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RELIGION ET TOLERANCE DANS LA VIE ET L’UNIVERS LITTERAIRE D’ABDOULAYE SADJI
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Ethiopiques n° 77.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2006

Auteur : Guedj FALL [1]

Cette étude fait suite au symposium organisé sous l’égide de la Fondation Konrad Adenauer et de la Société Goethe Sénégal en décembre 2005 sur : « La tolérance religieuse - reflet de l’aspiration d’une nation à la démocratie dans la vie et l’œuvre de Birago Diop, Léopold Sédar Senghor, Abdoulaye Sadji et Cheikh Anta Diop ».
Notre projet n’est point de rendre compte de ce qui a été dit : il a tout au moins souci de saisir dans l’entrecroisement thématique de l’homme et de l’œuvre comment Abdoulaye Sadji, romancier, s’est détaché du savant (Cheikh Anta Diop), du politique, du poète (Léopold Sédar Senghor) ; du troisième homme qui est poète (Birago Diop). Il s’agit en somme d’un groupe de savants ; chacun d’eux s’est illustré dans le domaine qui le concerne ; chacun s’est montré un « animal politique » ; ils ont pris goût à la chose littéraire ; Cheikh Anta Diop a traduit dans sa langue natale, wolof, quelques passages du théâtre classique français.
Pourquoi l’orientation de la réflexion sur Abdoulaye Sadji alors que ces hommes de lettres, de culture ont en commun le même idéal ? En rapprochant des dates, en choisissant des passages d’auteurs pour illustrer, de manière générale, l’idée de tolérance chez Abdoulaye Sadji avant de l’articuler à celle de la religion, nous constatons que la plupart de ces dates sont du mois de décembre.
Ainsi de ces textes [2] : La religion comme lien (Propos III ; 13 décembre 1912) ; Christianisme et Socialisme (Propos XXIX ; 7 décembre 1921) ; De la culture (Propos XXX : 22 décembre 1921) : Les Castes (Propos LXXV ; 6 décembre 1930). L’on pourrait citer d’autres textes sur le même thème de la religion, écrits en novembre ou janvier, et dont l’écriture génétique remonterait à décembre. Le dernier quantième de ce mois fut fatidique.
En effet, il y a quarante-trois ans, douze mois moins trois jours, disparaissait Abdoulaye Sadji. Nous pourrions donner la permission de penser à la commémoration de l’événement malheureux qui a eu lieu le 31 décembre 1961 : une page de l’Histoire précède celle des indépendances africaines qui venaient juste d’avoir un an ; une manière de noter que le peuple saura mémoire garder. Hasard dans les références temporelles (textes, date de la mort ?). S’il n’en est pas un, quelque chose a simulé le volontaire ; Sadji a-t-il hérité de la fibre ancestrale, fût-il investi d’un pouvoir que lui-même ignorait. En nommant le groupe des quatre Sénégalais, l’on aurait retenu sur des tablettes imaginaires le nom de ces valeureux fils d’Afrique. « Entre les plus beaux noms, dirait Hugo, leur nom est le plus beau ».
Abdoulaye Sadji a attiré l’attention non qu’il fût le seul romancier de cette pléiade d’écrivains ou qu’il naquît dans l’une des quatre communes du Sénégal ou qu’il eût incarné un idéal de tolérance que son frère par la plume, Ousmane Socé, de la même ville de Rufisque, auteur de Mirages de Paris (1937) ou les trois autres du groupe, n’eussent pas atteint. L’enfant de Tëngéej-Mérina, Cheikh Anta Diop de Caytu (département de Bambey), écolier à Njaarem, appellation locale de Diourbel, la capitale régionale du Bawol à propos de laquelle l’auteur de Karim (1935) notait que « tous les mourides [3] » sont jardiniers. Birago Diop, sous le signe du hasard, a vu le jour au pied des Mamelles de Dakar ; les signes d’un destin, d’une ascension, l’annonce d’une « lutte vers les sommets » dirait Camus. L’enfant de Djon ou Joal l’ombreuse au nom duquel est ajouté Sédar pour dire la négation de la honte, a réclamé à Marône-la-Poètesse « l’orgueil de ses pairs » [4]. Ces valeureux fils du pays ont « égratigné l’histoire ». Ils ont en définitive « regardé dans la même direction » [5], aspiré au « commun vouloir de vie commune » ; ils étaient attachés au même roc, au même continent, au même terroir comme la laminaire [6] de Césaire au rocher.
La métaphore de l’algue du poète martiniquais suggère que ces fils d’Afrique ont connu un ailleurs lointain, que chaque départ pour le Nord par exemple est en définitive suivi d’un retour aux sources.
Senghor a donné le ton, les autres lui ont emboîté le pas. Sur les bords de la Seine, ils ont entendu de loin, qui les « pilons de Simal » [7], qui l’appel des Mamelles, qui les chants mélodieux des jardiniers de Diourbel. Chacun d’eux mérite d’être reconnu, chacun fait figure de panneau.


Abdoulaye Sadji fut le benjamin du groupe ; sa grand-mère, jeteuse de « cauries et d’osselets » [8], aurait-elle sollicité Mam Kumba Làmb, le génie protecteur de Rufisque, pour le retour de l’enfant de Mérina ? Avait-elle auparavant protégé Sadji contre le « beut et le thiat » [9], le regard corrupteur et les propos destructeurs ?
Ce fut tout comme ; le petit-fils n’a pas résisté au charme du génie protecteur ; il n’a pas été envoûté par les Jacqueline, ces gracieuses et graciles filles des Gaulois ou des Celtes que le lecteur rencontre souvent dans les textes fictifs de l’aventure européenne. Les amarres du premier cadre de vie du terroir étaient solides. Ceux qui « [ont retrouvé] le chemin de l’Europe, le chemin de l’Ambassade » [10] ont élargi leur univers mental. Le personnage féminin du Nord, symbole de sensibilité, a affermi les liens de bon voisinage, de compréhension mutuelle. De ce réseau de convivialité s’est établie progressivement la communauté des adeptes de Fustel de Coulanges au sein de laquelle les Blancs et les Noirs ont senti pour le moins qu’on puisse dire, « dans le cœur, une communauté d’esprit », le même peuple, les mêmes idéaux. Ici et ailleurs, une religion de la vie s’est révélée.
Ce long parcours dans la vie des hommes auxquels grâces ont été rendues, aura permis, sans toutefois desceller le vieux couple Homme/Œuvre, de mieux approcher Abdoulaye Sadji. Vous cherchez l’homme, vous le trouvez dans la société des hommes ; pas ailleurs, vous le cherchez dans ses écrits fictifs ou factuels, il y est tout vif. Sadji-fils (cf. bibliographie) n’a pas tout dit ; par quelque côté de son exposé, il a, à son corps défendant, laissé l’auditoire, suspendu à ses lèvres, sur sa faim. Cela s’expliquerait-il par l’effet de la « kersa », des « yeux non altiers », cette retenue négro-africaine mêlée de crainte qui empêcherait Sadji-fils de dire les qualités morales de Sadji-père ?

