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- LES INTERFERENCES DES LANGUES AUTOCHTONES DANS LA LITTERATURE NEGRO-AFRICAINE
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Ethiopiques n° 76
Centième anniversaire de L. S. Senghor.
Cent ans de littérature, de pensée africaine et de réflexion sur les arts africains
1er semestre 2006

Auteur : Lilyan KESTELOOT [1]

C’est un peu un truisme que de postuler l’influence des langues africaines sur les écrivains de l’Afrique francophone ou anglophone. En effet, cela va de soi ! Toute langue maternelle informe et modifie l’expression de celui qui emprunte une langue étrangère.
Or, la grande majorité des écrivains noirs ont découvert la vie, ont grandi, parlé, joué, aimé, réfléchi dans un champ linguistique très éloigné de l’Hexagone.
Si leur enfance s’est déroulée au village, ils n’ont entendu que leurs langues. S’ils ont vécu en ville, leur oreille a dû enregistrer, en plus des différents idiomes nationaux, tout l’éventail coloré du « français d’Afrique », euphémisme pour désigner ce que les Anglophones nomment « pidgin », que les colons nommaient « petit nègre », par opposition au « gros français ». Le vrai français, on ne pouvait le rencontrer qu’à l’école à travers les manuels de lecture et ces héroïques instituteurs qui, noirs ou blancs, écrivaient le français mieux que le licencié d’aujourd’hui. Et sans doute leur impact ne fut-il point négligeable dans l’intérêt suscité pour la langue de Molière. Les circonstances politiques firent le reste en contraignant les intellectuels colonisés à s’exprimer avec les mots du maître pour avoir quelque chance d’être entendus . . . Nous avons retracé ailleurs les étapes de cette grande aventure [2].
Cependant ils demeuraient attachés au plus profond de leur être à ces langues chantantes, volubiles, gutturales, qui rythmaient les contes et les comptines des veillées familiales et des jeux d’enfants. Il est donc normal et logique que ceux d’entre eux qui décidèrent d’investir le français, dans cet esprit nationaliste, aient tenté aussi d’y introduire les réalités qui leur étaient chères, y compris celles de leurs langues.
Nous constaterons cette tendance chez les écrivains de la Négritude. Le français est parfaitement assimilé au point que pour Senghor, Césaire, Birago Diop, Socé, Zobel, Damas, on ne peut plus guère parler de langue étrangère ; et pourtant il porte la marque de l’Afrique ou des Antilles par une volonté délibérée de ces écrivains qui tiennent à signaler leur origine, à se distinguer des écrivains de France, créant ainsi un nouveau champ littéraire, mieux, une nouvelle littérature.
A cette époque déjà lointaine, l’incidence des langues africaines ou du créole intervenait surtout dans le domaine du lexique et de quelques ethnotextes (proverbes, salutations, formules fixes) souvent introduits par un « comme on dit chez nous ».
Ainsi, les poèmes de Senghor sont émaillés de « tann » (plaines côtières) de « woi » (chant), de « sopé » (chérie), de « n’deissane » (hélas), de « riti » (violon ) et de toutes espèces de « dyoung-dyoung, tama, tabala, sabar », ( tambours ) etc.


