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LE CAMEROUN : UN PAYS ET UNE LITTERATURE AU CARREFOUR DES LANGUES
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Ethiopiques n° 77.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2006

LE CAMEROUN : UN PAYS ET UNE LITTERATURE AU CARREFOUR DES LANGUES [1]

Auteur : Nathalie COURCY [2]

Vers l’intégration linguistique

Au Cameroun, la politique de bilinguisme officiel est née d’un effort de diversification culturelle. Le bilinguisme se voulait égalitaire au niveau de l’Etat et de ses symboles. Toutefois, le gouvernement n’a jamais prétendu faire du bilinguisme un objectif au niveau de la population. Par conséquent, l’unilinguisme local est reconnu dans certains territoires en dépit du bilinguisme fédéral. La littérature passe presque nécessairement par la médiation du français, majoritaire dans l’administration et l’éducation, mais aussi dans la population des villes d’importance économique et culturelle. Si nous suivons la progression des politiques linguistiques du Cameroun, nous constatons que celles-ci ont été rendues officielles relativement tard dans l’évolution du territoire. S’agit-il du résultat d’un « libéralisme linguistique » ou de « silences institutionnels » [3] ?

La politique linguistique du Cameroun est tributaire des conséquences de la Première Guerre mondiale. La France et la Grande-Bretagne ont acquis leur autorité sur ce territoire en 1919, alors que l’Allemagne était exclue des nations civilisatrices. Auparavant, le Cameroun était le carrefour de plusieurs cultures qui ont assuré la diversité du territoire pendant des siècles. A partir de 1884 et pendant toute la période allemande, les missionnaires, responsables de l’éducation, ont réaménagé l’espace linguistique du Cameroun. Deux tendances se dégageaient : les missions catholiques optaient pour un enseignement unilingue allemand alors que les missions protestantes défendaient l’utilisation conjointe de l’allemand et des langues locales. En privilégiant une langue africaine au sein d’une mosaïque de langues, les missionnaires ont provoqué les premiers conflits linguistiques du Cameroun. En 1910, un arrêté « stipulait que la langue allemande devait être utilisée dans les écoles à l’exclusion de toute autre langue européenne et locale » [4]. Quatre ans plus tard, le gouverneur condamnait le pidgin-english et l’anglais, resserrant ainsi l’étau en faveur de la langue allemande.
La Première Guerre mondiale a modifié le paysage géolinguistique du Cameroun. Au Nord-ouest, le libéralisme linguistique était protégé, du moins en apparence. En effet, « le gouvernement colonial s’efforçait de promouvoir deux langues locales : le duala et le bali. Seulement, force est de constater que dans les institutions scolaires préparant aux diplômes, seul l’anglais était employé comme langue d’instruction » [5]. La pratique française, qui avait cours dans la majorité du territoire camerounais, se rapprochait de l’attitude restrictive manifestée par l’Allemagne. L’enseignement devait être dispensé en français afin de répandre la civilisation occidentale. L’arrêté de 1930 a mis fin à l’interdiction d’enseigner dans des langues autres que le français, mais sans réserver de fonction concrète aux langues camerounaises. En 1961, la réunification des provinces anglophones et francophones a entraîné l’enchâssement de la politique linguistique dans la Constitution. Le Cameroun devenait le premier pays africain à officialiser deux langues européennes. Certains outils, comme le Centre linguistique camerounais et le Projet de recherche opérationnelle pour l’enseignement des langues au Cameroun, confirment la volonté nationale de promouvoir le bilinguisme officiel et les langues africaines, même si aucune mention n’est faite de la place des langues locales dans la politique du pays.
Les lois de 1996 et 1998 ont corrigé le silence légal à propos des langues africaines. Le préambule de la Constitution de 1972 est demeuré inchangé par la Loi 96-06. Il stipule que « le peuple camerounais [est] fier de sa diversité linguistique et culturelle ». La loi de 1996 ajoute que la « République du Cameroun [...] œuvre pour la protection et la promotion des langues nationales ». Cette modification certifie l’effort déjà perçu en faveur des langues africaines. La Loi 98-004 de 1998 déclare que l’« éducation a pour objectif [...] la promotion des langues nationales ». La législation reconnaît le poids du multilinguisme dans l’histoire, la culture, la société et l’éducation [6], ce qui constitue un pas important dans l’évolution des politiques linguistiques du pays.