1. UNE PEDAGOGIE DE LA TOLERANCE AU QUOTIDIEN

Abdoulaye Sadji fut instituteur ; on connaît le refrain : « l’instituteur est un soldat, toute sa vie est un combat, il aime son beau régiment ». La foi, l’élan dans le métier furent vivaces tout le long de sa carrière consacrée à forger des caractères, à former les enseignants sous l’autorité du directeur d’école, de l’inspecteur de l’enseignement qu’il fut.
Le projet éducatif des instructions officielles de l’enseignement ne jurait pas avec une pratique de la classe susceptible de contribuer à bâtir, par-delà l’école sénégalaise, une école africaine et non une certaine école implantée en Afrique [11], et qui finit, par ses programmes d’enseignement, ses outils d’apprentissage, de s’imposer aux apprenants au point de les amener, par le détour d’une déclaration, d’une espèce de procuration auxquelles ils n’adhèrent pas, à lire dans un texte de lecture : « Ecole de mon pays, fais de mon âme une âme française » [12]. Ces apprenants sont représentés par Mamadou et Bineta [13] deux noms qui donnent en partie le titre de la dernière série du livre de l’auteur de Davesne ; on les situe dans le cycle primaire au cours moyen ; lorsqu’ils seront adultes, que leur souhait aura réussi, ils seront sans doute coupés de leur milieu naturel.
L’on comprend pourquoi l’instituteur itinérant - il a exercé le métier aux quatre coins du pays - composait ses textes pour la classe de vocabulaire, d’orthographe et pour pallier les risques d’aliénation culturelle que véhiculaient des textes à la portée des élèves. La fiche de préparation pédagogique était une occasion de création littéraire. A Saint-Louis, à Louga, à Dakar, en Casamance dans la zone sud du Sénégal, chaque poste d’enseignement tient lieu de cadre d’une œuvre littéraire amorcée pour les circonstances de la classe pédagogique. Ses élèves étaient disséminés dans le pays ; pour des raisons de service, Abdoulaye Sadji allait vers eux ; ils trouvaient leur pâture dans les textes de circonstance ; ils s’enracinaient solidement dans les valeurs culturelles du milieu. Ils s’y reconnaissaient, ils apprenaient au travers des textes élaborés dans un autre contexte culturel, à admettre la différence des pratiques sociales, à ne pas être indifférents aux autres.
Les enseignants, les hommes politiques, les autorités coloniales, toute la machine sociale a fait assaut de reconnaissance à son endroit. Dans une correspondance à l’administration coloniale, le co-auteur de La Belle histoire de Leuk-Le-Lièvre, Léopold Sédar Senghor, lui a rendu en peu de mots un grand hommage : « Abdoulaye Sadji est un homme de mérite » [14].
Cet instituteur a embelli en lui l’image d’un père de haute culture islamique en réitérant l’acte de dévotion de Samba Diallo, le personnage de Cheikh Hamidou Kane, en célébrant selon la tradition des Mohamétans, à trois reprises, la Nuit du « Coran ». Une parenté biologique que double une filiation spirituelle. A l’école Fédérale William Ponty, il fit ses humanités. Sadji-père et les maîtres de cette école se sont relayés. Celui-là a enseigné au fils ce qui fait l’humanité de l’homme seereer enrichie de celle de l’homme lebu. Au contraire de ce qui se passe au Foyer ardent [15] au terme de la récitation du Coran, du Livre sacré, à William Ponty le Livre profane par opposition au Livre Sacré était une seconde nourrice, un substitut de la parole de Dieu. Il y a affermi sa pensée ; l’humanisme seereero-lebu s’en est trouvé repensé, remodelé, plus souple. Le « Foyer ardent », l’Ecole fédérale ont ouvert les nouvelles frontières à l’enfant de Mérina devenu un biculturel ; un tiers instruit des sources du « gai savoir ».
Il y a appris à « bien penser en lisant ceux qui ont bien écrit », il a fréquenté les livres des pédagogues disciples de Rousseau le père des méthodes pédagogiques actives. Pour sûr, il a lu les Propos d’Emile Chartier dit Alain sur les « philosophes », « l’Esthétique », « l’Education », « la religion ». Arrêtons-nous sur les deux derniers propos. A la somme de ses lectures s’ajoute l’héritage culturel des milieux seereer, lebu, wolof dont chaque système de représentation des valeurs de société est perçu, sans altération ni aliénation à travers, le prisme du religieux. Le Christianisme, l’Islam, l’Animisme, le Fétichisme ont été le « limon » [16], le terreau sur lequel a germé l’esprit de tolérance davantage entretenu par le dialogue avec l’auteur de Propos sur l’éducation [17], Propos sur la religion [18], deux livres de chevet qu’aucun éducateur ou pédagogue soucieux des objectifs de son sacerdoce n’ouvre et ne ferme sans être autre que lui-même. Ces deux textes auraient-ils quelque chose de sacré ? La lecture convoque par certains côtés la réalité du panthéon négro-africain ; le cœur en frémit ; les liens de la chaîne humaine en sont raffermis. Senghor qui soulignait les mérites eût aimé ajouter au palmarès de celui dont les initiales sont A.S. ; il eût allègrement écrit : Abdoulaye Sadji est un apôtre, un As de la religion de l’éducation. A l’école, en classe de morale ou d’instruction civique, le matin, il a tôt perçu les enjeux de la tolérance. Il a éveillé le jugement de ses élèves, leur donnant ainsi « l’amour des attributs de l’homme (...), le sentiment religieux [qui les accorde à l’humanité] et rappelle chaque homme à soi » [19].
Telles sont les ficelles d’un théâtre aux mains de l’auteur de Education et civilisation africaine ; il les tire, les ajuste, les lie, tisse un texte sur la religion (du latin ligare) de l’ordre de l’harmonie, de la tolérance. Dans l’imaginaire de Sadji, le mot religion se définit au sens large donc beaucoup moins restrictif peut-être que la chose sacrée (sans exclure celle-ci), et qui confine l’homme dans un cadre mental l’empêchant de réclamer une certaine liberté, peut être inspirée du vol des mouettes dans le ciel de Mérina. La métaphore de l’oiseau dit un besoin, un manque ; loin des préjugés, seul l’homme plein d’humanité pourrait combler le déficit.