Les textes de Birago évoquent les « kassak » (chants de circoncision), les « canaris » (marmites d’argiles) les « marigots », les « lawanes », et une série de dictons dans les Contes d’Amadou Coumba.
Aimé Césaire n’hésite pas à introduire dans ses poèmes à haute facture surréaliste des mots créoles tirés de la rue ou des champs : « Coumbite, roucou, pipirite chantant, rabordaille, vesou... ». J. Zobel tente même dans Diab’la, en 1946, une écriture créole trop précoce sans doute, puisqu’il reviendra à un français plus classique mais encore ponctué de mots du terroir.
En fait, dans le champ du lexique, les mots ainsi récupérés ont pour mission d’évoquer des réalités culturelles (histoire, objets rituels et techniques, éléments de l’environnement végétal, animal, minéral) que l’auteur affectionne, et que le vocable africain fait surgir bien plus concrètement que l’équivalent français ou latin : ainsi écrire « Guélovâr » n’est pas identique à « noble guerrier » !
Les connotations du terme africain fonctionnent du reste différemment pour le Français et le lecteur africain. Pour le premier, elles produisent un effet d’exotisme, renforçant les indices culturels, l’environnement, les chevauchées, les savanes, les cours royales, les immenses troupeaux, etc.
Tandis que pour le lecteur sénégalais et plus spécialement sérère, les connotations provoquent une rencontre intime avec une notion, un objet, un paysage, un usage de son monde familier.
Ces truffages de termes étrangers dans un texte français sont évidemment une question de dosage. L’excès aurait été lassant, voire illisible. Tout l’art de nos auteurs de la Négritude fut d’en avoir usé avec, disons le mot, génie.
Et ce n’est pas l’insertion mesurée de marques linguistiques africaines qui empêchera de classer les auteurs noirs de cette génération dans le droit fil de la littérature française ; mais bien un ensemble de références politiques et culturelles dont sont tissés leurs écrits et qui les apparentent à une autre civilisation.
Ces marques linguistiques gênent si peu le lecteur européen que Birago Diop et Camara Laye sont entrés dans les programmes des collèges français, tandis que Césaire et Senghor figurent dans le sacro - saint Lagarde et Michard.
Et s’ils n’avaient point eu de successeurs, la politique assimilatrice de la France eût sans doute réussi à les digérer, en les réduisant à d’autres auteurs « créoles » comme Saint-John Perse, Loys Masson ou Malcolm de Chazal, tous petits-fils de Bernardin de Saint-Pierre, bref, à un phénomène exotique passager.
Mais, avec les indépendances, le mouvement d’africanisation du français va s’accentuer considérablement ; ce phénomène touche d’abord l’école où cessera l’usage du « symbole » qui pénalisait l’emploi des « dialectes » dans l’enceinte scolaire. L’écolier africain y perdra une pratique obligatoire du français de plusieurs heures par jour. C’est que dans l’école actuelle, les cours sont toujours donnés en français, mais entre eux les enfants ne parlent plus que dans leurs langues (qui, elles, ne sont pas enseignées !) Et la diglossie a remplacé le bilinguisme.
Enfin, aujourd’hui, nombre d’instituteurs ont recours aux langues africaines qu’ils mélangent au français. Si bien que le français est devenu une « langue seconde » de moins en moins comprise et pratiquée.
Cette déperdition de la langue française ne s’est pourtant fait ressentir dans les productions littéraires que vingt ans plus tard. Et la période qui suivit les indépendances fut illustrée par des écrivains presque aussi brillants que ceux de la Négritude et s’estimant d’ailleurs leurs héritiers légitimes.
Car c’est bien pour les mêmes motifs idéologiques (« manifester l’âme noire », puis plus tard « l’africanité » ou « l’authenticité ») que les Cheikh Hamidou Kane, David Diop, Mongo Beti, Malonga, Bernard Dadié, Sadji, Glissant, Sembène prirent la plume. Chez ces auteurs, la langue n’était toujours pas affectée de modifications importantes. D’autres, cependant, qui leur sont contemporains, prendront à la lettre cette volonté d’être « plus Africain » jusqu’à « subvertir le français ».
Sartre avait déjà cru voir cette tendance dans les poètes de la Négritude. Mais les Kourouma, Makan Diabaté, Guillaume Oyono, Zadi Zaourou, Sony Labou Tansi, pour ne citer que les plus notoires, entreprendront en toute lucidité ce travail de déconstruction /reconstruction, consistant à violer sans scrupules l’outil linguistique de l’ancien colonisateur « pour faire des bâtards à la langue française ». Je rends à Massa Makan la paternité de sa formule dangereuse mais lapidaire.
Dès lors vont se multiplier les emprunts aux langues africaines et dans d’autres secteurs que le vocabulaire. On va constater désormais des incidences sur la phrase même, sur l’ordre des mots, avec un accroissement des dialogues indirects donnant au récit un caractère plus oral et donc plus vivant. Kourouma et Diabaté vont oser la traduction pure et simple d’un grand nombre d’expressions idiomatiques malinké, dans le tissu même du texte narratif au risque d’entamer l’orthodoxie française. Des néologismes comme : « une chair qui fainéantise, vauriennise et affaiblit », des phrases comme « Fama a passé » ou « toi et la paix » pour « Fama est mort » et « comment vas-tu », ont choqué les puristes. D’autres y goûtèrent la verdeur de l’expression malinke. Ce sont les mêmes qui donnèrent le prix Goncourt au cajun de Jean Vautrin, au français-créolisé de Patrick Chamoiseau.