Néanmoins, la politique linguistique du Cameroun paraît insatisfaisante parce que le bilinguisme officiel « n’est pas pensé dans une approche intégrée du multilinguisme camerounais » [7]. Huit des dix provinces camerounaises sont francophones, et Douala et Yaoundé, capitales politiques et économiques, sont situées du côté francophone. Pourtant, la présence anglophone au Cameroun est apparue, dès la fondation de la nation, comme un fait essentiel. D’ailleurs, comme le français, [la langue anglaise] fut d’abord vécue comme la langue du colonisateur, à la fois constitutive de l’accès à la modernité et comportant le risque d’aliénation. Mais, avec les années, l’image la plus puissante est américaine : elle véhicule la culture dominante des médias en même temps que des images, positives ou négatives, de la communauté noire d’outre-Atlantique. Et pour ceux des écrivains que rebuterait une identification avec le nouvel empire occidental, l’anglais offre l’avantage d’une langue internationale, en particulier une langue à travers laquelle une grande partie des peuples du Sud peuvent se faire entendre directement et communiquer entre eux [8].
Les anglophones du Cameroun ont donc le privilège de la force identitaire reliée à la minorité. Toutefois, malgré la volonté concrète de la minorité anglophone d’être reconnue et traitée également avec la majorité francophone, les actions politiques sont rares. Au moment où la francophonie camerounaise occupe de plus en plus de place dans la Francophonie mondiale, la minorité anglophone du Cameroun se fait de moins en moins entendre.
Une autre évaluation de la situation linguistique montre que, malgré la supériorité numérique du français, le « français et l’anglais ne s’opposent pas aux autres langues camerounaises dans le champ de la communication sociale, bien que les langues nationales soient dépourvues de statut institutionnel » [9]. Les langues officielles appellent en même temps la fascination et le rejet, parce qu’elles représentent la modernité et l’accès à l’universel, mais aussi la norme imposée par la colonisation. En utilisant les langues officielles, les Camerounais ne se contentent pas de pratiquer des langues étrangères. Ils se les approprient, en modifient le style, y ajoutent des termes et y intègrent une couleur particulière.
La métamorphose des langues française et anglaise est si importante qu’elle a donné naissance à deux nouvelles langues cocktail : le pidgin-english et le camfranglais. Langue véhiculaire utilisée dans les provinces anglophones, l’Ouest et le Littoral, le pidgin-english constituerait « un obstacle durable à la promotion du bilinguisme officiel. Car, dans l’imaginaire des Camerounais francophones, l’anglais parlé par leurs compatriotes anglophones, à quelques rares exceptions près, est du pidgin » [10]. Dans l’analyse de l’évolution des politiques linguistiques, il ne faut pas négliger la progression du pidgin, pas plus qu’il ne faut sous-estimer la présence du camfranglais. Il s’agit d’un « parler argotique urbain et suburbain [...] dont la texture grammaticale et lexicale est extrêmement souple » [11]. Instable et hétérogène, le camfranglais ne bénéficie pas de la même reconnaissance que le pidgin-english. Néanmoins, son maintien dans l’environnement linguistique prouve qu’il répond à un besoin. « [L]angue des exclus, des marginaux » [12], le camfranglais exprime le ludique. Avec des dramaturges comme Daniel Ndo, Dave Moktoi et Essindi Mindja, il devient aussi une langue de représentation.
En même temps, les langues locales élargissent le spectre de leur action. La dignité et l’utilisation répandue de ces langues ancestrales rendent leur défense nécessaire. D’un côté, l’officialisation de langues européennes réduit le déséquilibre lié à la présence de nombreuses langues locales dans le pays. De l’autre, « le bilinguisme du Cameroun ne laisse aucune place aux langues nationales ; la personne qui ne parle que sa langue maternelle est prisonnière dans son propre pays » [13]. Bien que les langues africaines commencent à occuper l’espace dans la littérature, l’anglais, et surtout le français, conservent une position privilégiée. La diversité linguistique du Cameroun est, encore aujourd’hui, « un couteau à double tranchant car elle est à la fois une enviable richesse culturelle et un redoutable handicap pour la construction de l’unité nationale » [14]. Véhicule culturel, la langue constitue la médiation de la vision du monde dans l’art littéraire. Il reste à savoir si cette multiplicité représente un obstacle à la constitution de l’institution littéraire, ou si elle est une spécificité dont la littérature peut bénéficier.


