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DU CORPS LÉDÈEN : SENGHOR, TRADUCTEUR DE YEATS
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Ethiopiques n°70.
Hommage à L. S. Senghor
1er semestre 2003

Auteur : Mamadou KANDJI [1]

Dans un discours célèbre prononcé à l’Université d’Oxford en 1966, Senghor dit clairement que l’un de ses hobbies consiste à traduire les poètes anglais. « ... Ce qui me séduit le plus dans la langue anglaise, écrit Senghor, ce sont les mots qui viennent du vieux fonds germanique : du vieil anglais, du vieux saxon, du vieux norrois. Ces mots si différents à traduire, même quand ils empruntent simplement des choses ou une action concrète » [2].
Senghor, traducteur, s’est particulièrement porté vers les poètes anglais issus de la tradition des bardes et du renouveau celtique. Le Gallois Dylan Thomas et l’Irlandais W. B. Yeats sont de ceux-là.
Dans son recueil de poèmes traduits, publié à titre posthume en 2002 [3], il traduit de Yeats un certain nombre de poèmes où la figure lédéenne est présente. Parmi ceux-ci figure « Leda and the Swan ».
« Léda et le cygne » s’inspire du mythe classique où Zeus prend la forme d’un énorme cygne qui s’abat sur une jeune fille, Léda, au moment où, nue, elle prenait son bain. La figure lédéenne devient, du coup, l’emblème de la beauté, de la forme physique, celle de l’unité organique qui fonde toute création poétique. Le poète Yeats vieillissant écrit :
« Je rêve d’un corps lédéen qui se penche
Sur un feu qui s’éteint
Autrefois j’avais aussi un joli plumage »
 [4].

Dans le recueil de Senghor, on retrouve l’essentiel des poèmes que Yeats a consacrés à la beauté lédéenne. L’envol des cygnes dans le parc de Coole saisie dans la beauté d’un instant, et dans un contexte précis, tournoyant dans un mouvement giratoire discontinu inaugure la spirale des recueils qui vont suivre, mais il inaugure aussi toute la tradition poétique du XXe siècle qui débute avec cette période édouardienne. Enfin, il installe, dans le même temps, la métaphore obsédante de Yeats, sa vision politique, son militantisme pour la cause irlandaise et sa métaphysique. Ces poèmes, riches en métaphores, et qui sollicitent la mémoire du lecteur, condamnent du coup toute tentative de traduction à une approximation, tant il est difficile de faire passer cette pensée à la fois riche et complexe, ses rythmes et ses rimes. Ce pari, Senghor l’a pourtant réussi. Et son éditeur avec lui. Notre texte essentiel sera donc « Léda et le cygne », traduit par Senghor. L’image du cygne, omniprésente dans la poésie yeatsienne, hante dans le même temps l’imaginaire senghorien.
Il s’agira de détecter dans les deux textes : texte de départ (Yeats) et texte d’arrivée (Senghor), des interstices, des écarts à interpréter.

· Du régime dramatique de Yeats, Senghor fait un régime plastique.
· Senghor esthétise et poétise le texte yeatsien.
· Il recourt à un certain nombre de procédés connus des professionnels de la traduction : le grossissement, la simplification ou la contraction.

Dans le poème de Yeats intitulé « 1919 » et que Senghor traduit, l’âme solitaire du poète Yeats est comparée au cygne. Et Yeats de dire : « J’en suis satisfait » (p.56). Dans « Ces cygnes sauvages à Coole », également traduit par Senghor, Yeats décrit cinquante-neuf cygnes sur un étang, sous un ciel serein :

« Le dix-neuvième automne m’a surpris
Depuis que je les ai comptés pour la première fois »
 [5].


Et les oiseaux de s’envoler bruyamment. Association, ici, des bêtes splendides au cœur douloureux du poète, Yeats. Et contrairement à un Yeats vieillissant, le cœur du cygne n’a pas vieilli.

« Toujours infatigables, amant et amante,
Ils barbotent dans les frais
Ruisseaux sociables ou montent dans les airs ;
Leurs cœurs n’ont pas vieilli ;
Passion ou conquête, où qu’il leur plaise d’errer
Les accompagne toujours »
(traduction de Senghor, p. 38).

Ce qui attire Senghor vers ce poème, c’est l’élégiaque.
Si, dans le texte de départ, Yeats s’attache à la recherche d’un effet dramatique, Senghor, quant à lui, esthétise son texte. Yeats introduit une bonne dose de fantastique en mettant en contrepoint la forme extraordinaire et la puissance démesurée du cygne qui s’abat sur Léda, créant là, à ce coté du drame, un effet mélodramatique. Le choix d’une lutte entre deux êtres, en vérité de force inégale, concourt à renforcer la violence du poème et participe de la dramatisation de celui-ci :

« A sudden blow » the great wings beating still above the staggering girl » [6]

établit un contraste entre la frêle Léda et sa vulnérabilité face à l’oiseau. Ce qui permet à Yeats d’insister sur le viol.
Le texte senghorien nous livre une rime libre et un contenu sensuel, mais non l’accouplement et le viol. Senghor insiste plutôt sur le corps et son esthétique.