Evidement, quand tout un livre est bâti sur cette recherche de l’esprit africain, non seulement dans le sujet, les personnages, les sentiments, le décor, les intrigues, mais dans les monologues comme dans les dialogues des personnages, dans les cheminements de leurs pensées, et même l’expression du narrateur qui déroule le récit, cela donne désormais des écrits impossibles à intégrer dans le champ historique de la littérature française, sans qu’ils cessent toutefois d’être francophones.
La rupture ici est plus nette et elle a été clairement désirée. De toute évidence, les pièces et récits villageois de Guillaume Oyono (« Trois prétendants, un mari »), ou « L’œil » de Bernard Zadi ou « Grand Dakar - Usine » de Boris Diop visent le même objectif et l’atteignent. Mais cela est plus aisé pour le langage théâtral qui doit obéir à la loi des niveaux de langue, et donc respecter la vraisemblance en faisant parler en semi-pidgin les héros des bas-quartiers d’Abidjan ou de Dakar. De même qu’Oyono met en scène des paysans dont le français est approximatif, et coloré par de nombreuses tournures et exclamations ewondo.
Remarquons que ces écrivains sont toujours des intellectuels, parfois même professeurs de français, et qu’ils n’ont personnellement aucun problème avec cette langue. Les libertés qu’ils prennent avec elle dans leurs textes ne procèdent donc que de la recherche créatrice d’un autre langage se rapprochant des langues et réalités négro-africaines : c’est l’aventure réussie de l’actuel courant créoliste aux Antilles. Par contre en Afrique, dans les deux romans suivants de Kourouma comme dans ceux de Massa Makan, on constatera un repli vers une forme plus classique après les démonstrations que furent Les soleils des Indépendances et Comme une piqûre de guêpe. De même Bernard Dadié oscilla entre l’écriture africanisée de Monsieur Togognini ou Papa Sidi , et celle de Béatrice du Congo ou des récits de voyages, beaucoup plus châtiée . . .
C’est la corde raide ici encore. Nos écrivains iront dans cette voie aussi loin qu’ils le pourront sans toutefois tomber sous l’accusation- couperet : « Ce n’est plus du français ! » qui les aurait exclus du public francophone international. Ici aussi, ils assumèrent toute la responsabilité, avec une science très sûre de ce qui était recevable et de ce qui ne l’était pas, désarmant de ce fait les soupçons toujours prompts concernant la bonne maîtrise de « notre langue » entre les mains de ceux pour qui, n’est-ce pas, elle demeure une langue étrangère !...
Cependant en marge de ces grands auteurs qui s’affirmaient dans leur particularité culturelle, voire leur régionalisme, à travers une compétence linguistique incontestable, l’Afrique s’était mise à produire une littérature toujours francophone ou anglophone mais d’un niveau très inférieur, qu’on a du reste baptisée au Nigéria du nom de « Market littérature ». Dans les maisons d’éditions comme Clé au Cameroun, NEA à Dakar, CEDA à Abidjan ainsi qu’aux éditions Du Trottoir (sic) à Kinshasa, affluent des manuscrits de valeurs très inégales, et l’on prend l’habitude de corriger, voire de rewrighter (réécrire) ceux qui présentent quelque intérêt afin de pouvoir les publier.
La sélection fut plus sévère aux éditions parisiennes de L’Harmattan et de Présence Africaine, mais à partir des années 80, ce mouvement s’accélère, nous assistons alors à une baisse très nette du contrôle du français, en particulier dans les romans. Des fautes évidentes sont tolérées, même chez les auteurs déjà connus.
Editeurs et imprimeurs laissent passer des poèmes et des romans où pullulent les impropriétés de termes, les expressions du « français d’Afrique » : dévierger, ambiancer, absenter, fréquenter [sous-entendu l’école] parfois bien trouvées du reste, mais aussi les mésemplois de prépositions et conjonctions, les ruptures de niveaux de langues ; dans le cours même de la narration s’introduisent des expressions grotesques : « Fallait-il que la maudite jeep immobilisée l’entendit de cette oreille », « notre garde saigna donc ce Noir tellement à blanc », « l’excitante, la veloutée urineuse ». Cependant que les cas de dis- phonie abondent : « La filante voiture devenue automatique », « dans son inoffensif dos », « la magique jeep », etc.
J’ai cité à dessein ces perles relevées dans un roman célèbre comme La carte d’identité de J.M. Adiaffi, auteur dont on connaît l’aisance et la maîtrise réelle du français. Mais nous retrouverons ces barbarismes et ces termes inappropriés chez des romanciers récents, comme Kouao Zotti, par exemple, dans L’homme dit fou.
Sony Labou Tansi était passé champion dans des « tropicalités » pas toujours convaincantes. Faut-il interpréter ces expressions malheureuses comme audaces conscientes . . . ou comme laxisme dans l’écriture ?
Cependant les cas de Adiaffi et Labou Tansi sont encore très bénins si l’on considère l’étonnant « machin » que Belfond a publié il y a une dizaine d’années sous l’impulsion d’un collègue sans doute bien intentionné. J’ai cité Le désert inhumain de Mamadou Soukouna.
La quatrième de couverture nous présentait l’auteur comme « un détrousseur de langage » et son récit comme de l’art brut. Mais comment accepter 260 pages de phrases dans ce genre :
« L’acier écrabouillait la sainte chair humaine. On avait installé certes des manivelles, des bielles et tout cela constituait des obstacles à la raison. La citadelle se transformait en ergastules, en oubliettes . . . Ainsi la vie courait comme une fanfaronne.. . » ?
Ou encore :