« [R]etrouver le sentiment religieux dans les populations les plus naïves, en faire en quelque sorte, l’histoire naturelle ou la physiologie, ce sera s’y reconnaître ou mieux, reconnaître en soi le fétichiste, le métaphysicien, le superstitieux ; tel est le principe de la véritable tolérance, qui exclut entièrement le mépris » [20].

L’enseignement est, par définition, ensemencement ; si le grain porteur des germes de l’espérance humaine ne meurt, on ne verra pas des bourgeons éclore. Abdoulaye Sadji en était persuadé lorsqu’il exhortait le « peuple enfant » à abhorrer l’intolérance en ces différentes formes. Plus d’un enseignant a fixé au tableau noir et fait retenir dans les cahiers des élèves : il faut être tolérant. Trois mots, des traces didactiques, des semailles qui préparent la moisson de la tolérance. Cela ne signifie pas que la mission du porteur de bonnes paroles s’arrête dans l’univers intra muros des enfants. Les pérégrinations pédagogiques, l’apostolat de Sadji à travers les quatre coins de son pays, que les autorités pédagogiques ont jugés opportunes, ont permis la mise en place d’une autre religion, celle de l’ordre. Celle-ci et celle de la tolérance ont le même attelage : l’une ne va pas sans l’autre ; l’une et l’autre maintiennent au sein du groupe social la confiance mutuelle, une certaine harmonie ; le commerce des hommes devient tolérance, la tolérance religion : « Lien de famille si fort, si délicieux » [21].


