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ENTRETIEN AVEC MONSIEUR DOUDOU DIALLO, « LES BLANCS ET LES NOIRS SE SONT COTOYÉS PENDANT DES ANNÉES »
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Ethiopiques numéro 50-51
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série-2ème et 3ème trimestres 1988 - volume 5 n°3-4

Auteur : Papa Samba DIOP et Manfred PRINZ

Un entretien avec Monsieur Doudou Diallo  [1],

« Les Blancs et les Noirs se sont cotoyés pendant des années »...

1. Monsieur Diallo, à quel âge et dans quelles circonstances avez-vous été recruté ?

J’ai été recruté comme tirailleur sénégalais en 1938 à Mékhé, ma ville natale, transporté à Dakar ensuite pour apprendre mon métier de soldat. Pour être dans les meilleures conditions, j’ai contracté un engagement d’un an pour aller à l’extérieur, en France. A l’époque, pour aller en France, il était plus facile d’y aller avec un engagement.
Le hasard a voulu qu’en 1939 il y ait eu la déclaration de guerre. En 1938 je me trouvais à S..., à quelques kilomètres de la frontière belge. Nous étions déjà presque au Front. On y est resté en 1939, à l’hiver 1939. On a fait ensuite repli pour revenir à Libourne. Libourne c’est dans la Gironde, là le climat était meilleur pour nous. On a attendu jusqu’au printemps. On est allé au Front. Cela n’a pas duré longtemps, parce que l’armée française n’a pas résisté au choc allemand. Malheureusement pour nous, nous avons été faits prisonniers de guerre. Nous étions au Front de la Meuse. Après on s’est déplacé pour les Vosges. Nous avons été faits prisonniers le 21 juin 1940 à Mirecourt, pas loin d’Epinal. On y est resté quelques mois et nous avons été transférés en Bretagne, à Rennes.
Peu de temps après, en ce qui nous concernait, nous Sénégalais, on nous a amené à Redon dans un camp de munitions, où l’on envoyait les travailleurs de force. On chargeait les wagons de munitions en direction du front russe. Personnellement, j’avais une certaine liberté, le soir après le travail. Je m’étais mis en rapport évidemment avec les Forces Françaises de l’Intérieur. Pour nous, les conditions de captivité étaient dures, car la privation de liberté, pour un homme, c’est quelque chose d’extraordinaire. Alors on s’est dit qu’il fallait se battre pour nous libérer. Le patriotisme était quelque chose de très important pour nous Africains. Alors nous avions pensé qu’il fallait se battre contre l’ennemi. Je me suis alors mis en contact avec la Résistance Intérieure. J’ai fait des actes de sabotage, la nuit.

2. Votre groupe de résistance était-il en contact avec Londres et le Général de Gaulle ?

Nous anciens prisonniers de guerre, nous n’avions pas de contact avec le Général de Gaulle. Mais le chef du groupe, qui s’appelait Maurice Thénieul, qui était lui, en contact avec Londres, donc avec le Commandant Costes, chef départemental des F.F.I. en Ille-et-Vilaine. De là-bas nous recevions des instructions et nous étions bien informés sur la situation. Après un an, il y a eu le débarquement. Quand les Américains sont arrivés en Ille-et-Vilaine nous nous sommes mis en rapport avec eux. Nous avons libéré notre camp. C’est à ce moment qu’a été tué mon chef de groupe, Maurice Thénieul. J’ai alors pris le commandement, car j’étais son second. Son enterrement s’est fait à Redon même. Sans vouloir me vanter, je peux dire que nous représentions alors l’autorité. Il n’y avait plus ni autorité française, ni autorité allemande. Nous étions seuls sur le terrain, chargés de réquisitionner les maires de certains bourgs, pour leur demander quelques services. Après, le Commandant Costes, chef départemental des F.F.I. m’a nommé ( j’étais brigadier) Maréchal des Logis, pour services rendus dans la Résistance. J’ai continué à travailler jusqu’à ce que l’armée régulière française soit arrivée sur les lieux. Nous nous sommes alors regroupés au Camp Marguerite avec des actions ponctuelles que nous confiait l’armée, laquelle connaissait notre statut d’Anciens Combattants Prisonniers de Guerre. Nous avons été faits prisonniers de 1940 à 1944. C’était très dur, mais nous pensions qu’on pouvait encore peut-être continuer à faire la guerre, comme d’ailleurs le pensait le Général de Gaulle, pour nous permettre d’avoir un traitement spécial, c’est-à-dire d’être à l’arrière au lieu de reprendre les armes et de continuer la guerre alors que l’espoir était déjà permis, les choses commençaient à s’éclaircir.
Alors on a pensé qu’on pouvait nous rapatrier dans nos pays respectifs. Nous étions au Camp Marguerite, à Rennes. C’est là que les problèmes ont commencé. Etant toujours en contact avec les Français, les familles françaises, nous étions presque assimilés, parce que, quand on vit dans un pays, on est assez familier avec les gens. On connaissait les droits des uns et des autres, et comme on commençait à nous occidentaliser, nous avions pas mal de revendications à faire. Nous avions donc pensé qu’à l’égalité des sacrifices consentis correspondait un égal droit à réparation. On avait soutenu cette thèse tout le long de notre séjour en France, ce qui nous a singularisé. Car l’opinion courante pensait que le tirailleur sénégalais n’avait pas de revendications à faire. On a même souvent dit que le tirailleur sénégalais était l’esclave de la discipline. Nous, tel n’était pas notre point de vue. On pensait qu’il fallait réclamer des droits. Et c’était le moment, compte tenu de tout ce qu’il s’était passé, avec la Conférence de Brazzaville et tout cela. Nous nous sommes dit qu’il était temps, et nous avons demandé à être payés comme les Français.