Pluralité littéraire et prédominance francophone

Inégalités linguistiques et conflits historiques, s’ils ne sont pas souhaitables en soi, offrent l’avantage d’accélérer le développement des cultures. En effet, la « réappropriation de l’histoire » constitue la première dynamique de l’autonomie [15], condition de l’institutionnalisation littéraire. Depuis les premiers pas de la littérature orale jusqu’à l’épanouissement d’une écriture littéraire, la conscience linguistique des écrivains s’est affinée. Bien avant l’arrivée des Européens sur le territoire, les textes appartenaient aux registres oraux du conte et de la poésie chantée. « Réservoir de thèmes et de structures archétypales » et récités en langues africaines, ces textes ont servi à la constitution de la littérature camerounaise.
Certains chercheurs situent l’émergence de la littérature écrite au Cameroun pendant la période allemande, au moment où le sultan Bamoun Ibrahima Njoya créait un alphabet bamoun. A la même époque, des intellectuels rédigeaient quelques ouvrages de contes et de mythes du Cameroun. Pour d’autres, la littérature écrite remonte au premier quart du XXe siècle, alors qu’apparaissaient des écrits en français et en duala sous la plume d’Isaac Noumé-Etia. Dans les années 1920, la Gazette du Cameroun et la Revue des études camerounaises publiaient contes, légendes, poésie et articles critiques . Quelle que soit la version acceptée, la colonisation a fait entrer le Cameroun dans l’univers de l’écrit de façon plus marquée.
Dès les années 1930, les littératures africaines enclenchaient un processus de distanciation par rapport aux littératures occidentales. Les poèmes d’Elolongue Epanya, publiés en français et en duala, ont concrétisé le « retour aux sources littéraires qui était jusqu’ici resté un vœu sur la bouche des intellectuels nègres » . Les progrès dans l’éducation, l’apparition d’une caste d’étudiants formés en Occident ainsi que la censure des actions politiques conféraient à la littérature le rôle de propager les idées anti-coloniales et nationalistes. Dans les colonies anglaises, les écrits polémiques transmettaient l’« idéal panafricain », alors que la littérature issue des colonies françaises popularisait l’idée d’enracinement dans la culture noire reliée à la négritude .
Ce n’est qu’à partir de 1950 que le Cameroun s’est inscrit parmi les puissances littéraires de l’Afrique. Grâce à la personnalité marquante de Ferdinand Oyono et de Mongo Beti et à la valeur de leurs écrits, la littérature camerounaise a acquis ses lettres de noblesse. A leurs côtés sont apparus d’autres auteurs (Benjamin Matip, René Philombe, Francis Bebey, etc.) dont la production a été quelque peu éclipsée par l’omniprésence de Beti et Oyono. Traduits en anglais par les éditions britanniques Heinemann, qui les publient dans la collection « African Writers Series » , ces derniers ont aussi préparé le terrain pour les auteurs anglophones, parmi lesquels on retrouve Sankie Maimo, Mbella Sonne Dipoko et Bernard Fonlon. D’ailleurs, le Cameroun doit à Bernard Fonlon la fondation et l’édition de la revue Abbia qui, de 1963 jusqu’à la mort de l’auteur en 1986, a popularisé les écrits camerounais autant en français qu’en anglais . La revue a aussi encouragé la cohabitation des langues dans la littérature du Cameroun. Fonlon a, en effet, participé à la reconnaissance du bilinguisme officiel du Cameroun et à son application culturelle. Dans le contexte de la décolonisation, ces actions prenaient un sens particulier.
En 1963, un événement a modifié à tout jamais l’image des littératures africaines. La création des éditions CLE donnait aux auteurs du pays l’opportunité de publier leurs textes à l’intérieur des frontières du Cameroun . Paris et Londres demeuraient les lieux privilégiés des écrivains, parce qu’ils annonçaient une diffusion internationale et une reconnaissance accrue. Néanmoins, CLE représentait le point de départ d’une infrastructure locale. Bien que la littérature ait acquis plus de liberté par rapport aux métropoles européennes, elle demeurait soumise aux critères thématiques, génériques et stylistiques occidentaux. Il a fallu attendre plusieurs décennies pour qu’une écriture réellement distincte apparaisse. Vers 1975, la vision africaine de la littérature s’est transformée en une conception étatique. La littérature camerounaise se définissait désormais par sa spécificité nationale plutôt que par son rapport au continent . Cette mutation conceptuelle a donné à l’institution littéraire camerounaise une plus grande autonomie par rapport aux anciennes métropoles et aux pays voisins. Les maisons d’édition, les anthologies, les revues culturelles et les librairies du pays agissaient pour défendre l’autonomie institutionnelle croissante . L’expression devenait cosmopolite, les thèmes se multipliaient, les techniques d’écriture éclataient, les langues se créolisaient.
Parmi les agents littéraires qui appartiennent à cette génération, Mongo Beti est une figure clé. Apparaissant dans le paysage littéraire camerounais dès les premières années, Beti a su adapter sa position à l’évolution politique du pays et participer à l’institutionnalisation de la littérature. En lutte contre la domination culturelle de la Francophonie, l’auteur, éditeur et libraire, a contourné le manque de lieux littéraires en créant la revue Peuples noirs, peuples africains, publiée entre 1978 et 1991 . Il a aussi mis sur pied la Librairie des peuples noirs en 1994 . A ce jour, les actions culturelles de Mongo Beti sont parmi les plus stables qui établissent l’institution littéraire au Cameroun. À l’instar de Beti, Paul Dakeyo a participé activement au développement et au maintien de l’institution littéraire au Cameroun. Auteur de l’anthologie Littératures africaines , le poète est également le fondateur des éditions parisiennes Silex, plus tard devenues Nouvelles du Sud .
La littérature francophone du Cameroun n’est pas le seul élément linguistique à considérer. Le passé colonial du pays a engendré la division de la population en deux régions linguistiques et les écrivains de langue anglaise participent aussi au développement de la littérature. Les anglophones se sont fait remarquer, entre autres, dans le domaine du théâtre. Des auteurs comme Sankie Maimo, Victor Musinga et Bole Butake ont utilisé le double caractère du genre dramatique pour toucher le public. A la fois oral et visuel, le théâtre est, en effet, un mode de communication accessible, particulièrement dans un milieu où l’analphabétisme et le plurilinguisme sont courants .
Comme productrice de questionnements par rapport au réel, la littérature joue un rôle important au Cameroun. Toutefois, l’écriture des trente dernières années a ouvert une brèche dans ce qui était considéré comme le seul modèle littéraire possible. Désormais, les écrivains dépassent les frontières thématiques et formelles de la politique et de la dénonciation. L’écrivain camerounais contemporain revendique encore et toujours l’autonomie. Ce qui compte, c’est que l’écriture littéraire se rapproche de plus en plus de son indépendance par rapport aux attentes occidentales, aux idéaux panafricains et au contexte économique du Cameroun.

