comme une médaille
d’or vert.
Mais elles savent, les étudiantes si studieuses, que seuls vivent les
morts dont on chante le nom.
Et les voici rivalisant avec les vierges de Ndayane au pagne pur
Chantant des chants gymniques, comme jadis au bord des arènes
sonores.
Voici Guignane et Guiléna, Soukeina, Rokhaya, Dominique
Doris, et Linda et Mélinda
Qui chantent : « Dior de Joal !
Eclate en applaudissements quand entre le champion de Gnilane-la-Douce.
C’est le cavalier à la toque noire, et panachée de pourpre
Qui dompte les chevaux de sang sur les sables mouvants.
Il est élégant à l’antagoniste, prévenant d’attentions comme fleurs
à la jeune fille.
Rameau greffé du Viking sur Tabor, cavalier de la planche à
voile
Le voilà buste de bronze élancé et bandeau flottant
Qui écrit, vert et or, son message en courbes gracieuses sur la mer
des merveilles.
Ô Prince de la Gentillesse, nous aurons toujours soif de ton
sourire ! »

V

A toi qui as beaucoup aimé, il sera beaucoup pardonné :
Aimé tendrement ton père et ta mère, tes frères
Et tout comme des frères, le maître-de-terre et l’aveugle aux mains
d’antennes, le mendiant chassieux
Le Noir et le Toubab tout blanc, les hommes du Soleil levant
L’Arabe et le Berbère, le Maure, mon petit Maure
Mon Bengali, comme nous t’appelions, le Toutsi le Houttou.
Quand sera venu le jour de l’Amour, de tes noces célestes
T’accueilleront les Chérubins aux ailes de soie bleue, te conduiront
A la droite du Christ ressuscité, l’Agneau lumière de tendresse,
dont tu avais si soif.
Et parmi les noirs Séraphins chanteront les martyrs de l’Ouganda
Et tu les accompagneras à l’orgue, comme tu le faisais à Verson
Vêtu du lin blanc, lavé dans le sang de l’Agneau, ton sang.
Plongeant en bas ta main fine nerveuse, tu enracineras basses et
contraltos dans la polyphonie.
Lors avancera doucement, telle une frise de sveltes Linguères, le
chœur des Puissances.
Elles évolueront lent lentement, tissant de nobles soyeuses figures
Jusqu’au mouvement soudain du brise-cou, et
Tu souligneras la syncope d’un cri de douleur de joie
Du cri même du paradis, qui est bonheur.


VI

Oh ! que revienne septembre et sa tendresse, que tu aimais
La lumière plus pure, les jours plus courts qui chanteront
Les regrets des adieux. Et dans les sentiers du matin
Au labyrinthe, nous revivrons les jeux et les rires du Royaume
d’Enfance.
Laissant à leurs splendeurs dernières, altières, altéas et hortensias
Et nous laissant guider par l’éventail doucement du vent d’ouest -
odeur verte des cèdres
Odeur des rosiers odorants, odeur mêlée métisse des fleurs de la
passion
Et il faut se défendre - je surprendrai tes yeux de cyclamens dans
les sous-bois
Qui éclairent le lierre, comme jadis les constellations dans le ciel si
serein du Sine.
Je sors du Labyrinthe, pensant à toi pensant aux adieux de
septembre
Et je m’approche de ta case aux senteurs de chants de musique
Quand j’entends monter vers le ciel : Steal away, steal away, steal
away to Jesus !


[1] Ethiopiques. Revue de culture négro-africaine, n°32, 1983.




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