« Les buées du bouillon (il s’agit du thé) montaient par la cheminée et perturbaient le caractère splendide du ciel qui sombrait dans les somnambules buées ».
- « Il avait connu des coups de bâton aux fesses, cela lui devint un passé larmoyant ».
- « Sa maman lui chantait des chansons grivoises » (comprenez des chansons attendrissantes ».

Même s’il fallait reconnaître une puissance d’écriture certaine à ce Soukouna, la part d’incongruité verbale était trop grande et trop constante pour que cela restât supportable. Ou alors on se plaçait dans une position exotique, et l’on parlait d’art brut pour ne pas dire art naïf voire primitif : un primitif du français, oui, ça nous manquait dans notre panoplie !


Les intellectuels africains n’ont guère apprécié ce pauvre Soukouna « découvert » par les instances francophones, et on s’est empressé de l’oublier.
Certes le Sozaboy de Saro Wiwa, comme Allah n’est pas obligé de Kourouma sont des tentatives plus récentes d’intégrer un langage populaire pidgin pour l’un, petit français d’Afrique pour l’autre. Ce sont des essais qui se justifient dans la mesure où ces deux romans sont « parlés » par des héros qui n’ont à coup sûr jamais été scolarisés ; ils parlent donc le langage du milicien (Wiwa) ou celle d’un enfant soldat (Kourouma). Effet de réel assuré. Mais la littérature y trouve-t-elle son compte ? Et ceci peut-il constituer un modèle à suivre ?
Je reste persuadée qu’il s’agit de textes expérimentaux. On en a d’autres, de feu Ken Saro Wiwa qui fut un excellent poète. Et je ne pense pas que Kourouma l’aurait utilisé dans l’ouvrage qu’il préparait sur Sékou Touré.
Cette tendance s’accentue cependant chez des auteurs qui multiplient l’usage de mots de la langue locale. Un exemple récent est celui de Patrice Nganang dans son roman : Un temps de chien (Eds Serpent à plumes, 2001).
Son style composite allie les termes de français populaire local, à un vocabulaire intellectuel sophistiqué, et au pidgin english mêlé de douala, et d’autres dialectes.
On comprend à peu près « Couper la femme » ou « gnoxer » (pour copuler), « jobajo » (bière), « grille » (humiliation), « museautier » (bavard), « s’interdire » (pour s’arrêter), « associée » (pour prostituée)...
On rit d’entendre le même chien parler comme un professeur de « la finitude de l’homme », de l’ « épitome de la souffrance » de sa « canitude » et de ses « orgasmes ». Mais en plus son texte est parsemé de nombreux mots et expressions des langues parlées à Yaoundé (Cameroun) avec un appareil de notes en bas de pages. Le tout formant un ensemble hétéroclite assez expressif. J’allais dire pittoresque.
Mais à ce train-là on se dirige tout droit vers un créole.
Le problème est que chaque pays d’Afrique a plusieurs langues, et donc la « créolisation » sera différente pour chacun d’eux. Le français local cessant d’être une langue de communication, il deviendrait inutile de ce fait.
Dès lors que penser de ces textes qui nous laissent tout « courbaturés » comme le dit joliment Sada Weyndé Ndiaye ? Par ailleurs, comme le fait remarquer Xavier Garnier (Notre Librairie n° 159, 2005), ils créent une certaine ambiguïté en reprenant ce procédé des écrivains coloniaux qui inséraient eux aussi à plaisir du « petit nègre » dans leurs romans « typiques ». Oui, le danger est réel de fabriquer ainsi un nouvel exotisme.
Si ces exemples étaient suivis et encouragés par d’autres, n’y aurait - il pas le risque de voir à court terme la littérature africaine francophone s’engager dans une impasse ?
Résumons-nous et voyons l’avenir dans la richesse de sa problématique :