Autonomisation littéraire et divisions linguistiques

Est-il vraiment possible que la littérature devienne autonome relativement aux pays colonisateurs ? Le Cameroun, la France et la Grande-Bretagne apparaissent comme des vases communicants dont le flot d’importation culturelle est surtout orienté vers l’Afrique. Sans garantir le succès d’une œuvre, l’utilisation d’une langue officielle donne accès à un lectorat plus nombreux, accorde une visibilité potentielle au niveau international, ainsi que la chance d’obtenir de prestigieux prix [16]. L’écrivain camerounais est confronté au permanent malaise provoqué par les résidus linguistiques de la colonisation. Toutefois, il peut en tirer avantage s’il adapte la langue à sa situation. Quelle que soit la situation, la littérature camerounaise ne pourra pas être considérée comme autonome linguistiquement tant que le point d’intérêt sera la langue choisie et non son traitement.
Quoi qu’il en soit, il faut garder à l’esprit l’influence de la cohabitation de langues officielles et non officielles sur l’institution littéraire. Pendant longtemps, la politique linguistique du Cameroun a favorisé la production littéraire en français et en anglais au détriment des publications en langues africaines. Selon certains chercheurs, la littérature camerounaise a absolument besoin des anciennes métropoles pour survivre et se développer : « Without patronage [of the French-speaking nations or of the Commonwealth], Cameroon literature(s) will be like the national culture, “an orphan without support, links and any motive” » [17]. Mais encore faut-il nuancer. Si la présence des langues européennes dans la littérature camerounaise est incontestable, la différence entre l’influence de la colonisation française et celle de la colonisation britannique est aussi importante.