2. RELIGION DE LA TOLERANCE, TOLERANCE RELIGIEUSE

Par le détour de la métaphore des oiseaux de Mérina, l’on pourrait évoquer celle du ciel et l’opposer ainsi à l’univers terrestre ou considérer le couple Ciel/Terre dans une totalité ou dans une bipolarité ; ce qui suggérerait la totalité d’un espace identifié à la cosmogonie africaine, au séjour des dieux : un « Gala » ou Dieu sur terre, un « Gala » au ciel. L’homme religieux proche de ses objets cultuels que Sarzan [22], les personnages du conte de Birago Diop de même nom considérait comme des « manières sauvages », révèle qu’il est plus lié au « Gala-d’en-bas » qu’au « Gala-d’en-haut », aux objets terrestres plus qu’aux objets célestes.
Pourquoi donc ce regard au ciel, cette contemplation des mouettes comme pour « implorer du ciel une pitié suprême » lorsqu’une menace pèse sur l’homme qui a fait acte d’allégeance à un Dieu ? En dépit de l’exclusion de l’idée du bicéphalisme divin, l’on pourrait bel et bien imaginer, de l’autel de Mérina, la gestuelle des libations ou entendre les paroles incantatoires de Mam Oumy, la grand-mère de Sadji ; du minaret, les mots de la sha ada, la profession de foi du musulman, se terminant sur l’unicité de Dieu ou de loin les matines du clocher.
Sadji-père a connu le secret du Livre Saint ; il a vécu avec sa famille dans le concert d’un espace religieux ; au « Foyer ardent » de Mérina la main ferme, il a pris son chapelet, murmuré « d’incandescents versets » [23] du Coran ; la langue n’a point fourché. Dans l’univers familial empli « d’émotion religieuse » [24], Abdoulaye Sadji a grandi ; les litanies des disciples du père ont bercé son enfance ; il n’en eut pas la « tête changée » [25]. La mémorisation du Livre Saint accomplie, il n’a pas pour autant assuré plus tard la relève du père. Il ne s’est pas agi d’une désertion « au profit de l’Ecole nouvelle » [26] mais d’une décision de chef de famille que la communauté savait érudit, Demba Sadji, un « homme fait de tous les hommes » [27], immergé dans la même « liqueur des traditions » [28], dans le même humanisme seereero-lebu. Ce qui le distinguait de ses semblables ? Le don de voyance.
Les pérégrinations aux Lieux Saints de l’Islam, le passage à Tiwawane, une capitale religieuse au Sénégal, la rencontre avec l’autorité spirituelle, la côte maritime à laquelle « l’envahisseur nazaréen » [29] avait accédé sans difficultés. Sadji-père a fait œuvre d’évangélisation, tout l’itinéraire de retour double celui de l’aller comme pour dire que l’itinérant voudrait à son instar s’acquitter d’une mission ; il aura permis au pèlerin de Mérina de compter de nouveaux adeptes. Avait-il perdu « la foi de cette vertu première » [30] en faisant pacte avec le Blanc jusqu’à lui confier Sadji-fils, cette bonne « graine » [31] susceptible de perpétuer les leçons profitables du père ? N’avait-il pas, avant de prendre une décision qui engage sa lignée, communié avec le Seigneur ou formulé des vœux pour la préservation de cette graine ?
La danse des cauris, ces petits objets tout de blanc vêtus, humectés, de salive sainte au creux de la main de Mam Oumy la prêtresse, puis étalés sur un vanne, avait-elle dit l’aventure et l’avenir du petit-fils ?
On ne saurait, en Afrique noire, former une entreprise, réaliser un projet ne fût-ce qu’un déplacement, un déménagement dans le même espace territorial sans considérer le bout du chemin comme un voyage qu’il importe « d’étudier » [32]. Les parents ont dû sacrifier au rite de passage à une autre vie ou de départ pour un autre séjour. Mieux, Sadji-père est allé plus loin lorsque Sadji-petit-fils évoque la fabrique de tampons de bureau pour l’administration coloniale locale. La fourniture dudit matériel a permis au fabricant de nouer des relations de voisinage, de signer un contrat de travail ; d’avoir en somme de bons rapports avec l’occupant étranger. De ces transactions s’établit aisément une certaine connivence, une compréhension mutuelle : inviter une personne influente à conduire les enfants à l’Ecole Nouvelle, à quitter le Foyer Ardent pour celle-ci.
L’anecdote des tampons est une ruse qui « court-circuite » la pensée de celui qui s’en tient à une première compréhension. Le véritable enjeu de l’anecdote ne réside pas dans la volonté d’être dans les bonnes grâces du Blanc encore moins de s’enrichir. Pour un père de famille initié aux cultures traditionnelle et islamique, et qui sait donc déchiffrer les signes de l’univers, cet enjeu, longtemps perçu par le père, est lié au cursus scolaire et professionnel d’Abdoulaye Sadji, au rôle social que celui-ci devait jouer contre vents et marées en réclamant une certaine religion de la vie. La lecture intime de l’anecdote ne rejette pas a priori l’argument des tampons qui rend légitime l’obtention d’un gain à la sueur du front et qui demande donc beaucoup d’efforts, de minutie de la part d’un homme habile et habitué à manier la plume de raphia trempée dans l’encrier. Loin de réfuter l’argument des tampons, nous persistons à croire, compte tenu de la forte personnalité du patriarche de Mérina, ce « dévot de cœur » plus attaché à l’amour des beautés éternelles qu’à l’amour des temporelles » [33].
Le temps consacré à l’exégèse des textes sacrés, à la transcription de la Parole de Dieu l’exaltait plus que celui de toute autre préoccupation. C’est la raison pour laquelle la confection de tampons laisserait plus d’un lecteur sur sa faim lorsque celui-ci se demande comment le cérébral a pu supporter un travail manuel de longue haleine. L’argument du patriarche serait de nature à satisfaire la curiosité d’un entourage simple d’esprit si d’aventure la question sur le choix non exclusif de l’école brûlerait la langue. Des personnes plus sagaces dans le jugement comprendraient dès lors que le sage de Mérina les invitait à la réception d’une réponse dont la question n’a pas été posée. Elles découvriraient que la fabrique des tampons, l’école étrangère procèdent d’un alibi en deçà duquel s’annonce un radieux avenir du fils.
Abdoulaye Sadji a grandi aussi dans un milieu à la croisée d’espaces qui conservent tantôt une identité urbaine, tantôt une identité rurale du fait de la provenance des ancêtres, de leurs origines ; il a donc « baign(é) dans une présence africaine » [34] ; le syncrétisme religieux a voisiné avec le multiculturalisme pour ne pas dire le syncrétisme culturel. Ecrivain, Abdoulaye Sadji s’est sans doute souvenu. Le crissement de la plume de raphia sur le papier ou les tablettes en bois de l’école coranique s’est prolongé à travers celui de la plume d’acier qui rythme le chemin à l’Homme et qui maintient le dialogue avec celui-ci.
Abdoulaye Sadji ne « trempe [pas] sa plume dans l’encrier, mais dans la vie » [35]. Par ce tour de plume il instruit le fils de l’Homme, lui rappelle ses devoirs, les pratiques de sociabilité tout le long de la « traversée institutionnelle ». Un viatique indispensable au processus d’insertion dans une société, plus précisément dans celle urbaine à évolution rapide. L’auteur de Maïmouna (1952) soulignait déjà dans ce récit de la période coloniale l’individualisme « Bop sa Bop », chacun pour soi » [36], un comportement social que l’on récuse parce qu’il jure avec l’éthique négro-africaine. Ce viatique est un instrument d’insertion dans la société communautaire ; l’homme de cette société s’en sert, se l’approprie en écoutant le message des textes porteurs de tradition orale, en lisant intimement les vulgates fondatrices susceptibles de sauver l’Homme ici-bas, par l’observation des règles d’une bonne société, ou à l’Au-delà si l’on croit à l’immortalité de l’âme. La Bible et le Coran, ces grands récits de l’humanité, nous apprennent beaucoup sur la vie, la morale, « le véritable luxe que Saint-Exupéry appelle les relations humaines ».