- tout d’abord les distorsions du français issues des formes linguistiques africaines doivent être bien distinguées des maladresses et erreurs dues à l’incompétence francophone de l’écrivain. Ce dernier cas conduit à une littérature « de marché » qui ne manque pas d’intérêt sociologique, mais qui demeure une « contre littérature » (Mouralis) ;
- cependant, il faut envisager que s’élabore un courant de type créole ou pidgin, dont le théâtre sera sans doute le premier véhicule. Aux Antilles et en Afrique, l’expérience est en cours. En Afrique il y aura alors une diversification des français locaux populaires dont se serviront sans doute certains dramaturges ;
- la voie royale de l’expression littéraire devrait être la production en langues nationales. En effet, les Africains semblent préférer cette voie plutôt qu’un pidgin qu’ils ressentent comme hybride par rapport aux langues pures, africaines et européennes. Déjà, des pays comme la Tanzanie et le Kenya ont une littérature écrite en swahili et Kikuyu. Mais plus nombreux sont les expériences de poésie dans les langues nationales. Ainsi au Sénégal, il s’écrit aujourd’hui une poésie peule et une poésie wolof de qualité [3], mais publiées dans des conditions difficiles, car la politique de la francophonie n’encourage point ces efforts.
- on doit aussi tenir compte, dans le même secteur et l’alimentant, d’un autre mode d’intervention du champ littéraire oral, par les transcriptions des textes chantés par les griots et notamment des récits épiques de grande envergure qui dotent le patrimoine africain d’œuvres classiques analogues à ce que furent pour l’Europe les épopées d’Homère et de Virgile. A la différence près que ces langues africaines sont bien vivantes : les lecteurs d’aujourd’hui comprennent leurs épopées anciennes sans devoir passer par leur traduction, et des écrivains comme A. Sow Fall et Kourouma s’en sont inspirés dans leurs romans [4] en français. Si l’on a admis que la négritude était la « défense et illustration » des civilisations noires, comment refuser son aboutissement logique qui revalorise les langues du continent noir pour en faire son moyen d’expression le plus authentique ?
- enfin, il demeurera une production en français qui bénéficie actuellement d’une publication plus aisée et d’une assistance considérable des médias. Et sans aucun doute ces deux facteurs contribuent au développement de cette production. Mais aussi l’audience plus large que le français assure, ainsi que les traductions rapides en anglais, espagnol, russe et japonais.

Cependant, pour maintenir la qualité de cette partie importante de la littérature africaine, il importe justement d’en combattre la dégénérescence. Si le vœu des écrivains africains qui écrivent en français est de pénétrer partout grâce au français, il leur faut éviter les dérives linguistiques excessives.
Il est hors de question d’enseigner jamais nulle part, ni en Afrique ni en France, le Désert inhumain de M. Soukouna. De plus, ce type de textes hétéroclites empêche leur traduction dans d’autres langues. Alors que Nostrum de Monchoachi fut transposé avec bonheur du français en créole par l’auteur lui-même créole, Cheik Ndao traduit ses textes du wolof, et est donc aussi apprécié des lecteurs francophones.
La politique de la francophonie et de ses éditeurs (puisqu’il y en a une) plutôt que promouvoir des essais dans un français si hasardeux qu’il en devient incrédible, ferait un choix plus éclairé en soutenant le mouvement d’édition en langues africaines d’une part, et d’autre part en mettant la barre plus haut pour les ouvrages écrits en français.
Heureusement pour l’avenir du champ francophone, qu’il demeure en Afrique une production vigoureuse et de grande qualité grâce à des écrivains comme Mudimbe, Fantouré, Boris Diop, Henri Lopes, Tati-Loutard, Tanella Boni, V. Tadjo, T. Monenembo, A. Wabéri, G.-P. Effa, E. Dongala, D. Essomba, A. Mabanckou, Kossi Efoui, Léonore Miano, Abdoulaye Kane, Ken Bugul, Tidjani Serpos et tant d’autres. Je les cite à dessein car ils sont nombreux, en vérité, et parfaitement représentatifs de la littérature africaine « savante ».
Littérature africaine qui cependant, aujourd’hui se diversifie, avec un courant populaire et le développement de productions en langues autochtones. Elle a, sans conteste, atteint d’ores et déjà sa vitesse de croisière [5].


[1] IFAN, Université Cheikh Anta Diop, Dakar, Sénégal

[2] Les écrivains noirs de la langue française, naissance d’une littérature, Institut de sociologie, Université de Bruxelles, 1963.

[3] Même si récemment DIOP, B. Boris, et DIENG, Younous, ont publié chacun un roman en wolof.

[4] Voir FALL, A. Sow, Le jujubier du patriarche, Dakar, CAEG, 1993.

[5] Voir Anthologie négro - africaine, nouvelle édition mise à jour, Edicef - Hachette, et Histoire de la Littérature Négro - Africaine, Karthala - AUF, 2001- 2003.




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