Dans les territoires sous contrôle britannique, où l’appareil éducatif est géré par les missionnaires protestants, on voit apparaître les premières littératures écrites en langues vernaculaires, à commencer par le xhosa en Afrique du Sud et le yorouba au Nigeria. Au contraire, la politique culturelle de la France et du Portugal se révèle absolument hostile à toute promotion des parlers indigènes [18].
Au Cameroun, l’effet restrictif de la puissance française se fait sentir. Langue majoritaire, le français impose les règles du jeu à l’anglais et aux langues africaines.
Pourtant, il ne faut pas négliger le contre-effet de la situation linguistique du pays. Soumis à la toute-puissance du français et de l’anglais, les écrivains ont pris conscience de la menace qui pesait sur leur langue maternelle. Convaincus de l’inauthenticité de l’écriture littéraire en langues européennes, percevant parfois l’utilisation du français ou de l’anglais comme « le signe de l’acceptation de la domination » [19], certains auteurs se sont tournés vers les langues locales. Bien que les textes publiés en langues africaines soient rares et peu diffusés, leur existence est significative. La graphisation des langues africaines et la traduction des œuvres en langues européennes et l’édition multilingue, pourraient conférer à la culture camerounaise une certaine reconnaissance en la faisant connaître à un public élargi.
Le questionnement qu’amène la situation linguistique du Cameroun est susceptible d’approfondir le sens de la création littéraire. Tous les écrivains « vivent entre plusieurs langues » [20], toujours en quête du mot juste, de l’expression significative. Cette vision du travail de l’écrivain nous amène à considérer l’anglais, le français, les autres langues européennes, les langues africaines, etc., comme des langues semblables les unes aux autres et non comme des langues soumises à une hiérarchie pré-établie. La « révolution du langage » [21], tant espérée par les auteurs qui ont décrié la domination culturelle des anciennes métropoles, ne passe pas par l’utilisation exclusive des langues locales. Au contraire, la cohabitation des langues dans les textes peut permettre une expression renouvelée. Autre avantage, en reconnaissant une même dignité aux langues et en les jumelant au gré des besoins littéraires, les œuvres sont plus aptes à être diffusées et appréciées du public, à l’intérieur et en dehors du continent africain. L’écriture littéraire n’est plus l’expression d’une culture pour cette même culture, mais l’expression d’« individus parlant à d’autres individus, complexes et multiples comme eux » [22].
Les colonisations anglaise et française ne se sont pas fondées sur les mêmes principes. Elles ne peuvent donc avoir les mêmes effets sur la façon dont les œuvres littéraires révèlent la culture locale. N’étant pas refoulées au statut de langues mineures, les langues africaines ont acquis leur place propre dans la littérature du Cameroun anglophone . Plutôt que de développer un complexe parce qu’ils produisaient une œuvre dans la langue du dominateur, les auteurs anglophones se sont approprié une langue, l’ont modifiée au gré de leurs besoins et l’ont mise au service de leur créativité . Cette appropriation de l’anglais a même été saluée par certains critiques britanniques, « qui y ont décelé une contribution au processus inévitable de développement et de renouveau de l’anglais » .
Malgré l’épanouissement dynamique et harmonieux de la littérature en langue anglaise au Cameroun, le pays est encore considéré comme un espace entièrement francophone lorsqu’il est question de littérature : « Many publishers abroad believe that Cameroon is a francophone country and generally tend to ignore manuscripts submitted to them in English ; and the Cameroonians themselves have not yet fully developed the habit of reading for its own sake » . Selon Stephen Arnold, la proportion de littérature anglophone n’atteint pas le tiers de la production en français. Pour expliquer cette différence majeure, il souligne l’absence de villes culturellement et économiquement importantes dans les provinces anglophones, le manque de bibliothèques et d’universités anglophones majeures ainsi que les divergences dans l’éducation entre les deux traditions européennes. A ce propos, il indique que le système d’éducation britannique encourage surtout les compétences linguistiques techniques au détriment de l’acquisition des compétences littéraires .