3. SOUS L’ARCHE DE LA LITTERATURE

S’il n’ y a pas eu une certaine influence qui permit à Abdoulaye Sadji d’être le fils de son père ; pour, autrement dire, d’observer la reproduction du schéma professionnel en perpétuant non pas de manière symbolique - il fut enseignant de l’école française - la tradition de l’école coranique ; il y a eu en revanche éveil. L’auteur de Nini... (1947) ne pouvait s’arracher à la sujétion familiale sans devenir autre que lui-même. Le tout venant de l’univers seereero-lebu est l’ombre portée qui plane sur ses écrits fictifs, ses romans et autres essais, de larges rideaux tissés [37] de mythes de contes, de magie, de ce qui, au-delà de la peau, des croyances, accorde l’homme à l’homme, « rappelle chaque homme à soi » [38]. Abdoulaye Sadji s’est frotté aux espaces interculturels de l’enfance, de l’adolescence, de l’âge adulte ; il a connu le peuple enseignant, et surtout la société de l’époque coloniale qui, en jetant des germes de discrimination, a réussi à la formation d’une bipolarisation de l’espace territorial conquis en distinguant les Africains citoyens français des Africains sujets français ou indigènes ; tout comme le fabuliste français qui s’amuse à distinguer le rat des villes et le rat des champs.
Natif des quatre communes du Sénégal, Abdoulaye Sadji n’en est pas moins attaché à ses origines ; il ne les a pas reniées ni affiché une certaine arrogance à laquelle pourrait céder « l’évolué » bénéficiaire des avantages du citoyen ou même arborer le mot de Modou Fatim, son personnage de la nouvelle de même nom : « Je ne suis pas vous, vous n’êtes pas moi » [39]. L’irruption de ce personnage pittoresque que l’on convoque dans l’univers mental de Sadji procède, en dépit des circonstances de détention temporaire de Modou Fatim, d’une inversion de statut social que le personnage du nouvelliste opère. Pris dans les engrenages de la ville de Dakar, il se dit fier de ses origines villageoises de Keur Bassine plus précisément. Modou Fatim prolonge le séjour dakarois, il tarde à retourner à sa terre natale mais loin de lui le sentiment qui attacherait son âme à celle de la ville au point qu’on pourrait rappeler dans un pastiche le sort de l’aventurier des bords de la Seine en quête d’amour : il me faut désormais, vous et Dakar, Dakar dans vous et vous dans Dakar.
Le fonds culturel villageois a déteint sur la personnalité de Modou Fatim alors que chez Fara, le héros de Mirages de Paris (1937), de même extraction paysanne, ce fonds est occulté ; le romancier a-t-il oublié que sur une carte imaginaire de géographie, Niane, le village natal de son personnage, est un lieu de mémoire ? C’est là qu’habite un sage chargé d’ans et qui ordonne aux héritiers de Samba du conte d’aller à la rencontre de Kème Tanne qui, pour sûr, leur dira l’énigme de l’héritage [40].
Instruit de l’héritage culturel de ses prédécesseurs tels que : Ousmane Socé, Senghor, Cheikh Anta Diop, Birago Diop, pour ne citer que ces hommes de culture mis en vedette pour la circonstance, Abdoulaye Sadji a fait une autre lecture du récit fictif de son compatriote Ousmane Socé de la même ville natale. A l’image de Fara, le héros de celui-ci, et ce pour davantage réconcilier la fiction et la vie, il a séjourné en France ; l’aventure ne l’a point possédé ; il n’a pas connu la mésaventure du héros de Socé. L’ombre d’une Jacqueline, la figure de la femme européenne, ne l’a pas envoûté non par ce que Sadji veuille manifester le rejet d’une culture, d’une civilisation, d’une religion. Son premier cadre de vie a été un espace d’influences, d’échanges fructueux, non un marché de dupes ; il y a eu achat de valeurs, c’est-à-dire « tout ce que nous pouvons connaître et comprendre de vrai, de beau, de réel dans le domaine de la vie humaine, des faits de civilisation » [41]. La provision des valeurs culturelles a développé, par le truchement des divers peuples qu’il a fréquentés, le sentiment du souci de l’autre ; en retour, le souci de soi. Ou la tolérance ? Ou l’ordre ?

« Ils sont dans [la reconnaissance du] semblable ; c’est un choc de sentiment que rien ne peut remplacer dans la chaîne de nos sentiments naturels. On se forme alors à surmonter les différences et ainsi la culture nous fait apôtre pour le monde entier » [42].


4. L’ECRIVAIN - « AFFECTE - PAR - LE - RELIGIEUX »

Le vieux couple Homme/Œuvre hante le lecteur malgré l’injonction qui interdirait dans l’appréciation des œuvres de l’esprit d’expliquer l’un des éléments du couple par l’autre ; autrement dit la vie de l’auteur ne devrait pas servir de lanterne pour « entrer dans le bois » [43] de l’œuvre littéraire. L’on pourrait même souligner l’effet néfaste du coup de projecteur qui anéantirait sinon l’œuvre fruit de l’imagination du moins l’identifierait à la vie. Or « la vie est une chose, la littérature en est une autre » [44], les échappés imaginaires dont elle se nourrit aident l’homme à supporter les défaillances de la vie.
L’approche de l’œuvre littéraire devrait s’inscrire dans cette perspective. Cependant l’exemplarité de la production des écrits de Sadji, les tenants et les circonstances qui ont présidé à l’émergence de ces écrits ont montré que la création littéraire n’a pas été l’unique champ scripturaire ; qu’à côté de la fiction, les écrits ethnographiques sont de véritables monographies dressées à l’occasion du passage dans les différentes écoles de son pays.
Semblable au romancier colonial qui se retire dans sa tour d’ivoire après qu’il eut fait mille tours au pays conquis, Abdoulaye Sadji écrit-il tout en étant « dans ce qu’il écrit sans se dire ? ». Echappe t-il à la singularité de l’écrivain, de l’artiste lorsqu’il « exprime du même coup le monde et lui-même ? » [45]. Sadji fut dans l’univers négro-africain, l’univers négro-africain dans Sadji ; dans cette dialectique de l’homme et de la société.
Dans une vie de plusieurs vies, il s’est senti, comme une « mature » ; [il est] claqué au vent » [46] d’une multitude de cultures, tout un réseau de croyances, de visions du monde le traversent, déposent en lui des sédiments culturels et l’entourent d’une carapace. Lorsqu’il prend la plume, qu’il crée ou qu’il fictionnalise les faits de culture, il ne la trempe que dans l’encrier de la vie » [47] parce qu’il a une connaissance profonde et pratique de la culture des faits.
Ainsi ce mouvement de navette pour ne pas dire ce glissement d’un écrit à un autre, de la fiction à la réalité, du « oui au monde au non à la réalité » [48], et qui a fini de tisser Education et Civilisation Africaine (1964) ; Nini (1947), Maïmouna (1952) pour ne citer que ces ouvrages-ci, leur univers est un monde de textes ; Sadji les arpente, les personnages surgissent, ils se heurtent les uns aux autres, ils donnent la mesure de leur foi, de leur sociabilité, de ce qui les a faits c’est-à-dire de ce qui les lie à leur environnement physique, en somme à leur religion sociale. Par le même processus de dévoilement à travers l’écriture, l’auteur de Tounka (1952/1965) se parcourt dirait Henri Michaux ; il explore ses terres intérieures. Il procède par transposition des faits, il investit de la sorte l’univers de la fiction du bouillon culturel qui l’a irrigué au cours de son parcours, de sa traversée. Ainsi Abdoulaye Sadji donne t-il chair à des personnages devenus des symboles représentés au travers de la réalité sociale. Ces personnages qui n’existent que dans le monde des textes pourraient sans doute exister dans la vie des hommes. Projetés sur l’écran de la fiction, ils présentent un profil humain. Décrits, visualisés, ils sont en écho à la pensée de l’écrivain.
En côtoyant la fiction et la réalité, en évitant de désunir le couple Homme/Œuvre sans par trop fouiller la vie du romancier, du conteur ou du nouvelliste, nous constatons que cet écrivain polymorphe, par les différentes facettes de l’acte créateur, s’est évertué à montrer à tous égards sa foi en la tolérance religieuse. Il n’est pas jusqu’aux religions révélées qui ne soient d’abord prises dans le même réseau de liens sociaux porteurs de tolérance, de reconnaissance, gros de « sentiment religieux » né au royaume d’enfance. Avec de la volonté d’instaurer l’harmonie sociale, de bannir l’intolérance qui serait une espèce d’irréligion, Abdoulaye Sadji accorde foi à l’Animisme, au Christianisme, à l’Islam, à ce qui lie l’homme aux morts, aux êtres, aux choses, à Dombéni-Dieu-le Grand [49] pour parler comme Nazi Boni, à cette âme dans Le Génie du christianisme qui après une longue errance dans les déserts du Nouveau Monde se retrouve seul devant Dieu et « goûte une paix profonde » [50].

