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RACE NOIRE ET ORIGINES DU SOCIALISME ARGENTIN
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Ethiopiques numéro 14
revue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1978

Auteur : Victor O. Garcia Costa

Au moment où nous nous mettions à reconstituer la filière des antécédents du journalisme politique en Argentine, en vue de rédiger un livre sur ce thème [1], Voici que nous faisons une curieuse trouvaille : le premier numéro d’un journal qui, compte tenu de l’année de sa parution - 1858 - et de son titre - El Proletario (Le Prolétaire) - prend valeur de symbole. Parmi d’autres caractéristiques, cet organe a celle d’avoir été le premier à introduire dans le vocabulaire du journalisme argentin, le mot « prolétaire ».
Le journal dénommé La Race Africaine ou Le Démocrate Noir, qui précédait Le Prolétaire, et dont Zandalio Scuto y Quiroga fut le rédacteur, parut le 07 janvier 1958. En effet, son vrai propriétaire n’était pas ce rédacteur mais Lucas Fernadez qui, « n’ayant que de piètre connaissance et pas d’expérience pratique du tout en matière d’édition », à en croire ses propos, confia au premier les soins de sa rédaction.
Or, entre le rédacteur et le propriétaire, désaccord se produisent qui, loin se résoudre, prenaient de l’ampleur, entraînant par la suite la dissolution de l’entreprise journalistique. Quelques semaines après la date de sa parution, La Race Africaine avait vécu.
Oubliant les carences qui l’avaient amené à confier la rédaction de l’ancien hebdomadaire à Scuto Quiroga, Fernandez s’ attela d’emblée à la tâche qui consistait à publier un autre journal en remplacement de l’organe disparu. c’est ainsi que le dimanche 18 avril 1858 parut Le Prolétaire dont le premier numéro portait au-dessous du titre une légende qui le présentait comme hebdomadaire politique, littéraire, polyvalent. Au-dessous de cette légende figurait la devise : vers une société de la classe des hommes de couleur. Il fut signé Lucas Fernandez, fondateur, directeur et rédacteur, pour qu’il n’y ait pas d’équivoque quant à l’identité de celui qui assumait la responsabilité de la publication.
Sur trois colonnes, à la première page, et en guise d’introduction, le Prolétaire cerne ses lecteurs et ses préoccupations majeures.
Après cette introduction, vient la rubrique : « Les Jésuites et le Clergé de Cordobès », dont voici la teneur :
« Cette importante et précieuse partie de la société argentine à laquelle nous avons l’honneur d’appartenir, n’a aucun organe qui puisse défendre les besoins inhérents à toute classe démunie et pauvre où qu’elle soit : aucun organe de nature à veiller sur ses intérêts, tout aussi importants et valables que ceux des classes aisées et contentes de leur sort. Et si elle l’avait, cet organe ne pourrait pas atteindre ses buts et ses objectifs primordiaux.
« Compte tenu des conditions actuelles de notre classe, de l’intelligence précoce si manifeste dans la génération montante, avide d’idées et de savoir ; compte tenu, surtout, du niveau actuel de la moralité de Buenos-Aires, force nous est de disposer d’un organe qui puisse nous stimuler et nous aiguillonner, tantôt par la voie de l’exemple, tantôt par celle d’une incitation vers l’élargissement du chemin conduisant à l’éducation et à la science, chemin jusqu’ici trop étroit et peu aisé. Ceci, en vue d’amener la nouvelle génération à surmonter les obstacles dont sa route est semée, en raison des préoccupations désuètes des uns et de la malveillance des autres ; préoccupations, somme toute, puissantes du fait qu’elles sont généralisées et sanctifiées par le temps et qui, au fil des ans, passent de génération en génération jusqu’à ce qu’elles nous parviennent, bafouant la justice et contrecarrant l’action de certaines lois qui nous protègent, faisant en sorte que celles-ci ne soient pas respectées, puisqu’elles lèsent, non les intérêts, mais l’orgueil vain et mal intentionné des classes élevées.
L’éducation de nos frère de couleur sera, donc, l’un de nos principaux thèmes. Nous y reviendrons sans cesse, pour mettre à profit cette semence d’avenir qui ne demande qu’une main bénéfique et protectrice pour lui ouvrir les portes jusqu’ici fermées par des intérêts bâtards et s’épanouir.
« Ce faisant, nous rendrons un service positif au pays, et ne cesserons d’en faire la démonstration, car il s’agit d’une tâche urgente et à la portée de tous.
Pour s’en convaincre, il suffit de mesurer la distance qui sépare l’homme barbare de l’homme cultivé, les promesses et les espérances de l’un et de l’autre.
« Pour mieux approfondir le problème, nous n’avons qu’à jeter un coup d’œil sur notre histoire. Si nous nous en imprégnons tant soit peu, nous nous rendons compte du mal que le manque d’éducation a fait aux hommes de couleur. Ainsi, les classes supérieures paient-elles l’abandon de ces hommes et leur égoïsme à leur endroit ?
« Aujourd’hui, surtout, que les institutions démocratiques et les idées de liberté commencent à prendre racine, il convient que se vulgarisent et prennent racine aussi l’idée d’une égalité réelle, pour que celle-ci devienne effective. Car, c’est grâce à elle que les hommes de couleur parviendront à s’éduquer et, partant, - à s’affirmer. Toutefois, cela ne veut pas dire pour autant que nos frères doivent attendre que d’autres fassent leur bonheur. Non, ils doivent s’aider eux-mêmes en agissant et en tendant de plus en plus résolument vers le but fixé, à travers un engagement moral d’autant plus ferme qu’ils en seront les premiers bénéficiaires.
« Pour ce faire, il faut que tous les hommes de couleur, sans exception aucune, s’unissent et se solidarisent sous la direction des plus compétents d’entre eux, pour examiner leurs besoins et en rechercher les voies et moyens.
« Tous les hommes de couleur doivent participer à cette action. Les récalcitrants trahiront leurs propres intérêts et ceux de leurs enfants en perdant en même temps le droit de se plaindre de leur condition et de leur avenir.
« Sans solidarité, rien ne se réalise : l’homme ne peut rien s’il opère en vase clos, replié sur lui-même. « Le principe de solidarité, appuyé par la devise concluante : « L’Union fait la Force », et conforté par cette autre maxime, qui est son contraire : « Diviser pour régner », est assuré de l’approbation générale ; il constitue peut-être le premier titre de noblesse du siècle présent. C est à ce principe en effet que nous sommes redevables des acquis majeurs du siècle, et de tous les éléments de progrès qui l’embellissent ».
La vie du Prolétaire fut de courte durée. En juin 1858, ce journal-avocat des Noirs n’existait plus. Bien que le concept de « classe », tel qu’il figurait dans « Le Prolétaire » fût une notion à résonance raciale plutôt que sociale, il est clair que dans la mesure où la réalité de la vie à Buenos-Aires mêlait les autres couches de la population aux Noirs dans le même régime d’exploitation, « Le Prolétaire » fut un véritable précurseur de la lutte sociale en Argentine.

(Traduit par C. L. Patterson)


[1] Victor O. Garcia Costa, El Peridismo Politico, Centro Editor de America Latina, Buenos Aires, 1972.




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