Malgré ces obstacles à l’institutionnalisation d’une littérature en anglais, des regroupements d’écrivains, des troupes de théâtre, des associations de poètes (Association of Writers and Poets), des revues littéraires (Abbia, The Mould, New Horizons, African Theatre Review, Cameroon Literary Journal), des concours de création littéraire (Guiness) ont été mis sur pied en zone anglophone , principalement dans les années 1970 et 1980. Bien qu’elle soit parfois éparpillée dans les pages des revues littéraires ou éclipsée par sa jumelle francophone, la littérature camerounaise en anglais bénéficie d’un fort lien avec les autres littératures anglophones d’Afrique et du monde, ainsi que de la visibilité internationale de la langue anglaise .
Il a fallu attendre les années 1970 pour que les littéraires francophones démontrent un intérêt pour les littératures africaines anglophones. À partir de ce moment, le flot de traduction, auparavant orienté du français vers l’anglais, s’est aussi établi dans l’autre sens. Désormais, l’attitude puriste autrefois reconnue aux tenants de la langue française faisait place aux emprunts linguistiques, à la rupture des modèles littéraires et des règles grammaticales et, surtout, à une culture distincte. Cette situation a aidé la littérature en français à sortir de son carcan rigide. Au fil des années, les écrivains ont dépassé le respect obligé de la langue française imposée. Les nouvelles générations d’auteurs l’ont forcée « à s’adapter aux façons de s’exprimer propres à leurs peuples, afin de traduire l’héritage linguistique et culturel de ces derniers. Il s’ensuit de nos jours l’existence d’une littérature africaine d’expression française marquée dans son évolution du double sceau de l’ancienneté et de la nouveauté » .
Entre 1980 et 1990 seulement, six cents romans francophones ont été répertoriés au Cameroun . Avec une telle production, le Cameroun a participé au « décentrement, à la fois physique et psychologique, qui va fortement déteindre sur les œuvres » . La littérature francophone du Cameroun n’était plus seulement une partie de la littérature française ni un élément des littératures africaines. Elle présentait dorénavant une institution en voie d’autonomisation . Le Cameroun littéraire contribue à l’enrichissement de la langue et de la littérature et réussit à relever ce défi du décentrement grâce à la « conscience linguistique hyper développée » des agents de l’institution littéraire camerounaise, mais aussi à l’accessibilité de sa production .
La littérature camerounaise circule donc à la fois du côté des langues africaines, du français et de l’anglais, y allant d’emprunts et d’influences mutuels. Mais le passé colonial n’a pas d’effet que sur les langues de production littéraire :
L’intervention d’une culture étrangère se fait sentir à la fois dans la genèse historique de ce champ littéraire et dans ses conséquences linguistiques, dans la réception des œuvres, dans les structures culturelles et économiques qui en déterminent l’existence, etc. [...] L’auteur, quant à lui, se trouve nourri de deux cultures différentes dont l’influence respective est quasiment impossible à mesurer. Le lectorat est lui aussi scindé géographiquement et culturellement. Quant aux institutions littéraires et éditoriales, on sait à quel point la vie littéraire africaine se trouve en quelque sorte décalée de son axe géographique naturel. En matière de littérature africaine, qu’on soit auteur ou lecteur, mieux vaut vivre à Paris ou Bruxelles qu’à Kinshassa ou Dakar [23].
La colonisation multiple complexifie l’établissement et le maintien d’une institution littéraire viable. En plus d’être soumis à la domination des langues européennes, le Cameroun ne peut bénéficier de l’unité linguistique qui permettrait à une institution littéraire de survivre. Pourtant, il possède une culture dynamique et une littérature qui a occupé les devants de la scène africaine pendant des années. Néanmoins, l’institution littéraire connaît des ratés depuis plus d’une décennie. Comme d’autres pays d’Afrique, le Cameroun est considéré comme « a bookless society » , un territoire de famine littéraire, au sens où il ne produit pas la quantité minimale de livres littéraires dont un peuple a besoin pour survivre et progresser .