5. UN PRECURSEUR DU DIALOGUE DES RELIGIONS

De quelque confession que se réclame Doom Aadama (fils d’Adam) à la croisée des religions révélée et traditionnelle, ce Fils de l’homme aimerait s’offrir le luxe d’une « paix profonde ». Ne se prendrait-il pas à penser, tout comme le mathématicien qui accorde à toute géométrie le même degré de véracité, qu’une religion n’est pas plus vraie qu’une autre ? La foi, qui ramène tout à ce qui lie l’homme à l’Auteur des choses, y est pour quelque chose. Sous ce rapport, la genèse du sentiment religieux chez Abdoulaye Sadji ne fait appel ni à un dogme ni à un outillage théorique ; le vécu social de l’écrivain l’a engendré et ce vécu social avec ses remous, ses mutations, et qui a été, pour reprendre l’auteur de La Colline inspirée, « le siège de [différentes] émotion (s) religieuse (s) » [51]. C’est dans ce vécu qu’est née la tolérance religieuse ; elle a fait fortune pour y avoir donné une valeur dramatique dans l’œuvre de Sadji, plus particulièrement dans ses romans (Nini, Maïmouna), ou nouvelle (Modou Fatim).
Sans trop s’écarter de la thématique de l’aventure des héros dans laquelle la critique inscrit l’œuvre romanesque, il est fort possible d’observer cette orientation de lecture et d’y repérer les traces d’un panthéon imaginaire riche de croyances, de traditions, de religions révélées ou traditionnelles, tout un univers qui hante des personnages en quête de bonheur, de nouvelles attitudes. Peu sûrs du sort que leur réserve l’avenir et pressés de « se réaliser, ils sont tirés à hue et à dia ; la foi d’une nouvelle religion et les « forces archaïques » [52] de la religion traditionnelle placent ces personnages dans un entre-deux. Espérant trouver la réponse à leur interrogation existentielle, ils s’accommodent de cet entre-deux, et excluent tout sentiment d’intolérance.
Dans Maïmouna, Yaye Daro s’ouvre à Serigne Thierno pour s’enquérir de la chance du voyage de sa fille à Dakar. Diseur de prophéties à coup de « safara », eau bénite dont la fabrication requiert la possession des Ecritures Saintes, Thierno est un homme de Dieu. Il rappelle Sadji-père et s’éloigne du personnage du « marabout de la sécheresse » [53] ou du Tariyaax ca Pari [54], deux personnages de même acabit ; certes ils sont « aguerris et démocrates » [55] mais leur science, leur raison fait souvent défaut. Dans le deuxième roman de Sadji la fiction côtoie la réalité à telle enseigne qu’une lecture intime de l’œuvre serait en partie perçue comme une transposition au cours de laquelle la religion demeure une « métaphore obsédante ». Sadji affuble son héroïne du nom Tall et place ainsi Maïmouna dans la lignée d’honorabilité de la famille omarienne. Les « Farou thiakhanes » [56], ces amoureux de circonstances n’auront pas la part belle chez la fille de la rue Raffenel ; y sera le bienvenu l’homme, le Hadj qui a été aux Lieux Saints de la Mecque et qui en eut, outre le statut de pèlerin, celui de « Kilifa » [57], un homme responsable, de bonne assise sociale.
De même la vieille Hélène s’en est allée à N’diolofène, faubourg de Saint-Louis, dans la case du marabout manding, intercéder auprès de ce dernier qui n’a de foi qu’en Dieu : « Heureux nous sommes s’il le veut ; malheureux nous sommes s’il Lui plait ». Sadji a profité d’une séquence narrative pour fustiger l’esprit d’intolérance de Nini à l’endroit de la religion de ses ancêtres. « Penser un instant qu’une saleté comme leur eau bénite peut changer les lois du destin ou retarder son accomplissement : c’est une folie » [58].