3. C’est à Rennes que cette prise de conscience s’est faite ?

La prise de conscience s’est confirmée à Rennes. Les prisonniers de guerre, c’était quelque chose d’extraordinaire ! Nous n’étions pas tous dans le même camp. Il y en avait qui étaient au Mans et à Laval. Nous étions répartis dans toute la France. Et un vent avait soufflé partout. Personnellement, j’ai été surpris par ce mouvement de revendication, son ampleur ! On s’est dit, nous avons traversé des difficultés, nous avons surmonté des obstacles, les Blancs et les Noirs se sont côtoyés pendant des années, par conséquent, chacun savait de quel bois son voisin se chauffait. L’égalité était, par conséquent, quelque chose de normal. On s’est battu ensemble, on doit se battre pour avoir les mêmes droits. Les Français étaient d’accord avec nous pour défendre la même cause.

4. Dans la vie quotidienne, en dehors du temps passé dans les camps, quel était le sentiment des Français à l’égard des tirailleurs sénégalais ? Les tirailleurs eux-mêmes sentaient-ils que les Français les traitaient comme des étrangers ? Ou étiez-vous accueillis à bras ouverts ?

Pendant ma captivité, comme j’avais l’occasion d’aller à Rennes, accompagné d’Allemands qui me gardaient, les dames françaises me demandaient, sachant que j’étais moins malheureux que mes camarades restés au camp, s’il n’y avait pas des éléments au camp qui ne recevaient pas de nourriture, qui avaient des difficultés de nourriture et d’habillement, à cause de la rigueur du froid. Alors, pour avoir des lainages ou autre chose, je donnais des adresses et ces dames envoyaient des colis de lainage ou de chocolat. C’était quelque chose d’extraordinaire, une générosité sans pareille et une disponibilité ! Elles étaient conscientes que nous n’étions pas dans notre pays et que nous n’étions en France que pour donner notre sang.

Mais il y a eu par contre, je ne dirais pas des racistes, mais des hommes qui ne voulaient pas nous voir. Et, je dis, partout où vous allez, il y a des bons et des mauvais. Quand on me dit que l’Allemand est mauvais, je dis c’est faux. J’avais rencontré de très bons Allemands qui m’ont accueilli à bras ouverts, ce qui ne voulait pas dire que je collaborais avec eux. Je sais que ce sont des gens qui peuvent être des éléments excellents. Donc, le problème n’est pas un problème de race.

Quand il s’agit de ségrégation, cela existe, c’est contre cela que nous nous battions. Quand on dit « tirailleurs sénégalais », rien que l’expression est choquante, pourquoi « tirailleurs sénégalais » et non simplement « soldat français ». Moi, je ne suis pas né à Dakar, ni à Saint-Louis, ni à Rufisque, ni à Gorée, qui étaient les quatre communes de plein exercice. C’est pour cela que je dis, et j’ai la fierté de le dire, que j’étais « tirailleur sénégalais »je n’étais pas citoyen français, mais sujet français. C’est là que commence la ségrégation.

5. Une ségrégation qui a continué après la guerre, au Camp de Thiaroye [2], où les Français ont refusé de payer le pécule des tirailleurs. Thiaroye est devenu le symbole d’une injustice commise envers les tirailleurs. Lamine Guèye et le Président Senghor ont fait des démarches en vue de la libération des tirailleurs emprisonnés à la suite des événements de Thiaroye. Plus de 25 ans après, pensez-vous avoir obtenu entière satisfaction en ce qui concerne les pensions des Anciens Combattants africains comparées à celles que touchent leurs homologues français ?

Ah, il n’y a pas de commune mesure ! C’est cela la cause du contentieux qui existe encore entre les anciens combattants africains et la France. Vous avez bien entendu ces jours-ci, c’est le Président Abdou Diouf qui défend maintenant la cause des Anciens Combattants vis-à-vis du gouvernement français.
D’après la loi de finances de 1971, on a cristallisé les pensions des anciens combattants de l’Afrique francophone, ceux des anciennes colonies qui ont accédé à l’indépendance.
J’ai lutté pendant dix ans pour que les pensions soient versées. Il y a eu quelque amélioration : 10 % de plus qu’avant. Mais mes camarades veulent l’égalité comme nous l’avons toujours revendiquée.
Propos recueillis à
Dakar, le 16.4.1987 par
Papa Samba Diop
et Manfred
Prinz, Université de Bayreuth.


[1] Président de l’Associatiun des Anciens Combattants et Prisonniers de Guerre du Sénégal 1939-1945

[2] Thiaroye est une agglomération située à quelques kilomètres de Dakar. Pendant la période coloniale, ce village abritait un camp militaire où, à la fin de la guerre, les soldats africains rapatriés furent rassemblés avant leur retour définitif dans leurs familles. Toutefois, à leur surprise générale, les autorités françaises refusèrent, ainsi que cela avait été conclu, de leur payer leurs indemnités de guerre. Ce refus fut la cause d’une émeute, laquelle fut réprimée dans le sang. Ces événements se sont déroulés en décembre 1944 et les archives concernant cette période ne sont pas encore ouvertes aux historiens. Doudou Diallo, notre interlocuteur dans cet entretien, témoigne sur Thiaroye dans un article intitulé : « L’aube tragique du 1er décembre 1944 à Thiaroye (Sénégal ») dans Afrique-Histore, n° 7, 1983, aux pages 49-51. Par ailleurs, le dernier film de Ousmane Sembène, « Le Camp de Thiaroye » (1988), réactualise le débat sur les revendications des Tirailleurs sénégalais.




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