Dans les faits, les circuits officiels de publication de la littérature ont donc fait faillite au Cameroun depuis bientôt une décennie. Cela s’explique par des raisons d’intérêts historiques et idéologiques. [...] l’ancienne « littérature du silence » est soudainement devenue dominante malgré l’attitude négative des éditeurs officiels qui ont de toute évidence refusé de diffuser de telles littératures. La solution est alors apparue par elle-même : faute de pouvoir s’organiser, des particuliers ont créé de manière informelle des moyens de diffusion des textes. Il y a alors eu un foisonnement de maisons d’éditions qui, pour la plupart n’ont vécu que le temps de la publication d’un texte donné. Des organisations plus structurées telles que les Editions Nans, les Editions AfricAvenir, les Editions du Mandara ont effectivement servi de moyen de publication à la plupart de ces textes littéraires osés. Elles ont soutenu de jeunes écrivains qui ont pu, par ce moyen, contribuer à l’animation révolutionnaire de l’espace littéraire du Cameroun de notre temps .
Comme résultat de la prédominance de la littérature du silence, l’institution littéraire du Cameroun, en français et en anglais, s’affaiblit et perd du terrain. Les entreprises qui dynamisaient l’institution littéraire ont fermé leurs portes ou ont sombré dans un état permanent de dormance. Les coûts liés à l’importation et à l’exportation rendent presque impossible la diffusion internationale des œuvres. A cause de la difficulté d’entretenir la régularité des souscriptions, la plupart des revues et journaux littéraires ont cessé leurs activités ou ne publient que sporadiquement. Le public potentiel, peu nombreux à cause de la situation économique et de l’analphabétisme, est principalement interpellé par les ouvrages utilitaires, ce qui restreint la demande de livres de fiction. De plus, le gouvernement refuse de soutenir l’institution littéraire. Dans un article repris à l’occasion d’un hommage posthume rédigé en son honneur, Mongo Beti explique :

« Je n’ai observé de la part du gouvernement aucune politique du livre, aucune intention de mener la moindre bataille pour mettre le livre à la portée du maigre pouvoir d’achat des familles. Comment s’étonner alors que, contrairement à l’Europe, le livre ne figure pas au paysage de la vie quotidienne en Afrique ? »

La désautonomisation institutionnelle est un problème en soi, mais agit également sur la répartition des langues dans la littérature. En effet, moins une littérature dispose de moyens, plus ces moyens sont concentrés autour d’un noyau d’auteurs. Dans le cas du Cameroun, les écrivains francophones déjà reconnus sont privilégiés, ce qui laisse peu d’espace pour les nouveaux écrivains et pour les auteurs de langues anglaise et africaines.