Nini n’aurait imaginé, avant sa maladie d’amour, la vieille Hélène traverser le pont Faidherbe, lien et lieu symboliques, espace entre le monde blanc ainsi perçu par les mulâtres et celui des Noirs bon teint. Perrin, l’interlocuteur blanc, ne rompt pas des lances pour Nini ; il s’inscrit en faux contre les propos intolérants de celle-ci : « Que faîtes-vous des scapulaires et des médailles ? avait objecté ironiquement M. Perrin » [59].
Au-delà de l’anecdote de la figure de l’amant ou de l’amoureux dans les deux récits, une autre figure, celle du tolérant, circule dans le monde des écrits ; et Sadji d’en faire sa chose puisqu’on l’identifierait au narrateur.
Ce qui séduit dans l’œuvre romanesque parce qu’il devient objet de fixation, c’est bien le traitement de la dimension religieuse qui traverse la fiction comme un fil rouge et qui ne cesse, même glissée subtilement dans la narration en contrepoint de l’intrigue, d’affecter les personnages. Ecoutons la vieille Hélène :

« J’ai eu nettement la sensation que dans les taudis du marabout des présences mêlaient leurs souffles chauds à nos respirations. Que le Christ me pardonne, mais j’ai failli un moment à l’idée de ces présences. Ma foi chrétienne cependant si forte s’est trouvée vivement ébranlée par cette obsession. Mais je dirai avant de me coucher quelques prières supplémentaires et ferait amende honorable devant notre Seigneur » [60].

La vieille femme va à confesse, cela dénote un vécu psychologique, pour ainsi dire, reflet d’un vécu social dans l’univers des mulâtres engendré par la colonisation. Parce que la fin justifie les moyens, elle va à l’encontre de l’homme mystérieux ; dans son for intérieur, elle a cru avoir commis un péché. Laisse t-on venir le pardon en avouant la faute ? Elle vit un dilemme ; elle ne se satisfait pas d’une situation peu confortable. Au regard des religions chrétienne et islamique, la vieille Hélène ne parvient pas à assumer une personnalité sociale qui résulte d’une nature « hybride » [61]. Elle aurait pu vivre librement son syncrétisme religieux, bénéficier des apports culturels des deux religions. Elle n’a su concilier deux cultures ni choisir un espace de tolérance. A l’article de la mort son choix est on ne peut plus net :

« Allez vite me chercher le marabout manding ... Il faut qu’on fasse pour moi les mêmes sacrifices que pour mon aïeule Diègane, princesse du Sine et génie de Sangomar ... Sinon je vais mourir » [62].

Ce qu’il importe de souligner dans la confession des personnages romanesques c’est la dimension consciente ou inconsciente de l’expression du religieux qui, sous une plume impartiale, ne prend ni cause ni fait pour les personnages en situation. Le romancier les suit, il scrute leur cœur, note leurs comportements, les lâche lorsqu’il découvre leur inconsistance au travers d’une nature versatile, leur faible propension à la tolérance. C’est dire que celle-ci requiert de la part de qui voudrait en être l’apôtre une volonté de puissance ou la conservation du « moi social » sous l’aile protectrice de la Tolérance, cette déesse qui s’est penchée sur le berceau de l’enfant de Mérina. Abdoulaye Sadji n’a pas perdu son moi de l’enfance, de l’innocence à l’âge adulte qu’il réanime par le truchement de la fiction. Ce moi tendre, sans aspérités, lui apprendra plus tard

Qu’« il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l’apparence de soi-même, être absent. De qui a-t-on dit qu’il regardait tous les citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce qui fait qu’il plaisait assez naturellement à la masse » [63].

Tout au long d’une vie d’éducateur ponctuée par endroits de voyages professionnels qui sont la métaphore de l’amoureux de la grand’route en quête de tolérance, le pédagogue de la communication, que fut Abdoulaye Sadji, fut également d’un commerce agréable. Il a su allier l’exigence de cette nécessité sociale qu’il a voulu satisfaire, à une convention du même ordre. En d’autres termes son idéal de vie, en l’occurrence la tolérance, n’a pas été démenti ni par le défaut de ce commerce ni par celui de quelques distorsions du système matrimonial dues à un malentendu d’ordre religieux.
Du mariage avec la réalité, le romancier Abdoulaye Sadji a créé des personnages et « combattu leurs vices imaginaires » [64] ; dans le monde de la vie, les fils de cet homme, enfantés à la vie de l’esprit, symbolisent le « triomphe des défauts réels » [65]. En écrivant ce qu’il vit, l’homme ou le faiseur de fiction fait, sans fiction, montre de fidélité ; de « cette fidélité qui n’est plus une promesse parce qu’elle a survécu à l’écrivain ; de cette fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence » [66].
Quelques événements de sa vie ont donc été la marque de fidélité à sa pensée que lui, homme d’action, a réalisée. Qu’importe la religion de sa descendance. Ses enfants, fils d’une république, par l’exemplarité d’un acte éducatif auquel Abdoulaye Sadji a souscrit, et ce grâce au mariage interethnique ou interreligieux, ces fils ont « touch(é) aux assises de l’humanité ; la substance humaine (s’est) révélée à eux » [67]. Ils sont les solides piliers de la religion de la tolérance ; ils portent la tolérance religieuse vers de hauts sommets.


BIBLIOGRAPHIE

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[1] Faculté des Sciences et Technologies de l’Education et de la Formation, Université Ch. A. Diop de Dakar

[2] Alain, Propos sur la religion, Paris, P.U.F. ; 1957.

[3] SOCE, Ousmane, Karim, roman sénégalais, Nouvelles Editions latines, 1948.

[4] SENGHOR, Léopold Sédar, in Poèmes, Seuil, « Hosties noires », p. 80.

[5] SAINT-EXUPERY, Antoine de, Terre des hommes.

[6] CESAIRE, Aimé, Moi Laminaire, Paris, Seuil, 1982.

[7] SENGHOR, Léopold Sédar, « Nocturnes », in Poèmes, op. cit., p. 186.

[8] KOUROUMA, Ahmadou, Monnè, Outrages et Défis, Paris, Seuil, 1990, p.30.

[9] SADJI, Abdoulaye, Maïmouna, Paris, Présence Africaine, 1958, p. 61.