« Comment ces doigts entiers terrifiés peuvent-ils repousser
La gloire emplumée loin des cuisses qui mollissent ? »
(La rose de la paix, p.60),

écrit Senghor.
La traduction senghorienne décrit le corps de la femme au moyen d’images visuelles et concrètes, là où Yeats insiste sur l’immédiateté du viol au moyen de vers haletants et d’une césure brutale : « Agamennon dead » qui renvoie, selon beaucoup d’anthologies, à l’éjaculation. Ou bien lorsqu’il dit : « He holds her helpless breast upon his breast », un vers haletant qui suggère le désir. Yeats était un poète symboliste à la manière de Mallarmé et Rimbaud.
Là où Yeats écrit : « A shudder in the loins engenders there », où le mot engenders insiste sur la dimension biologique de l’acte sensuel qui, selon le mythe, produit deux couples de jumeaux, Senghor note : « Un frisson dans les reins produit ». Le poète africain, celui de la Négritude, reste pudique dans sa relation du viol. En atténuant le viol et la violence, Senghor s’attache davantage à la beauté lédéenne.
Déjà, dès 1717, la sculpture en marbre de Jean Thierry, « Léda et le cygne », au Musée du Louvres, montre l’élégance de l’attitude de Léda dont le visage de profil regarde le cygne. Le sculpteur dégage les gestes attendris de Léda vers l’oiseau et fixe la noblesse de son port. Blotti dans les bras de Léda, le Cygne-Jupiter quémande des caresses.
En marbre blanc, la sculpture fixe les personnages dans leur amour réciproque avec le bec proche du sein. Elle met en relief l’arrondi des formes, la courbure des lignes, les signes visuels qui font ressortir la douceur des sentiments et toute la grâce et la séduction. Le texte de Senghor s’apparente davantage à cette forme plastique et à cet éternel féminin que le poète Senghor chante dans « Femme Noire » :

« Femme nue, femme obscure
Fruit mur à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
Bouche qui fait lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémit aux caresses ferventes du Vent d’Est »
.
Le poème senghorien cerne la beauté lédéenne, le plumage et les formes pleines :

« ... sa nuque prise dans son bec,
Il la tient impuissante, sein contre sein »

.........................................................
« Ainsi saisie
Ainsi maîtrisée par le sang sauvage de l’air... »

Dans la traduction senghorienne, la rime est libre et constitue une perte par rapport au texte de Yeats. La séduction par Zeus y est moins suggérée. Senghor écrit : « Loin des cuisses » là où Yeats emploie “push/ The feathered glory from the loosening thighs ?”.
Par ailleurs, en rendant la dernière strophe par « saisie », Senghor ne rend pas, à dessein, « Being so caught » dont le processus accompli, passif fait ressortir la charge érotique dans le texte de Yeats.
En somme, Senghor qui, de par sa culture classique, connaissait le mythe de Léda et tous ses avatars poétique et plastique a pris le parti de s’intéresser à la forme et à la pureté dont le cygne est l’emblème, et beaucoup moins à l’assaut et au combat aérien. Il établit ainsi une hiérarchisation, indistincte chez Yeats, entre la violence et l’amour, au profit de l’amour.
Yeats, le symboliste, s’est appuyé sur le vieux mythe grec pour renvoyer à la situation de L’Irlande du Nord, victime de l’agression de la puissance coloniale britannique. Le lyrisme du poème de Yeats, c’est aussi le chant du cygne, celui du poète à qui la révolutionnaire Maud Gonne a toujours tout refusé, y compris son amour. Le viol de Léda serait alors, au plan de l’imaginaire, la fantasmatique de William Butler Yeats :

« Je voudrais que nous fussions, ma bien-aimée/
des oiseaux blancs sur l’écume de la mer

...................................................
Car je voudrais que nous fussions changés en oiseaux blancs/
sur l’écume vagabonde : moi et toi !

...................................................
Si nous étions seulement des oiseaux blancs ma bien-aimée
Soutenus par l’écume de la mer ! »
(« Les oiseaux blancs », trad. Léopold Sédar Senghor)

Le cygne devient ainsi, et pour Yeats, et pour Senghor, et selon la métaphore que Yeats lui-même dit emprunter à Platon, « ce fantasmatique paradigme des choses », c’est « ce repos de bronze et de marbre » [7], c’est enfin, toujours selon la formule de Yeats, « cette forme musicienne », car, toujours selon l’image de Yeats, « Comment distinguerons nous le danseur de la danse ? ».
En définitive, le cygne, c’est le symbole de ce corps lédéen qui se penche sur un feu qui s’éteint. C’est l’image de Maud Gonne « daughter of the swan », comme l’appelle le poète Yeats. Et toute fille de cygne, toujours selon Yeats, partage forcément quelque héritage avec le rameur.

AUTRES TRAVAUX CONSULTES

Hommage à Léopold Sédar Senghor, homme de Culture, Paris, Présence Africaine, 1976.
LITTLE, Roger, Sud, numéro Robert Walser, 1992.
PHEULPIN, Michel, « La parole de Léopold Sédar Senghor », Ethiopiques, mai 1979, pp.46-60.
YEATS, W. B. Les cygnes sauvages à Coob, éd. bilingue, traduit de l’anglais par Jean Ives Masson, Editions Verdier, 1990.


[1] Professeur titulaire de littérature anglaise, Faculté des Lettres et Sciences humaines, UCAD.

[2] SENGHOR, L. S., Liberté III. Négritude et Civilisation de l’Universel, Paris, Seuil, 1977, p. 446.

[3] La rose de la paix et autres poèmes, traduits de l’anglais par L. S. Senghor, Paris, L’Harmattan.

[4] La rose de la paix et autres poèmes, op. cit.

[5] SENGHOR, La rose de la paix et autres poèmes, p. 38.

[6] YEATS, « Parmi les écoliers » (Senghor ne traduit pas ce poème).

[7] « Among School Children », poème que Senghor n’a pas traduit.




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