Cameroun : dynamique des langues et des littératures

Au Cameroun, la quête d’autonomie de l’écriture et de l’institution littéraire évolue en parallèle de la recherche d’indépendance politique et économique. Caractérisé par sa diversité culturelle et linguistique et son niveau de développement élevé parmi les pays du continent, le Cameroun apparaît comme un espace au dynamisme potentiel impressionnant. L’élan qu’a connu la littérature après l’indépendance est maintenant moins marqué. Néanmoins, les fondements de l’institution demeurent et la littérature camerounaise est reconnue parmi les littératures mondiales les plus originales. Jusqu’à présent, les institutions littéraires anglophones et francophones ont évolué de façon distincte, laissant une place parfois imperceptible aux œuvres en langues africaines. Cette fragmentation de la littérature nuit à sa revitalisation. La mise en commun des lieux de l’institution, indépendamment de la langue privilégiée, pourrait fournir le soutien financier, matériel et intellectuel à la fondation d’une institution littéraire qui aurait l’aspect d’une mosaïque originale, tirant sa beauté de son hétérogénéité et sa vitalité durable de l’agencement réfléchi de ses parties.


[1] Cet article est extrait de la thèse de doctorat portant sur « L’institution littéraire dans les pays officiellement bilingues. Les cas du Canada et du Cameroun entre 1997 et 2001 », soutenue par l’auteur en 2006. Ce chapitre remanié vise à tracer le portrait de la politique linguistique et de la littérature du Cameroun, afin de voir comment s’est construite l’institution littéraire dans ce pays officiellement bilingue mais où de nombreuses langues africaines cohabitent.

[2] Université de Laval, Canada

[3] TABI-MANGA, Jean, Les politiques linguistiques du Cameroun : Essai d’aménagement linguistique, Paris, Karthala, 2000, p. 174.

[4] TABI-MANGA, Jean, Les politiques linguistiques du Cameroun : Essai d’aménagement linguistique, op. cit., p. 28.

[5] Ibid., p. 63.

[6] METANGMO-TATOU, Léonie, « 1996 : Cap significatif dans la dynamique des langues au Cameroun », art. cit., p. 45-46.

[7] TABI-MANGA Jean, Les politiques linguistiques du Cameroun, op. cit., p. 121.

[8] BARDOLPH, Jacqueline, « Identité et frontières d’un domaine de recherche : l’exemple de la littérature d’Afrique anglophone », in Encrages. Cahiers d’Etudes Africaines, Paris, EHESS, tome 25, n° 4, 1995, p. 726.

[9] TABI-MANGA, Jean, Les politiques linguistiques du Cameroun, op. cit., p. 190-191.

[10] Ibid., p. 127.

[11] TABI-MANGA, Jean, Les politiques linguistiques du Cameroun, op. cit., p. 133-134.

[12] Ibid., p. 166-167.

[13] LECLERC, Jacques, Langue et société, op. cit., p. 261.

[14] DONGMO, Jean-Louis, « L’Afrique en miniature », in Notre librairie, Littérature camerounaise 1. L’éclosion de la parole, n° 99, octobre-décembre 1989, p. 9.

[15] RICARD, Alain, « Autonomie et universalité de la littérature camerounaise », art. cit.

[16] OWOMOYELA, Oyekan, « The question of languages in African literatures », in Oyekan Owomoyela (éd.), A history of twentieth-century African literatures, Lincoln and London, University of Nebraska Press, 1993, p. 354.

[17] ARNOLD, Stephen, « Orphelins à la recherche de leur identité », art. cit., p. 107.

[18] GERARD, Albert, « Historiographie de l’Afrique noire. Un témoignage personnel », art. cit., p. 89-90.

[19] RICARD, Alain, « Francophonie, anglophonie, langues africaines », in Notre librairie. Au-delà du prix Nobel, n° 98, juillet-septembre 1989, p. 11.

[20] Ibid., p. 13.

[21] ALEMDJRODO, Kangni, « La littérature africaine contemporaine et ses langages », www.mediaspora.net/lit1.htm. Consulté le 12 décembre 2003.

[22] HAUSSER, Michel, « Le français littéraire en Afrique noire : transparence et opacité », art. cit., p. 165.

[23] PARAVY, Florence, « L’altérité comme enjeu du champ littéraire africain », in Les Champs littéraires africains sous la Direction de Romuald FONKUA, Pierre HALEN, Paris, Karthala, 2001, p.219




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