[10] SENGHOR, Léopold Sédar, « Le retour de l’enfant prodigue », in Poèmes, op. cit., p. 50

[11] KI-ZERBO, Joseph, Eduquer ou périr, UNICEF-UNESCO, 1990.

[12] DERIES, Léon, « Salut à l’école », cité par Davesne in Mamadou et Bineta sont devenus grands, Paris, Istra, S.D., p. 376

[13] DAVESNE, A, Mamadou et Bineta sont devenus grands, op. cit.

[14] SADJI, Amadou Booker Washington , Abdoulaye Sadji, Biographie 1910 - 1961, Sa vie et sa pensée à un tournant de l’histoire africaine, Paris, Présence Africaine, 1997.

[15] KANE, Cheikh Hamidou, L’Aventure Ambiguë, Paris, Julliard, coll. 10/18, 1964, p. 19. L’école coranique est appelée le Foyer Ardent par opposition à l’Ecole Nouvelle (école française ou étrangère).

[16] CESAIRE, Aimé, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1971, p. 61.

[17] ALAIN, Propos sur l’éducation, Paris, P.U.F., 1965.

[18] ALAIN, Propos sur la religion, op. cit

[19] Ibid. , p. 91

[20] ALAIN, Propos sur la religion, op. cit., Avant-propos P.VII.

[21] Ibid., p.8.

[22] DIOP, Birago, « Sarzan », in Les contes d’Amadou Koumba, Paris, Présence Africaine, 1961, p. 173 - 187

[23] KANE, Cheikh Amidou, L’Aventure Ambiguë ; op. cit., p.16.

[24] BARRES, Maurice, La Colline inspirée, Plon, S.D (sans date).

[25] DIOP, Birago « Sarzan », op. cit., p. 185.

[26] KANE, Cheikh Hamidou, L’Aventure ambiguë, op. cit., p. 44

[27] SARTRE, Jean Paul, Les Mots ; Paris, Gallimard, 1964, p. 214.

[28] KANE, Cheikh Hamidou, L’Aventure ambiguë, op. cit., p. 34

[29] KOUROUMA, Ahmadou, Monnè, outrage et défis, op. cit., p. 28.

[30] ALAIN, Propos sur la religion, op. cit., p. 81.

[31] KANE, Cheikh Hamidou, L’Aventure ambiguë, op. cit., p. 22.

[32] KOUROUMA, Ahmadou, Monnè, outrage et défis, op. cit., p. 28.

[33] MOLIERE, Le Tartuffe, Librairie Larousse, acte III, scène III, V., 133 - 134.

[34] SENGHOR, Léopold Sédar, Poèmes, « Nocturnes », in Poèmes, op. cit., p. 175.

[35] CENDRARS, Blaise, L’Homme foudroyé, 1945, S.L (cité dans le magazine littéraire, n° 203, 1984).

[36] SADJI, Abdoulaye, Maïmouna, op. cit., p. 153

[37] KUNDERA, Milan, Le Rideau, essai en sept parties, Paris, Gallimard, 2005.

[38] ALAIN, Propos sur la religion, op. cit., p. 91.

[39] SADJI, Abdoulaye, Modou Fatim, Dakar, Imprimerie A. Diop, 1960, in 16 ; 54 p, Coll. Mer-Gaddou, p.10

[40] DIOP, Birago, « L’Héritage », in Les Contes d’Amadou Koumba, op. cit., p 163 - 172.

[41] MARROU, Henri-Irénée, De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954, p. 241 - 242

[42] ALAIN, Propos sur la religion, op. cit., p. 91.

[43] ECO, Umberto, Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs, Paris, Grasset Fasquelle, 1996, 190 p.

[44] BARBEDETTE, Gilles, L’invitation au mensonge, Essai sur le roman, Paris, Gallimard, 1989 p. 14.

[45] NADEAU, Maurice, Littérature présente, Paris, Gallimard, 1959, p. 27.

[46] CAMUS, Albert, Noces suivi de l’Eté, Paris, Gallimard, 1959, p. 27.

[47] CENDRARS, Blaise, L’homme foudroyé, op. cit.

[48] ROBERT, Marthe, Roman des origines et origines du roman, Paris, Grasset, 1972, 364 p.

[49] NAZI, Boni, Crépuscule des temps anciens, Paris, Présence Africaine, 1962, 256 p.

[50] MOLIERE, Le Tartuffe, op. cit.

[51] BARRES, Maurice, La Colline inspirée, op. cit., p.5.

[52] QUENUM, Olympe-Bhêly, L’Initié, Paris, Présence Africaine, 1979.

[53] NDAO, Cheik Aliou, Le Marabout de la sécheresse, Dakar, NEA, 1979.

[54] NDAO, Cheik Aliou, Tariyaax ca Pari (nouvelle en wolof), in ToftalugJigéen Faayda.

[55] NDAO, Cheik Aliou, Jigéen Faayda, Ndakaaru, OSAD, 1999, 72 xët (p).

[56] SADJI, Abdoulaye, Maïmouna, op. cit., p. 99.

[57] SADJI, Abdoulaye, Education Africaine et Civilisation, Dakar, Imprimerie Diop, 1964

[58] SADJI, Abdoulaye, Nini, mulâtresse du Sénégal, Paris, Présence Africaine, 1988, p. 123.

[59] SADJI, Abdoulaye, Nini, mulâtresse du Sénégal, op. cit., p. 123.

[60] SADJI, Abdoulaye, Nini, mulâtresse du Sénégal, op. cit.,p. 122.

[61] Ibid., p. 07

[62] Ibid., p. 181 - 182.

[63] BARRES, Maurice, Le jardin de Bérénice, Paris, GF Flammarion, 1988, p. 128

[64] Ibid.., p. 127.

[65] Ibid.., p. 127.

[66] CAMUS, Albert, Discours de Suède, Postface de Carl Gustav Bjurstrom, Paris, Gallimard ; 1958, 1997 pour la postface, p. 22.

[67] BARRES, Maurice, Le jardin de Bérénice, op. cit., p.116.




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